‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 20 sur 41 · L’empreinte anglicane · texte numérisé non relu

L’empreinte anglicane

De Joux avait passé 3 années en Angleterre où, sous la

{‘) Cf. Prédicalion, av. propos LV.

(2) Cf, id. av. propos L.

D ee

direction de pasteurs anglicans, il commença ses études théologiques. Cette empreinte anglicane lui resta toute la vie.

Nous la voyons d’abord dans ses idées politiques.

En préface de son étude sur l’anglicanisme, Ch. Bastide note comme premier trait du caractère anglais, l’esprit conservaleur.('}) Ifaut ajouter que cet esprit, s’il est anglais, est encore plus spécialement anglican. Dans l’un ‘des premiers sermons, nous trouvons déjà la marque de cet esprit. Si l’on en croit de Joux, l’une des principales causes de lincrédulité, c’est « l’esprit d'indépendance. »

« D’où vient ce bruit parmi les nations ? D’où vient tant de révolutions et tant de révoltes? Quel est ce levier invisible et subversif qui ébranle et qui bouleverse la société ?... Ce même esprit, mes frères, ce même esprit qui a précipité les Anges rebelles du séjour de la félicité, qui a banni nos premiers parens du Paradis terrestre, qui a porté les Juifs à faire mourir le Rédempteur (°), ce même esprit d'indépendance porte encore les hommes d’aujourd’hui à secouer le doux empire de la Religion » (?).

En 1793, il nous montre le dix-huitième siècle, commencer €sous les auspices les plus heureux », car « le sceptre des lois et l’autel de la miséricorde se prêtoient un appui mutuel ». (Cet appui mutuel de l'Eglise et de l'Etat, n’est-ce pas encore de l’Anglicanisme ?) Mais il finit bien mal, ce pauvre dix-huitième siècle! et l’athéisme amène « cette catastrophe nommée Révolution » (1).

Mais où nous voyons encore plus clairement l'influence anglicane, c’est lorsque nous étudions ses idées ecclésiasligues.

(*} Ch. Bastide, Anglicanisme p. 5.

(*) Il semble plutôt que ce soit Jésus qui en face des autorités établies ait représenté « l’esprit d'indépendance. »

(*) 1782. Prédication tome II p. 458.

(‘) 1793. id. tome I p. 80, 81, 82.

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Nul n’ignore l'importance de la hiérarchie dans l'Eglise anglicane et le rôle quasi divin rempli par le prêtre ou l’évêque. Dans le Formulaire de l’ordination nous lisons que c’est Dieu lui-même, ( qui par son Saint-Esprit a établi divers ordres de Ministres dans son Eglise ». Tandis que dans le calvinisme, le « ministère de la Parole de Dieu » est simplement un «emploi >» auquel on est appelé par élection. (cf. Discipline ecclésiastique de 1559. ch. I. art. 1°) C’est, d’un côté, une institution divine; de l’autre, un emploi humain. Or sur ce point de Joux est nettement anglican. La première partie (2° point), d’un sermon de consécration prononcé en 1803 est intitulée :

« Le saint-ministère est une institution de droit divin, son origine est céleste » (!).

Et si ce titre ne paraît pas concluant, qu’on prenne la peine de lire tout le paragraphe, où l’on retrouve cette doctrine, bien anglicane, de la succession apostolique (*). De Joux, s'adressant aux pasteurs consacrants, leur dit :

« Chacun de vous, mes respectables collègues, chacun de vous, par une série non-interrompue (+), a reçu successivement (*) du Seigneur et les droits et les pouvoirs d’administrer l’Eglise de Dieu. » (‘)

N'est-ce pas la plus pure doctrine anglicane ?

Un dernier trait que je crois pouvoir attribuer à l’influence anglicane, ce sont les idées dogmatiques de Pierre de Joux ; c’est son orthodoxie. Non point qu’il soit nécessaire d’être

anglican pour être à ce point orthodoxe; mais parce que

(*) Prédication, tome II, p. 65.

(2) C’est grâce à l’évêque Llandaff qu’elle pût — après la réaction catholique de Marie Tudor — être maintenue dans l’Église anglicane. Cf. Ch. Bastide. Op. cit. p. 38.

(5) C’est moi qui souligne.

(‘) Prédication. tome II. p, 66.

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ses idées dogmatiques se sont formées lors de son séjour en Angleterre. C’est d’ailleurs de Joux, lui-même, qui le dit: à Genève, la Faculté de théologie était rationaliste; on y « professait publiquement l’erreur d’Arius. » (') Mais la Providence ne permit pas que cette «erreur dangereuse trompât sa jeunesse. » (!) Et tous les professeurs qu’il eut en Angleterre, étaient — ne serait-ce que sur le dogme de la Trinité — d’une orthodoxie inébranlable, et « fidèlement attachés au symbole de S'-Athanase. » (') Ce sont les formulés de ce symbole que de Joux emploiera, presque textuellement, quand il parlera de la Trinité.

« Nous savons qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’il n’y a point trois Etres Suprêmes, ...d’où il suit clairement comme nous faisons profession de le croire que le Père, le Fils, et le S'-Esprit sont essentiellement unis d’une manière ineffable et incompréhensible, et que ces trois là ne sont qu’un! » (©)

Or le Symbole dit :

« Le Père incompréhensible, le Fils incompréhensible, et le St-Esprit incompréhensible.... Toutefois... il n’y a point trois incompréhensibles, mais un incompréhensible... Et cependant ils ne sont point trois Dieux, mais un Dieu ».

I est vrai que quand on expose de telles «incompréhensibilités », il serait difficile d’employer de nouvelles formules, sans risquer l’hétérodoxie !

De Joux croit donc à la Trinité et à tous les autres dogmes « orthodoxes ». L’un des sermons du tome II s'intitule : « Pré-existence, mort et résurrection du Sauveur du monde » {sermon n° 7). Lors de l’Ascension, Jésus « quitta miraculeusement le séjour de la terre, monta substantiel-

lement dans les cieux avec ce même corps humain qu’il

() Leltres sur l’Ilalie av. propos XLVIII et suiv. (?)} Prédication. tome I p. 17 (c’est de Joux qui souligne).

avott pris (!) dans le sein de Marie ». (*) Il serait difficile d’être plus orthodoxe.

Mais cette dogmatique a au moins l’avantage incontestable de former un tout homogène où chaque dogme a sa place, si bien que «s’il n'existait pas il faudrait l’inventer ». Ce n’est pas moi qui parle ; c’est de Joux. Ecoutez-le :

« Si vous regardez l’ascension de Jésus-Christ dans les lieux célestes... comme étant nécessaire à l’accomplissement du dessein que Dieu avoit de sauver les hommes, comme formant une partie si essentielle de ce grand dessein qu’on ne pourroit l’en retrancher sans en détruire et les proportions et la symétrie; je dis même, dès lors, que cet évènement miraculeux deviendra pour vous infiniment probable, avant même d’avoir examiné les preuves qui en établissent la vérité » (°).

La base de cet admirable édifice dogmatique, c’est l’inspiration plénière des Saintes Ecritures. De Joux y croit de toute son âme.

« ...Disons que l’Ecriture Sainte, la seule base (*) de ce que nous devons croire (‘), faire et espérer est loule divinement inspirée ». (°)

« Quand le ciel parle, l’homme doit se taire, l’homme doit croire sur la parole de Dieu ». (°)

Et ce qui prouve bien que c’est une autorité indiscutable, une véritable autorité extérieure, devant laquelle nous n’avons qu’à nous courber et nous taire, c’est qu’elle n’a pas de preuve à donner. Une autorité que l’on démontre, tirerait sa force de cette démonstration et ne serait plus une

autorité absolue.

("} C’est moi qui souligne.

(?) Prédication. tome II, p. 384 (5) :d. tome II, p. 388.

(#) C’est moi qui souligne.

(*) Préd. tome III, p. 94.

(f) sd. p. 541.

EU

« Ne mériteroit-on pas l’aveuglement de l’incrédulité si l’on demandait des preuves naturelles à l’appui de la parole de Dieu ? » (')

Comme il le dit lui-même, la seule base de sa foi, c’est bien l’autorité incontestée de l’Ecriture Sainte.

1 me semble, pourtant, qu’en 1782, de Joux ne soit plus un pur orthodoxe. N’ouvre-t-il pas secrètement la porte au « latitudinarisme » quand il dit :

« Une erreur dans les opinions, pourvu qu’elle n’attaque point les dogmes principaux de l'Evangile, ne détruit pas la foi dans le cœur ». (°)

Il commencerait à trier lui aussi dans les dogmes P Il commencerait à en voir de « principaux » et de « secondaires » P Rassurez-vous ! Ce n’est pas par faiblesse dogmatique ; c’est par bonté, pour ne mettre personne à la porte, qu’il parle ainsi. Et nous verrons bien — quand en 1803, il énumère les 6 dogmes principaux — qu’il y fait entrer toute Porthodoxie.

Non ! De Joux est un bon orthodoxe, un orthodoxe de la meilleure trempe, et tout cela, il le doit à l’Eglise anglicane.

Il y aurait encore un point intéressant à préciser : ce seraient les Zhéories sacramenliaires chez de Joux. On sait l’importance que l'Eglise anglicane attache aux sacrements du Baptême et de la Cène. Qu’en pense de Joux? Il est impossible de s’en rendre compte. Rien dans ces 32 sermons ne peut permettre de conclure pour ou contre, et il semble bien que ce silence soit volontaire ; car même sans traiter la question il aurait pu y faire allusion en passant. Mais de Joux voulait prêcher « le Christianisme » et s’abste-

nir complètement des «doctrines particulières». Il faut avouer

(t) zd. p. 734.

(?) id. tome IT, p. 444,

que sur ce point il a très bien réussi. Il ne résulte pas moins de toutes nos observations précédentes que de Joux subit très fortement l'influence anglicane. C’est là le point de départ de son évolution vers le catholicisme.

Faisons un pas de plus. ,

Il serait trop simple de dire : de Joux fut anglican, or tout anglican est un catholique en herbe, donc de Joux devait se convertir au catholicisme.

Ce syllogisme ne serait pas concluant. Nous avons mieux. Déjà dans la Prédication du Christianisme, nous pouvons noter une certaine attitude intellectuelle, qui, quand elle se

précisera, quand elle se cristallisera, sera du catholicisme.

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