Les prédispositions au catholicisme
Il suffit de reprendre les conceptions ecclésiastiques et
dogmatiques de Pierre de Joux pour s’en rendre compte.
Et d’abord sa notion d’Eglise. Nous verrons, dans le paragraphe suivant, l’évolution que subit cette notion. Pour le moment prenons-la, arrivée à son complet épanouissement, et voyons ce que de Joux entend par l’Église universelle.
L'Eglise universelle, c’est l’union de tous les chrétiens, c’est le Royaume de Dieu sur la terre, dont de Joux voit la réalisation prochaine. Ce n’est pas du tout par hasard, ou comme on pourrait le croire pour lui donner un titre « pompeux », qu’il intitule son ouvrage Prédicaïion du Christianisme. Non.
« J’ai ardemment souhaité l’approprier à la communion de tous les chrétiens; .. il est facile de voir que je n’ai suivi aucune opinion particulière ;... j’ai soigneusement évité les systèmes de tel ou tel théologien ;... je me suis exclusivement attaché à ces
vérités que l’Eglise universelle fait profession de reconnaitre, de
croire ei d'enseigner (‘) et, comme l’indique suffisamment le titre de ce livre, à la Prédication du Christianisme. » (°)
Voudrait-il par hasard cacher son drapeau P Du moment qu’il signe son ouvrage : Pierre de Joux, pasteur, ne sait-on pas qu’il est protestant? Ou bien aurait-il honte de son protestantisme P Avec beaucoup de franchise de Joux explique qu’il se contente d’être : orthodoxe », ce qui, pour lui, signifie « chrétien ».
« Si l’on veut néanmoins que j'indique le point central de ralliement... auquel je prie le Seigneur de ramener les idées divergentes (‘) et de lier par un même esprit tous ceux qui me lisent, dans l’unité de la foi (‘) — je le dirai avec franchise : c’est l’orthodoxie pure et simple qui a aligné toutes mes opinions et régularisé toute ma croyance ; c’est l'Evangile en un mot tel que l’a entendu jusqu’à ce jour l’universalité des Chrétiens. » (5)
Et le but qu’il poursuit c’est ce qu’on a appelé alors la Réunion, lunion des protestants et des catholiques.
« Heureux, si par cette faible offrande à la Vérité, je puis disposer à rassembler autour d’elle plusieurs de ceux que des différences d’opinion et le fatal esprit de controverse séparent ou éloignent; en sorte qu’ils ne se réclament plus de Paul, de Céphas (traduction : Protestantisme et Catholicisme) ou d’aucun homme ; mais uniquement de Christ ! Heureux si je voyois, dans un prochain avenir, tous ceux qui se sont partagé entr'eux les vêtements de mon divin Maître, regretter d’avoir voulu déchirer ainsi la robe qui le couvroit, se réunir incessamment sous ce manteau de Justice, pour ne faire plus qu’un seul corps en Jésus-Christ... » (‘)
Mais n’est-ce pas là aspiration secrète de tout véritable chrétien? Cela fait songer au catholicisme évangélique
d’Oberlin. Aussi je ne peux absolument pas souscrire au
(‘} C’est moi qui souligne. (?) Prédication. av.-propos. p. LI.
(5) Zd. av.-propos. LI, LII.
(*) Zd. av.-propos. p. LII.
er
jugement de M. H. Durand Gasselin père qui s'appuie sur ces textes pour prouver que de Joux était déjà catholique. D’ailleurs il a une façon pour le moins originale de citer! Il a vu dans la préface de la Prédication du Christianisme un passage où de Joux aurait dit qu’il ( veut rester dans l’orthodoxie pure et simple qui a régularisé toute sa croyance et qu’il croit retrouver dans le catholicisme » ('). Comme il n’y a aucun renvoi et que cette citation rappelle étrangement celle rapportée plus haut, j’en conclus que c’est la même... quelque peu défigurée cependant. Le catholicisme et « l’universalité des chrétiens » pourraient être la même chose, à condition que M. Durand Gasselin luimême se considérât comme un catholique. Il continue ses citations — toujours sans renvoi — et nous apprenons avec stupeur que de Joux a vu dans l’ « esprit du Protestantisme » la « cause principale » de la Révolution. J’ai fini par retrouver cette citation, absolument littérale, celle-là, dans un avant-propos également, p. XXV, mais c’est l’avantpropos des Lettres sur l’Italie, publiées en 1825! (°)
Sans vouloir adopter une pareille méthode historique, avouons que de Joux a une sympathie très forte pour le catholicisme dans lequel il retrouve toutes ses idées dogmatiques. De plus il désire passionnément la venue de PEglise Universelle. Mais son appel à l’unité chrétienne ne serait nullement du catholicisme en germe, si cette unité était réalisable sans l’intervention d’une autorité extérieure absolue.
En étudiant, dans le paragraphe précédent, l’anglicanisme de Pierre de Joux, nous avions déjà relevé à la base de
ses idées dogmatiques l’autorité absolue de la Bible en
(t) Réorg. Egl. Nantes p. 74. (2) Cf. la citation textuelle. ch. III p. 88.
é., HE
matière de foi. Tout son édifice dogmatique repose sur cette notion d’autorité. Ce n’est pas Jésus-Christ, c’est la Bible, « toute divinement inspirée » qui est la « pierre de l’angle » de sa théologie.
Le point de départ de cette notion autoritaire, c’est qu’il y a des réalités spirituelles qui nous sont incompréhensibles. Par exemple : k
« La manière intime dont l’humanité sacrée de Jésus est unie à la divinité...»
— € Il est à tous égards, des mystères inaccessibles que nous devons ignorer ici-bas. » (‘).
Avouer les limites de l’intelligence et sentir que nous ne pouvons saisir «l’essence » des choses; c’est là une attitude parfaitement justifiable. Mais que nous ne puissions pas tout connaître, ne prouve nullement que nous ne puissions rien connaître. Entre tout et rien, il y a encore de la place pour un certain nombre de connaissances! Pour de Joux la vérité est un bloc aux arrêtes vives, nettement délimitées, qu’il s’agit de repousser ou d’avaler d’un seul coup. Il n’y a pas de nuances ou de degrés dans la connaissance de Îla vérité. C’est avec une véritable indignation qu'il parle de ces hommes qui « se permettent de trier entre les vérités de la Religion ! » et il les avertit charitablement que « s’ils ne croient que ce qu’ils peuvent expliquer et comprendre ils se condamnent à un scepticisme universel. » (°)
Or la Bible est la vérité, puisque toute divinement inspirée.
Donc il faut croire à toute la Bible ou n’y pas croire; il n’y a pas de juste milieu. Et la Bible donne un minimum de « dogmes fondamentaux », qu’il faut croire « sous peine de
n’être plus chrétien. » Ces dogmes les voici :
(‘) Prédication, tome II p. 329.
(?) Id. av.-propos p. X et XI.
1° Dieu.
2 la divinité de Jésus.
3° le S'-Esprit et la théopneustie.
4 VEglise sainte et universelle.
5° limmortalité.
6° la vie chrétienne. (Je ne vois pas en quoi c’est « un dogme »!) (')
En résumé, toute l’orthodoxie.
L'unité de tous les chrétiens, se soumettant par la foi à une autorité extérieure que l’on ne discute point, par cela même qu'elle fait autorité, cela rappelle étrangement la dogmatique catholique. Proposer — pour unir tous les chrétiens dans une même foi — une autorité extérieure qui s’impose à la conscience individuelle, n’est-ce pas du catholicisme en germe P Pierre de Joux ne s’en rend pas compte ; mais quand il le comprendra il sera catholique.
Une pareille attitude est déjà une prédisposition très forte au catholicisme. Je dirais même que c’est du catholicisme inconscient.
Mais ce n’est pas tout encore.
On peut parfaitement, avec des principes tout à fait catholiques, se croire et rester protestant. Par un tour de force que j'avoue ne pas comprendre, on peut fort bien poser la nécessité d’une autorité absolue en matière de foi ; plâtrer par-dessus un semblant de libre examen; et ne pas comprendre que ce sont des termes inconciliables. Ce fut là, très longtemps, l'attitude intellectuelle de Pierre de Joux; il aurait pu la conserver toute sa vie; il suffit de regarder autour de nous pour nous en convaincre.
Mais ce qui est plus grave c’est quand, à propos d’idées
essentiellement protestantes, on remarque une sympathie
{*) Cf. av.-propos p. XXIX à XXXV.
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toujours plus forte pour la pensée catholique. Ce travail
intérieur s’accuse très nettement chez de Joux.