‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 24 sur 41 · La théologie · texte numérisé non relu

La théologie

« Des projets de réunion entre les communions chrétiennes furent mis en avant dans cette période, » (*) dit G. de Félice, en parlant de l’époque où nous sommes arrivés.

De Joux était donc dans la note du jour en donnant la Prédication du Christianisme comme un moyen d’union entre protestants et catholiques.

Mais jusqu’à présent il n’a vu que le côté théorique de la question. Ce sera tout autre chose quand il se trouvera aux prises avec le véritable catholicisme, intransigeant et fanatique. A Genève, il le voyait de loin ; et comme les catholiques sont là-bas la petite minorité, ils se montraient affables et conciliants ; à Nantes ce sera tout différent. Et Pierre de Joux pourra juger non plus théoriquement, mais pratiquement.

Il faut avouer pourtant qu’il joua de malheur et que son premier contact avec le catholicisme ne fut pas des plus engageants.

À peine arrivé à Nantes, au début de Janvier 1805, il eût affaire aux ( Papistes » à propos de l’église des Carmélites.

{*) Ce n’est pas précisément la pensée de Pierre de Joux; mais il n’eut certes pas contredit.

(?) Revue Protestante. Tome I. p. 245. signé C. C. c.a.d. Ch. Coquerel. (*) G. de Félice. His. des protestants de France, p. 618.

Et peu s’en fallut que les catholiques ne réussissent à lui confisquer son temple. L’entrée en matière fut donc quelque peu brutale.

Ses rapports directs avec le clergé ne furent pas plus encourageants.

« Monsieur l’Evêque est venu me voir ainsi que tout son clergé; mais il vit avec moi sur la réserve et agit à mon égard plus que froidement. Il est blessé du concours des catholiques qui assistent régulièrement à mes prédications et de l’esprit général qui se déclare ici pour le Calvinisme. » (‘) (10 prairial an XIII. 30 Mai 1805).

Ses beaux rêves de « Réunion » semblent partis à vaul’eau. Il tendait la main au catholicisme et au lieu de la serrer cordialement, « on » regarde avec dédain cette main qu'on ne prendra pas. Et de Joux éprouve l’embarras d’un jeune homme à qui l’on présente une grande dame et qui, au mépris de toute convenance, a le premier tendu la main... Aurait-il oublié que ce n’est pas à lui à faire les premières avances ? Du coup Pierre de Joux s’est souvenu de son calvinisme.

Et puis ce fut une autre déception. Il comprit que « de l’autre côté » aussi on offrait une Réunion. Mais tandis que lui, cherchait un terrain neutre, le catholicisme préférait que la réunion eut lieu chez lui. N’avait-il pas une vaste demeure, prête à accueillir tous les hérétiques repentants P

« Il vient de paroître, écrit de Joux dans cette même lettre du 30 Mai 1805, il vient de paroître un ouvrage détestable de Piffon, ex-constituant, sur la nécessité de centraliser les Cultes et de rendre le papisme dominant, sous le faux titre de Réflexions sur le projet de quelques princes d'Allemagne d'élablir chez eux la tolérance générale. D'ailleurs le clergé affecte l’exclusivisme plus

que jamais. Cette réunion prétendue ne seroit plus que destruc-

(!) Réorg. Egl. Nantes p. 39.

tion, l’erreur seroit dominante, la vérité bannie et l’extérieur ou l'apparence tueroit bientôt l’intérieur ou la seule divine réalité. A Dieu ne plaise ! » (!)

Mais, malgré tout, de Joux conserve son bel idéal. Il veut toujours aussi passionnément la Réunion. Seulement devant l’insuccès il patiente, espérant une meilleure occasion.

« J’ai donc un peu ferlé mes voiles. ., et je n’ose plus gouververner vers le port désiré de la Réunion, vu les écueils et les brisans qui en défendent l’entrée. » (*)

L’évêque de Nantes garde ses airs hautains et persiste à «agir froidement à son égard », àne pas répondre aux avances qu’on lui fait. Pierre de Joux en est navré.

« Quant à l’ouvrage de Lucet, écrit-il le 30 Juillet 1805, je ne lai point reçu. Mais je crains que Monsieur Duvoisin, avec qui je mange quelquefois chez les autorités, mais qui se tient sur une grande réserve avec moi, ne veuille point de mes armes. Je les lui offrirais de grand cœur, mais il a dédaigné de répondre et m’a dit: « Lucet débute par deux mensonges, il n’est ni bon catholique, ni homme de gout. (?) » Suivant lui c’est un enragé Janséniste et un cousin germain des Protestans. » (*)

Comme on le voit Pierre de Joux ne rencontre aucun encouragement. Il reste quand même sur ses positions. Il ne veut pas du « terrain d’entente » que lui offre le catholicisme ; et pourtant ! n’a-t-il pas la vérité, au point de vue doctrinal au moins ? Cette vérité que tant de protestants, surtout tant de pasteurs, laissent s’émietter. Le 5 Juin 1805 (6 prairial an XIID) il écrit au pasteur Rabaut :

« Les vrais calvinistes de France sont gomaristes; moi je suis arminien modéré. Serez-vous, dans votre ouvrage, orthodoxe P... ou socinien ? comme... comme... Mon Dieu! qui ne l’est pas ?

L’exception chez les Pasteurs n’est pas forte, j’en gémis. » (1)

(‘) Réorg. Egl. Nanlies. p. 42.

(?) Ibidem.

(*) Id. p. 56 et 57.

(*) Id. p. 56.

Et lorsque Rabaut lui demande d’ « écrire la différence des Dogmes des trois cultes », Pierre de Joux répond qu’il y voit « des inconvéniens qui doivent le dissuader de l’entreprise ». C’est d’abord l’absence de différences réelles entre Luthériens et Calvinistes.

« Quant aux dogmes catholiques ils sont les mêmes que les nôtres pour tout ce qui est évangélique.ïls ont ajouté les traditions comme les Pharisiens, le culte de la Vierge, leur prétendue infaillibilité du Pape, ...en un mot les préceptes de leur Eglise avec les cinq nouveaux sacrements. Mais je crois que tout le monde de part et d’autre sait à quoi s’en tenir, et il ne faut pas favoriser la polémique dont le gouvernement ne se soucie pas ». (!)

Pierre de Joux non plus ; et il a raison.

Bref, « pour tout ce qui est évangélique », de Joux se sent pleinement d'accord avec les catholiques ; mais — ce qui est plus grave — pas avec les pasteurs protestants.

« La plupart des Calvinistes, ajoute-t-il, et peut-être des Pasteurs de notre Eglise tendent au Socinianisme ou sont tout au plus Arriens (sic). J’en connais infiniment peu d’orthodoxes. J’ai prêché et je crois sincèrement l’orthodoxie .. mais je suis tolérant, ennemi des disputes théologiques, et il ne faudrait que mettre la Divinité de J.-Ch. au rang des dogmes calvinistes, ainsi que la Trinité, pour faire crier la plupart des ministres qui n’y croient pas, quoiqu’ils ne se soucient pas de l’avouer ».

Pauvre Pierre de Joux, il sent que le protestantisme perd « l’orthodoxie » et il se demande avec inquiétude si ce n’est pas le christianisme qui s’en va avec ! Et puis, il est bien obligé de constater que le catholicisme, lui, est au moins orthodoxe. Aussi ne sommes-nous pas surpris d'apprendre que quelques années plus tard — en 1813 — il dira à l’un de ses amis, le pasteur Vaucher :

(t} 20 Janvier 1806. Réorg. Egl. Nantes. p. 66,

se F0 =

« Pour moi je blâmerais un catholique qui se ferait protestant parce qu’il n’est pas permis à celui qui a le plus de chercher le moins — mais je ne saurais blâmer un protestant qui se ferait catholique parce qu’il est bien permis à celui qui a le moins de chercher le plus». (!)

C’est logique et franc, mais c’est dangereux ! Il semble

presque que ce soit une justification anticipée.

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