Les raisons morales
Il me semble avoir assez clairement montré les véritables raisons de cette conversion, qui fut toute intellectuelle et dogmatique. Mais ce serait injustice que de lui dénier tout caractère mystique ou tout élément moral.
De Joux fut frappé par le côté à la fois humain et artistique du culte catholique.
Comme nous l’avons vu, son voyage à Rome lui avait laissé d’ineffaçables souvenirs. (') Il avait rencontré Dieu comme jamais peut-être dans sa vie. Il avait aussi compris combien le culte romain parlait plus à son imagination ; répondait à ce besoin de mysticisme qu’il portait en lui ; et satisfaisait mieux ses aspirations religieuses que le culte protestant.
« A la religion d’amour et de charité, il (Calvin) a substitué un culte individuel, triste, austère, où tout est pour le raisonnement et où rien n’est pour le cœur. » (?)
Et c’est pour cela, si nous en croyons de Joux, que jamais la France ne sera protestante.
« Le protestantisme... ne pourra jamais s’acclimater (le mot
est joli !) sur le sol de la France, dont les habitants aiment un culte à la fois sensible et spirituel...
Un culte tout intellectuel, tout métaphysique, qui n'offre rien à l'imagination ne peut convenir qu’aux nations hvperborées. » (*) Nous sommes des êtres de chair et de sang auxquels le «culte des anges et des purs esprits » ne peut convenir. Ce qu’il faut c’est le « culte de l’homme, qui par un effet de
(1) cf. même chapitre, p. 83.
(?) Z{alie, tome II, lettre XL, p. 258.
(*) id. av.-propos, p. XXIII.
l'union intime de l’âme et du corps ne peut entrer en société avec Dieu qu’à l’aide de ses sens et de ses organes. » (‘)
Mais le culte catholique n’est pas seulement plus humain, il est surtout plus artistique que le culte protestant.
« Les chefs-d’œuvre de la sculpture et les tableaux religieux sont un langage muet, touchant et rapide, qui ne parle pas moins à notre cœur que les livres et les sons articulés. » (:)
Et c’est surtout la musique qui fait la beauté de ce culte.
«Les accords mélodieux d’une harmonie céleste versent dans tous les sens une volupté pure, adoucissent les ennuis et les chagrins de la vie, et sur cette terre d’exil, de privations et de larmes, nous font deviner le ciel. » (*)
Souvent la musique exprime mieux que des paroles, soit les doutes et les luttes d’une âme, soit la confiance en Dieu. Pierre de Joux a été touché par cette harmonie si vraiment humaine que le catholicisme met dans toutes ses manifestations religieuses. |
Ce qui attira de Joux vers le catholicisme, ce fut encore « l’esprit de concorde et de paix » qu’il n’avait pas trouvé dans le protestantisme.
« Tout est bienveillance, compassion, services réciproques dans l'Eglise du Seigneur... si profondément empreinte de l’esprit de charité. » (*) — « Cette humilité chrétienne cette inaltérable douceur, ce dévouement sublime, cette charité céleste, certes, ce serait en vain que vous les chercheriez ailleurs que chez les disciples de Jésus-Christ. » (‘) (entendez : les catholiques.)
Mais il faut reconnaître que la beauté du culte romain et la charité des catholiques ne furent pas les raisons qui décidèrent de Joux à se convertir. Leur rôle est important mais
(t) Jialie, tome I, lettre II, p. 22.
(?) id. lettre VII, p. 75.
(3) id. tome II, lettre XLI, p. 305 et 302. (4) id. tome II, lettre XXXV, p. 135.
non pas primordial. Ses longues indécisions suffiraient à montrer que ce fut une conversion de raison et non de passion. Il est tout naturel qu’une fois entré dans l'édifice il
en admire la belle ordonnance et la majestueuse harmonie.
IIi. — Critique de la Conversion
Il semblerait que notre étude soit terminée: parti de Panglicanisme, de Joux a lentement évolué vers le catholicisme ; et déjà en 1803 tout annonce cette conversion. Si l’on demande : qu’est-ce qui a poussé de Joux au catholicisme P Je répondrai : son besoin d’autorité extérieure.
Il faut croire que ce n’est point tellement évident puisque ses € juges » l’ont tous condamné ; tous, d’une seule voix, crient : « [1 fut ambitieux et il fut intéressé, c’est à cause de « cela, et de cela seulement, qu’il se fit catholique ». Je pourrais me dispenser de répondre, car tous partent du même a priori : un pasteur, c’est-à-dire un homme aussi bien placé pour savoir ce qu’il faisait, n’a pu se convertir au catholicisme par amour de la vérité, puisque le catholicisme est le contraire de la vérité ; — donc il y a un autre motif qui a déterminé cette conversion ; — donc, il fut ou bien ambitieux ou bien intéressé, ou bien encore, les deux
à la fois ; et il s’agit de le prouver.