‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 35 sur 41 · M.H. Durand Gasselin père · texte numérisé non relu

M.H. Durand Gasselin père

Laissons la parole à M. H. Durand Gasselin père, le plus récent de ses juges, par conséquent celui qui aurait pu le mieux se renseigner et juger avec le moins de passion.

« Monsieur de Joux... se montre dans sa correspondance sous un jour très peu sympathique. Orateur brillant, il le sait et veut qu’on le sache ; plein de sa valeur il fait à Rabaut son propre éloge avec une fatuité étonnante et dans un style recherché et

pompeux qui donne une triste idée de son idéal pastoral. Le

succès et les honneurs, voilà, semble-t-il, la principale de ses occupations. C’est un esprit passablement détraqué. Il ne resta d’ailleurs que peu d’années à Nantes, et finit par se faire catholique... (') Cette conversion était à prévoir : ses lettres à Rabaut nous montrent un homme dévoré d’ambition, attiré vers tout ce qui brille, d’ailleurs passablement déséquilibré par la folie des honneurs et des grandeurs, il n’est pas étonnant qu’il ait été conquis par l’éclat tout extérieur du Culte catholique, et qu’il ait désiré entrer dans une église qui lui permettait de faire les rêves les plus extravagants.

Après avoir fait les démarches pour être nommé chevalier de la Légion d'honneur ne rêvait-il pas d’être, un jour, désigné comme successeur de Saint-Pierre. (?) On peut apercevoir cette folle idée dans ces lignes : « Tout Italien, a-t-il écrit, tout citoyen de Rome, que dis-je P fout étranger même, quelque pauvre qu’il soit peut arriver au Pontificat ». (PP) (?).

En résumé, Pierre de Joux était ambitieux, donc il devait se faire catholique.

Décidément la logique est une arme dangereuse entre des mains maladroites ou tout au moins malveillantes.

Voyons sur quoi se base cette accusation.

« Orateur brillant, il le sait, et veut qu’on le sache ».

Cela se comprend un peu, car s’il « veut qu’on le sache » c’est pour qu’on achète ses sermons.

« Je vous envoie un de mes Te Deum; je vous prie très instamment d’en faire insérer extrait ou analyse dans un ou plusieurs papiers. Il est extrêmement remarquable par un rapprochement historique qui a jusqu'ici échappé à tous les orateurs. Il a fait une sensation très heureuse et il s’en est vendu considérablement ; si vous croyez que les marchands de nouveauté ou d’autres libraires les débitent, faites-moi la faveur de m’écrireun

mot incessamment... Je vous prie de favoriser de toute votre

(‘) Réorg. Egl. Nanles, préface p. 4.

(°) id. p. 73.

influence cette petite production; de graves motifs (‘) m’engagent à vous faire cetfe demande ». (°)

Il y a certainement de l’orgueil dans son «extrêmement remarquable », mais il ne faut pas oublier le style de l’époque ni que de Joux songeait surtout à faire de la réclame.

« Je me hâte, écrit-il encore, de vous envoyer un exemplaire, encore humide de la presse, du discours que j’ai prononcé le 20 Octobre sur l’ouverture de cette campagne. Tout à demi-improvisé qu’il étoit, il a réussi; le Consistoire en a voulu l’impression, les autorités présentes l’ont approuvé et je m’empresse de vous le communiquer. L’à-propos et la chaleur qui y règnent sont le mérite principal de cette production hâtive et assez correcte, quoique faite en un jour, mais étudiée en deux, mais corrigée et retouchée après le vœu de l’impression ». (°)

Et, à propos de /a Prédication du Christianisme :

« Je ne sais si Messieurs les pasteurs de Paris ont eu la bonté de faire afficher mes sermons à la porte de l’église. L’excellent Monsieur Dencontre ou Encontre.... a eu la bonté de composer une analyse de mon ouvrage, courte et bien faite, et voudroit que je la fisse imprimer sur un des journaux de Paris.. Si vous croyez ce moyen utile à la vente d’un ouvrage qui peut éclairer les Romains et édifier les Protestans, je vous l’enverrai de suite: ce n’est que deux pages d'écriture. » (‘)

Ce qui me frappe beaucoup plus que la « recherche du succès et des honneurs », c’est le sens de la réclame que de Joux possède à haute dose. Si ce n’est pas une vertu « protestante », c’est en tout cas une véritable qualité pratique! Je ne prétends pas qu’il ne soit pas orgueilleux ; mais qui n’a pas son petit défaut P

«€ .... Homme dévoré d’ambition, attiré vers tout ce qui brille,

{) Probablement le besoin d’argent.

() Réorg. Egl. Nantes, p. 67.

(*) Réorg. Egl. Nanies, p. 62.

(‘) Réorg. Egl. Nanlies, p. 43.

passablement détraqué par la folie des honneurs et des gran deurs. »

Songez donc ! il voulut être décoré de la Légion d’honneur. Le 29 Mai 1805 il écrit au député Rabaut :

« Croyez-vous qu’il me convienne de la demander P Il paroit que cela feroit plaisir à mon Consistoire et donneroit un relief utile aux Protestans, si peu nombreux ici. Si vous le croyez convenable, ayez la bonté de m’apprendre par quelles démarches on peut réussir .. Plusieurs de mes collègues l’ont demandée à Paris ; ils m’engageaient alors à le faire. L’ont-ils obtenue P Je ne sais. » (')

Vers la même époque trois pasteurs de Paris l’obtinrent et l’un des vitraux du temple de l’Oratoire en porte le glorieux souvenir. Que l’on ne reproche donc pas à de Joux, parce qu’il est devenu catholique, ce que personne n’a jamais reproché aux pasteurs de Paris! Et peut-être M. Durand Gasselin trouve-t-il encore de la folie des grandeurs dans le pos!-scriplum suivant:

« L’on me qualifie dans la Vendée d’Evêque protestant, et ici l’on me traite comme tel. Je vous fais l'honneur de la chose, car mon évêché est de votre conception et de votre façon. » (*)

Comme président du Consistoire, Pierre de Joux était légalement sur le même pied que l’évêque catholique. Je m'étonne qu’on n'ait point vu dans cette plaisanterie la preuve que de Joux se fit catholique pour parvenir à l’épiscopat.

Evêque P — « Et pour qui le prend-on ? » Bien mieux, de Joux voulait devenir pape. C’est ce que M. Durand Gasselin a cru voir dans le passage où de Joux dit que « tout étran-

ger » (l’allusion est claire) peut parvenir au pontificat. (*)

(‘) Réorg. Egl. Nanles, p. 44.

(2) id. p. 45.

(3) voir plus haut p. 103.

C’est évidemment à lui-même que pense de Joux; car il ajoute: « quelque pauvre qu’il (l'étranger) soit. » Et si quelqu’un fut pauvre ce fut bien Pierre de Joux! .. Ilest vrai que la « logique par allusion » pourrait nous mener loin et nous préférons ne pas suivre M. Durand Gasselin sur cette piste.

« L’abjuration du Pasteur de Joux, conclut-il, ne fit pas beaucoup perdre au Protestantisme; il possédait si peu l'esprit de simplicité et d’humilité évangélique. » ()

On comprend donc très bien qu’il soit devenu catholique |

« Le Pasteur Pierre de Joux a désespéré du Protestantisme en France. Il l’a abandonné lâchement pour entrer dans une Eglise où son ambition et son orgueil pouvaient lui procurer des satisfactions mondaines. » (?)

— M. H. Durand Gasselin père accuse. Il ne donne pas de preuves. L’orgueil n’est pas un motif suffisant; quant à l’ambition, il faut qu’elle soit récompensée pour qu’on puisse la soupçonner d’être intéressée, et M. H. Durand Gasselin, ne nous dit pas quelles furent « ces satisfactions mondaines »: ce ne fut certes pas la tiare !

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