‹ Une Conversion au Catholicisme: Le Pasteur Pierre de JouxChapitre 39 sur 41 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Pour juger avec impartialité la conversion de Pierre de Joux il faut se souvenir de ce qu’était le protestantisme en France vers 1800. — On connaît l’appréciation sévère, mais malheureusement trop juste de Samuel Vincent.

« Les prédicateurs prêchaient, le peuple les écoutait ; les consistoires s’assemblaient ; le culte conservait ses formes. Hors de

là, personne ne s’en occupait, personne ne s’en souciait, et la religion était hors de la vie de tous. » (‘)

Le « culte de la Raïson » avait peu à peu remplacé le culte chrétien ; le souffle froid du rationalisme avait tué toute vie religieuse, et nous ne sommes pas surpris de voir de Joux « désespérer du Protestantisme en France. » (°)

L’excès du mal devait amener une réaction : ce fut le Réveil. De Joux ne fut qu’un Gaussen avant l’heure et, s’il avait prévu les victoires prochaines de la Zhéopneustie, il n’aurait certainement pas « lâchement abandonné » (:) l'Eglise Protestante. Il fut un précurseur du Réveil ; il subit les mêmes influences que lui ; il obéit au même courant d’intellectualisme autoritaire et passionné.

« Sous la commotion des grandes catastrophes de la Révolution et de l’Empire, les sources profondes de la vie de l’âme s'étaient

rouvertes. En même temps le rationalisme optimiste et la faci-

{*) Samuel Vincent, Vues sur le prolestantisme, tome II, p. 265. (*) Réorg. Egl. Nantes, p. 84.

lité de vivre qui caractérisaient l’âge précédent s’étaient évanouis. Tout avait paru s’écrouler à la fois dans de formidables tempêtes qui faisaient sentir à l’homme l’insuffisance de ses forces et de ses lumières et réveillaient en lui l’impression tragique du mystère des choses et celui de sa propre destinée. Ce réveil religieux se compliquait d’une réaction politique. La révolution avait abattu le trône et l’autel; il fallait relever l’un et l’autre. On se mit à honnir tout ce dont le siècle précédent s’était enivré. Ce dernier avait combattu les dogmes au nom de la philosophie et de la raison; on se mit à restaurer les dogmes et à humilier la raison devant la foi. Il avait abusé de la liberté jusqu’à la plus affreuse licence; on se rejeta

avec le même emportement vers l’autorité. » (!)

Ce même esprit de réaction qui devait donner naissance au Réveil façonna la pensée de Pierre de Joux et présida à son évolution. Mais il ne sut pas, avec l’illogisme d’un Gaussen, s'arrêter à moitié route entre le principe de liberté et celui de l’autorité absolue.

La lecture de la Lettre de Charles-Louis de Haller lamena à la conviction que le protestantisme est, par essence, un ferment d’indépendance.

« La révolution du seizième siècle, que nous appelons la réforme, est dans son principe, dans ses moyens et dans ses résultats, l’image parfaite et le précurseur fde la révolution politique de nos jours. » (?)

Il y avait donc d’un côté la Réforme, la Révolution et la liberté ; de l’autre l'Eglise catholique, la monarchie et l’autorité. [l comprit sans peine que toutes ses sympathies allaient aux régimes d’autorité, aussi bien en religion qu’en politique. Il avait cru, toute sa vie, pouvoir se dire protestant et baser sa foi sur une autorité extérieure absolue ;

(") Auguste Sabatier. Religions d’autorité, 8° édition, p. 346 et suiv. () Lettre de Ch. L. de Haller à sa famille, p. 12. (Paris 1821). cf. Lelires sur l'Italie, av. propos, p. XXV. Voir citation: chap. II, p. 88.

mais après de longues années de réflexion il dut se rendre à l'évidence ; son attitude était la négation même du principe protestant de liberté ; pour être fidèle à ses prémisses, sa conclusion devait être catholique. Voilà pourquot il se convertit.

Et si l’on veut comprendre comment il put se convertir, il suffit de considérer qu’il avait fort peu de chemin à parcourir. [Il n'eut même pas besoin de modifier les principes de sa théologie.Il n’eut qu’à substituer à l’autorité infaillible de la Bible l'autorité non moinsinfaillible de l'Egliseet ce ne fut qu’un élargissement de sa notion d’autorité.Au lieu de limiter V’infaillibilité à une seule époque, à un seul € moment » de la tradition, il l’accorda à l'Eglise à travers les âges. Et qui nous dit que seuls furent inspirés les écrivains sacrés P Ce serait avoir une singulière notion de l’inspiration divine que de la reléguer dans le passé et de ne lui accorder que quelques siècles dans l’histoire ! De Joux en était arrivé normalement à la source unique de toute autorité absolue : l'Eglise.

Son seul tort fut d’avoir été trop logique et d’être allé jusqu’au bout de son raisonnement.

Ainsi par besoin religieux de Joux fut un (orthodoxe » ; par orthodoxie, il devint « théopneuste» avant la lettre ; comme théopneuste il accepta une autorité absolue; et quand il comprit que seul un catholique peut aliéner sa raison en faveur de sa foi et se soumettre sans examen à une autorité infaillible, il devint catholique. Son évolution fut parfaitement normale ; non pas qu’il soit nécessaire, si l’on veut garder la foi, d'aboutir au catholicisme; mais parce qu’on ne peut pas se dire protestant si, pour étayer sa foi, on a besoin d’une autorité extérieure absolue.

Malheureusement il est rare que l’on soit aussi logique, et,

encore à l’heure actuelle, nombreux sont les protestants qui

ne comprennent pas que leur protestantisme n’est qu’un « crypto-catholicisme », et qui prennent nos synodes pour des conciles æœcuméniques ! — Voilà le danger que court à l'heure actuelle un certain protestantisme français, qui risque fort de devenir un catholicisme « protestantisé ».

Aussi est-ce avec angoisse que nous entendons un « de Joux moderne » réclamer pour le protestantisme une autorité infaillible :

« La foi, génératrice de vie, souffre et s’étiole à cause de l’incertitude doctrinale qui sature notre atmosphère. Voilà le mal. D’où vient-il ? A n’en pas douter des tendances de la théologie dite moderne. La caractéristique de cette théologie, c’est

la suppression de toute autorité extérieure à l’homme... » ({)

— Prenez garde !... c’est la route qui conduit à Rome.

Vu :

Le Doyen, Ep. VAucHER.

Vu :

Le Président de la Soutenance,

Jon VIÉxorT.

() Le Christianisme au XX° siècle. 26 mars 1914. p. 127. (C’est moi qui souligne).

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