‹ Une conversionChapitre 3 sur 8 · I. KGMSF NOTnF-DA^IF · texte numérisé non relu

I. KGMSF NOTnF-DA^IF

On n'a pas oiil)lié que mademoiselle Claire de Lnngenais, mou autre cousine, était depuis quel- (pie temps chez lady Blakstone, une amie et parente (le sa famille. J'appris, à déjeuner, qu'on Tatten- (lait pour le jour même. Berthc m'en parla dans les termes de la plus vive affection. Comme je craignais de gêner les premières heures de cette réunion, je sortis dès qu'il me fut possible de m'échapper, et me mis à njder à trîivers la ville.*

Dijon, malgré son antiquité et les souvenirs d'une histoire glorieuse, a conservé peu de traces (lu quatorzième et du quinzième siècle, qui furent sa grande époque. Le duché de Bourgogne s'est cITacé dans la monarchie, le logis du roi a absorbé le palais des ducs, leur ville s'est fondue dans la

ne UNE CONVERSION.

ville de la royauté; rien n y rappelle plus les grands feudataires de la couronne; tout, au contraire, y est marqué du sceau des parlements, ces grandes institutions qui portèrent si haut la gloire et la splendeur des provinces.

Les rues y sont droites et larges, formées par des maisons parfaitement alignées, à deux étages pour la plupart, bâties d'un style uniforme et légèrement monumental ; un grand nombre de beaux hôtels, élevés depuis deux siècles, rappellent le grand État des familles parlementaires. A Dijon, comme dans la plupart des villes de province où rindustrie n'a pas imprimé cet essor dont Tinfluence sur le bien-être des masses est au moins douteuse, on est frappé d un état stationnaire qui va jusqu'au dépérissement.

Tout s* est amoindri depuis soixante années ; si la population s'est accrue, sa richesse n'a pas suivi la même marche ascendante ; les familles se sont entassées dans des maisons autrefois occupées par une seule ; Therbe pousse dans les rues ; les villes de province, jadis si gaies, n'ont plus que des habitants soucieux, des monuments transformés en prisons et en casernes, et de grandes maisons à fenêtres closes, où l'enseigne du marchand a remplacé le blason du gentilhomme. Est-ce la décadence ou le progrès? Question difficile à résoudre,

bientôt tranchée par les esprits légers et passionnés, mais non par ceux à qui Tétudé et de sérieuses méditations ont révélé Téconomiedes siècles passés.

La construction tout entière de la ville de Dijon appartient à un siècle qui n'est pas celui-ci : à moins de fermer les yeux, on conviendra que les. révolutions Font amoindrie et abaissée ; partout où j'ai cherché la trace de leur passage, il ne m'est apparu que des ruines : sur ces ruines rien ne s'é* lève. Comme dans toute TEurope, les gloires religieuses, la piété, la charité des ancêtres, se traduisent, dans cette ancienne capitale de la Bourgogne, parlafondation de nombreuses églises, de couvents et de communautés hospitalières; mais comme tout a changé ! Là où la charité donnait, Tindustrie fabrique et vend ; là où le prêtre bénissait, le prisonnier croupit ; là où le savant professait, le soldat apprend à croiser la baïonnette : ces idées ne sont pas de moi, mon ami, mais je les accepte : c'est Berthe qui me les a données.

Dès le début de ma course errante, je rencontrai Téglise Saint-Philibert, monument de transition, le plus ancien peut-être de la ville , converti en magasin à fourrage ; un peu plus loin, de Tégtisc inachevée de Saint-Jean on a fait un marché.

Peut-être avant la Révolution lisait-on sur la porte : (( Venez à moi, vous qui pleurez, et vous serez

consolés. » Que faut-il augurer de ces profanations ? Peut-il exister un peuple sans Dieu?

En longeant une belle rue qui conduit au palais, je remarquai qu'on avait inscrit tout récemment un nom nouveau à Tangle de ses maisons : a Rue delà Liberté. » J'eus la curiosité de demander quel était son ancien nom. « Rue de Condé. » Conçoit-on un plus absurde anachronisme ?

Toute la France s* est rendue complice de ces inepties vigoureusement blâmées par un journal très-radical, mais non,moins sensé. H disait : « Respectez les monuments et les noms anciens ; créez des monuments et des noms nouveaux ! » Hélas ! la sève de la France parait épuisée ; inhabiles même à imiter, nous demeurons impuissants devant toute création. Philosophie, politique, architecture, poésie, nous ne sommes plus que de serviles copistes.

Tu m'as connu bien enthousiaste de mon siècle, bien épris du mouvement qui porte Thumanité vers un avenir inconnu, mais que je rêvais sublime. Ces idées, je les avais encore en venant ici; elles remplissaient ma tcte et mon cœur ; mais les réflexions, Vétude et Tinfluence de ce puissant esprit qui s'appelle Rerthe de Langenais ne me permettent plus d'envisager sans terreur la voie mystérieuse où sont engagées les nations. Plus tard, je livrerai à ta pensée méditative quelques aperçus

de cette haute philosophie qui reinpiit l'hôtel Langenais.

Mes pérégrinations me conduisirent à Téglise Notre-Dame, et je me rappelai, en examinant sa curieuse façade, que nous avions fait autrefois ensemble de longues dissertations archéologiques en parcourant TAuvergne et le Languedoc. J'ai dessiné pour toi la façade de cette église, et, quelque jour, je t'enverrai mon croquis.

Comme je m'apprêtais à franchir le portail, je remarquai la triste mutilation des figures qui décoraient autrefois la partie supérieure. Les barbares de 93 ont voulu faire disparaître jusqu'à leurs vestiges, car on y voit la trace régulière d'un marteau de maçon. Je m'abandonnais à de pénibles réflexions, quand j'aperçus le curé de Notre-Dame, entrant comme moi dans l'église.

— Quels mécréants, lui dis-je, que ceux qui ont ainsi mutilé ce beau portail !

— Rappelez-vous, me répondit-il, ces paroles de Jésus-Christ : « Mon père , pardonnez-leur , parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. »

Nous parcourûmes tous deux ce joli monument, remarquable surtout par l'homogénéité de toutes ses parties. 11 me fit admirer la prodigieuse légèreté de la voûte, qui semble littéralement suspendue, car elle repose, en apparence, sur des colon-

nettes extrêmement grêles ; leur épaisseur n*est pas de quinze centimclres. On construisait ainsi dans les temps d'obscurantisme où FEurope a produit ses plus grands hommes, où l'intelligence humaine a fait ses conquêtes les plus vastes. Comme nous étions sortis un instant par une porte latérale, il me fit lire une grande affiche jaune placardée contre TégUse, et qui portait ceci en gros caractères :

Page 1