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LA MENDICITÉ EST INTERDITE A DIJON

{Arrêté du 9 octobre 1844.)

— Voilà, me dit-il, ce que les creuses théories de nos philanthropes ont produit de plus clair au sujet du paupérisme. On interdit à un homme de mendier; ne devrait-on pas d'abord défendre à la misère de le frapper? Singulière façon de venir au secours des pauvres, que de leur fermer tout accès à la charité publique!

— 11 y a, lui dis-je à mon tour, de si grands abus dans la mendicité !

— C'est vrai ; mais laisser mourir les gens de misère et de faim, n'est-ce pas un abus bien autrement monstrueux? On se plaint du grand nombre de mendiants qui se rencontraient en France, il y a un siècle et davantage; réfléchissez, et vous

conviendrez que l'excès de la mendicité avait sa source dans Texcès même de la charité ; on demandait beaucoup parce que l'on donnait beaucoup. Sans doute le mendiant qui refusait de travailler était dans son tort, mais, du moins, le véritable pauvre était sûr de ne jamais mourir de faim. Aujourd'hui on a changé tout cela : on a mis la charité légale à la place de la charité religieuse ; on a supprimé le mendiant, mais le pauvre s'est multiplié. Nous qui, par état, voyons ces choses-là de prés, nous savons combien la misère est horrible. Que Dieu ait pitié de nous, car il est impossible que la société demeure longtemps debout avec un peuple de prolétaires qui, à défaut de travail, ne rencontrent plus la charité I

Tenez, ajouta-t-il en posant le doigt sur une autre affiche voisine de Tarrété du 9 octobre, voici le remède ; il n'y en a pas d'autre. C'était l'annonce d'un livre publié sous ce titre ; « Dieu, unique vie des gouvernements et des nations. » Mais je crois, continua-t-il en souriant, que vous n'êtes pas très-familier avec ces idées-là ; vous appartenez à la génération nouvelle, fille de l'Université, qui hii a appris ce qu'elle a voulu ; notre jeunesse croit tout savoir, elle juge tout et décide avec un aplomb superbe. Le temps passé, pour elle, c'est l'esclavage et l'obscurantisme ; ne croyez pas ces

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chostis-là ; nos pères étaient plus éclairés que nous ne le sommes; comparez les deux Constituantes ! Et surtout quelle différence dans la dignité des deux époques! Comment peut-on parler de Tesclavage de nos pères? Ceux qui les ravalent ainsi se sont, pour la plupart, traînés à plat ventre devant l'absolutisme -: je Tai connu, j'en puis parler.

Chateaubriand, la seule haute intelligence qui se soit redressée devant lui, était un homme du temps passé. On calomnie nos pères quand on nous parle d'eux comme d'un troupeau de grossiers esclaves. Mai», ajouta-t-il en souriant, ces idées vous passeront ; causez de tout cela avec mademoiselle de Langenais ; son instruction sur le moyen âge est immense. Je ne vous parle pas de sa foi monarchique, qui va jusqu'au fanatisme ; nos efforts pour atténuer cette exaltation sont demeurés sans effet.

Elle pouvait bien se défier de mes doctrines, à moi, vieux soldat de la République; mais elle n'u pas cédé davantage à l'influence de son oncle, qui essayait de lui faire apprécier le besoin des temps nouveaux. Elle considère l'aristocratie de naissance comme un principe d'autorité et de protection nécessaire à la vie des peuples. Je crois, comme vous, que c'est une erreur, mais ni vous ni moi nous ne la convertirons. Vous avez déjà pu appré-

cier combien, à part cette tournure d'esprit, elle possède de qualités attrayantes et solides.

Je fis un geste d'assentiment. Il continua :

— C'est une providence pour les pauvres de Dijon. Il est sans exemple qu'un malheureux se soit adressé à elle sans être revenu consolé ; ce qu'elle donne est immense; enfin, c'est moi qui suis obligé de m'opposer à sa libéralité. Votre cousine est une sainte } je ne puis lui comparer que mademoiselle Claire de Langenais : celle-ci est un ange descendu du ciel.

Une horloge du voisinage sonna deux heures ; le curé fi^t un mouvement de surprise.

— Déjà deux heures! s'écria-t-il, adieu, je vous quitte : il faut que j'aille à mon confessionnal.

Je le saluai et m'éloignai, toujours au hasard, en faisant les plus sottes réflexions et suppositions du monde i^ur ce que le respectable prêtre allait entendre dans son confessionnal. Après avoir erré quelque temps encore à travers la ville, je me retrouvai sur la place du Palais, où j'étais déjà venu; en face de moi, par la ci-devant rue de Condé, s'avançait un monsieur tout en noir que je cras reconnaître et que je reconnus en effet ; c'était Louis Monot, en tenue de procureur de la République, habit noir et pantalon noir.

Aux yeux d'un observateur, sa figure sanguine,

ses cheveux d'un blond hasardé et son abdomen légèrement proéminent contrastaient avec cette tenue lugubre. Du reste, son maintien roide et compassé sentait convenablement le réquisitoire.

— Eh I me dit-il quand nous nous fûmes salués, que viens-tu faire à Dijon ?

— Tu le saurais si lu ne t'étais pas grisé le dernier soir où je t'ai vu.

Monot m'entraina vivement dans la partie la plus déserte de la place.

— Surveille-toi, me dit-il avec une certaine angoisse : je suis un homme sérieux ; tu me compromettrais affreusement si Ton t'entendait. Nous ne sommes pas ici à Paris, où Ton peut poser tout le jour en faux important et se conduire le soir en homme d'esprit. Sois discret.

Je promis à Monot de ne rien dire qui pût le compromettre, et je lui appris pourquoi j'étais à Dijon. 11 en parut charmé et mè souhaita bonne chance, avec une apparence de franchise qui m'étonna. Peut-être se disait-il intérieurement qu'il pouvait lui être utile d'avoir un ami pourvu de deux cent mille francs de rente. Je le quittai en promettant de le revoir : le hasard «U la fataUté, peut-être le doigt de Dieu, me reconduisirent à l'église Notre- Dame; j'y rentrai machinalement.

Le curé m'avait dit en note quittant : « Je vais à

mon confessionnal. » Quand je irayersai de nouveau Véglise , je jetai^ en passant les yeux sur ce confessionnal.il est en bois sculpté du dix-septième siècle ; au-dessus de la porte, sous un dais, dans un petit nuage, plane la colombe symbolique destinée à figurer TEsprit-Saint; des roses et des marguerites sculptées en guirlandes, quelques petites têtes d'anges joufflus complètent cette modeste décoration. Ce confessionnal orné d'emblèmes si gracieux n'éveillait aucune des idées de terreur que j'avais entendu tant de fois attribuer à la confession . Je me tenais à distance et par côte, de manière à ne pas être vu.

Une femme, vêtue d'une robe bleue à larges raies de même couleur, enveloppée d'un mantelet sombre et fort simple, y était agenouillée. Je ne pouvais voir son visage, mais je fus frappé de la grâce de son attitude, des ondulations de sa robe, d'un je ne sais quoi qui trahissait la beauté. Je demeurai quelques minutes immobile, feignant de prier moimême, afin d'attendre sa sortie et de voir son visage. N'ag-lu pas éprouvé quelquefois cette attraction bizarre qui nous pousse à jeter un regard sous le voile d'une femme qui passe, que nous ne connaissons pas et que nous ne reverrons jamais?

Quand elle quitta le confessionnal, je fus frappé de la sérénité joyeuse qui resplendissait dans tous

ses traits. Ah! si la pénitence est une fiction, un jeu de rimagination et du cœur, comme disent les physiologistes, heureuse est la fiction qui peut donner à la physionomie cette ravissante expression de paix ! Je ne pus que dévorer d'un œil rapide ce corsage charmant ; à peine debout elle baissa son voile; du reste, elle ne m'avait point aperçu.

A côté du confessionnal, à droite de Feutrée de l'église, entre le troisième et le cinquième pilier. . . oh ! comme tous ces détails sont gravés dans ma mémoire I . . . est une chapelle latérale vouée au sacré cœur de Jésus. On y entre par deux portes décorées dans le style du seizième siècle ; c'est là qu'elle vint s'agenouiller. Quelle grâce dans sa démarche I Quelle pudeur dans son maintien! Jamais un pied plus charmant a-t-il foulé ces dalles sacrées? Elle se mit devant l'autel, sur les degrés mêmes; et moi, assis sur une des chaises dont Téglise est peuplée, cherchant à me dissimuler derrière un pilier, je la regardais sans être vu, comme un oiseau dont on guette les jeux.

Que se passait-il en moi , mon ami ? Étais-je donc épris déjà de cette jeune fille ? Je ne sais, je ne pensais à rien ; je sentais, j'étais comme foudroyé ; quelquefois j'avais entendu parler de ces irrésistibles sympathies qui jettent l'homme le plus fort vaincu et terrassé dans l'ombre d'une femme ;

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mais, ne les -ayant jamais éprouvées, je n'y croyais pas. Un sentiment pareil venait peut-être de me subjuguer. Au moment où elle se leva, je me rejetai vivement derrière le pilier qui m'abritait; instinctivement, je redoutais d'effaroucher cette douce apparition.

Elle passa près de moi d'un pas si léger, qu'elle semblait glisser et non marcher. Je ne sais comment il se fit qu'une fleur tomba de sa ceinture; machinalement, je me levai, jela relevai de terre et je la portai involontairement à mes lèvres; quelques pas plus loin, elle s'aperçut sans doute de la perte qu'elle venait de faire, car elle tourna la tête m arrière d'un air inquiet, et me vit tenant à la main la fleur qu'elle cherchait.

A Paris, en semblable occasion, j'aurais fait une folie ou commis une impertinence ; sous les voûtes (le l'église Notre-Dame, je me sentais tout autre. Je m'avançai timidement vers cette belle fille qui semblait hésiter, et , m'inclinant devant elle sous le poids d'un religieux respect, je lui rendis celte fleur. Elle la prit d'une main un peu tremblante ; je n'osai pas la regarder, mais je sentis qu'elle rougissait ; elle balbutia quelques mots , un remercîraent que je n'entendis pas, et s'éloigna d'un pas plus rapide. Je restai là, muet, immobile, sans conscience de moi-même, longtemps après qu'elle eut

disparu. Je sortis de Téglise sous Tempirc d une mélancolie pleine de tendresse. L'esprit ne médisait rien, mais j'emportais dans mon cœur un monde nouveau.

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