CLAIRE
Il était près de quatre heures quand je mis un terme à mes courses vagabondes. La première nouvelle que j'appris fut l'arrivée de mademoiselle Claire de Langenais.
A peine étais-je dans le salon depuis dix minutes, qu elle y parut elle-même, vive et légère comme un enfant. A ma vue, elle fit un mouvement de surprise et rougit ; je sentis tout mon sang refluer à mon cœur : Tinconnue de Téglise Notre-Dame était devant moi. Soit timidité, délicatesse ou prescience qu'il y aurait plus tard entre nous de nouveaux secrets, je n'osai pas dire un mot de la rencontre que lu connais ; elle n'en dit rien non plus, et nos âmes commencèrent à se parler dans ce mutuel embarras.
Claire est moins grande que sa cousine, moin.«^ imposante, mais plus gracieuse; ses cheveux, extrêmement abondants , sont du blond légèremenl bronzé qui plaît tant aux peintres de Técole vénitienne; son teint, également blond, participe à la richesse de cette couleur, et -présente des tons dorés de la plus grande beauté. Rappelle-toi les madones de Raphaël, et tu auras une idée de Texpression charmante, de l'ineffable chasteté qui régnent dans sa physionomie ; le front, légèrement bombé, atteste la bonté d'une âme qui semble passer tout entière dans l'azur limpide de ses yeux.
Ajoute à ces quelques traits des épaules dont aucune guimpe, fût-elle de toile ou de bure, ne pourra voiler les formes irréprochables, une taille arrondie par l'embonpoint d'une florissante santé, des mains chargées de fossettes, des pieds qui semblent toujours prêts à courir; imagine-loi l'ange et la femme confondus, la tête et l'âme d'une vierge animant un marbre de Vénus, et tu seras encore loin d'avoii évoqué la réelle image de Claire de Langcnais.
Déjà tu vois commencer et grandir un amour qui t* attriste, puisqu'il va jeter ses barrières à travers un mariage qui doit me rouvrir la vie dans des conditions si belles; mais ne te hâte pas de le juger ainsi : ce serait l'affliger de ce qui fait mon bonheur.
Le soir, quand les habitués de l'hôtel de Langenais furent installés autour de la table de whist, je me trouvai seul avec mes deux cousines, tant les vieilles gens étaient absorbées dans le jeu à un centime la fiche. Claire me déclara naïvement qu'elle n'avait jamais pu comprendre le maniement des cartes ; elle prit un ouvrage de tapisserie tendu sur un métier, et les deux cousines se mirent à y travailler ensemble.
Quant à moi, assis tout auprès sur une causeuse, je contemplais avec l'enthousiasme d'un artiste le groupe charmant que formaient ces deux jeunes filles. Assises côte à côte, penchées sur le métier, leurs têtes rapprochées, l'une tout en noir, l'air grave et la chevelure sombre parée de quelques nœuds de velours ; l'autre vctue de blanc, avec un ruban bleu pour ceinture, la tète dorée, le visage épanoui comme une fleur. Toutes les fois qu'elle m'adressait la parole, Berlhe suspendait son travail et tournait vers moi, sans aucun embarras, son regard fixe et profond. Quand elle me répondait, Claire baissait la tête, elle parlait vite et je la voyais rougir; rarement son regard effarouché rencontra le mien.
Une amitié profonde unissait ces deux jeunes filles, pareilles par Tâge, élevées dans le même berceau, presque sœurs. Soit qu'elle acceptât une su pé-
ridrité d'esprit ou qu'elle y fût portée par Textrême douceur de son caractère, Claire marquait à son imposante cousine une sorte de soumission respectueuse. De son côté, Berthe laissait voir une sollicitude presque maternelle pour ce bel ange blond dont la Providence lui avait confié la tutelle en la faisant orpheline de sa mère
Quel calme profond que celui dont j'étais entouré! En le comparant au spectacle de la vie, telle que je la connaissais, je me demandais comment j'avais pu me laisser aller sans résistance au tourbillon de tant de folies, lorsqu'il m'eût été si facile de m' arranger une existence pleine de repos. Mais, hélas ! il n'est que trop vrai, la plupart du temps, ce n'est pas nous qui faisons notre vie: les événements, les circonstances, la déterminent à leur gré. Jeté à vingt-deux ans seul et sans guide au milieu de Paris, j'en avais subi, j'en supportais encore la pernicieuse influence.
Des maximes fatalistes étaient devenues ma règle; j'avais l'habitude de ne plus croire qu'au mal et à l'infamie, parce que, dans cette vaste léprose* rie, le mal m'avait été révélé dans tous les faits, et l'infamie dans tous les cœurs. A mesure que je pénétrais plus intimement l'existence de l'hôtel Langenais, je sentais mes vieilles idées s'évanouir comme un mauvais réve^ L'exemple de tout ce qui
UNE OONVÉRSIOÎî. 8S
in*«ilourait réTcillait en moi les germes étouffés de 1 éducation que donne la famille chrétienne ; je me sentais envahi par la contagion de la vertu ; mes vices d'emprunt se fondaient rapidement dans cette atmosphère sanctifiée par F honneur, la probité antique, la foi religieuse, les grâces et la beauté.
Je faisais ces réflexions en laissant errer mes yeiix charmés de Tune à l'autre de mes deux cousines, charmantes créatures, présent du ciel fait à la terre; je les faisais en regardant le visage si calme de M.deLangenais, cette belle tête où la douleur avait imprimé son cachet, où la résignation mêlée d'es* pérance avait mis son auréole; je les faisais à la vue (les deux vieillards, débris foulés par les révolutions, fortunes détruites, rejetons sans postérité de famil* les fauchées par le bourreau, fidèles de la monarchie, auxquels je n'entendais former m plaintes ni vœux dictés par la colère ; mais je les faisais surtout, ces réflexions à la fois tristes et consolantes, je les faisais en contemplant ce soldat de la Répubhque et de l'Empire, qui était venu se reposer de vingt-cinq ans de batailles dans la soutane d'un prêtre obscur.
Tout ce que j'avais entendu de ces lèvres saintes n'était que«mansuétude, paix, tolérance et pardon t il était le porte-parole de Dieu dans cette maison ou vivait la foi des vieux âges. Si des mai>
très je descendais aux serviteurs, je ne cessais de rencontrer une quiétude profonde empreinte sur toutes les physionomies. Ceux-ci semblaient s'acquitter avec joie de leurs fonctions, rendues faciles parle plusMloux des commandements. Rieii ne décelait en eux le mercenaire : maîtres et serviteurs ne formaient qu'une famille.
Peut-être, mon ami, m'accuseras-tu de passer trop souvent à côté de l'histoire que tu m'as demandée ; mais ne faut-il pas te raconter avec soin les phases que j'ai traversées avant d'arriver à la métamorphose de mes idées et de ma vie ? Ne me demande donc pas un roman à propos d'un récit dont les mouvements successifs de mon intelligence et de mon cœur sont destinés à taire tous les frais.
Un nom jeté dans la conversation de mes deux cousines vint me distraire des réflexions que je t'ai confiées. Claire, tu le sais, arrivait de chez une amie de pension, mariée depuis six mois à un gentilhomme anglais nommé lord Blakstone. Cette dame, que j'ai eu l'occasion devoir quelquefois à Paris, est une belle personne, un peu rêveuse, douée de ce regard vague qui dénote une nature sujette aux impressions du sentiment. Lord Blakstone, âgé de plus de soixante ans^est un intime ami de M. de Langenais; leur liaison date de Témigration.
L'âge établiâsait entre les deux époux une distance que la grande fortune du lord avait rapprochée. Mademoiselle de S'oulcy, c est le nom de la jeune femme, s'est laissé séduire, comme Danaé, par une pluie d'or. Jusqu'à la consommation des temps, cette fable, vieille comme lui, sera l'histoire du monde. Dans la société, ladyBlakstone semblait heureuse avec son vieux mari. Claire, qui venait de passer quinze jours près d'eux, le disait ainsi ; mais la naïve enfant le pouvait croire, ne sachant pas ce qti'est un mari.
— La grâce d'en haut est nécessaire plus que toute autre à de pareils mariages, fit observer le curé de Notre-Dame; la jeunesse doit épouser la jeunesse.
Lord Blakstone et sa femme habitent une élégante maison de campagne près de Fontainebleau.
— Y avait-il beaucoup de monde au château ?
demanda Berthe à sa cousine.
— Non, répondit Claire, mais un jeune homme qui demeure dans une maison voisine y venait tous les jours. Lord Blakstone chasse et monte à cheval avec lui. C'est un excellent musicien, ce que Florentine apprécie beaucoup.
— Et toi aussi, ajouta Berthe.
Une idée , rapide comme l'éclair, me traversa l'esprit ; je me rappelai que Saint-Lambert était
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allé passer la belle saison aux environs de Fontainebleau.
— J'ai, dis-je par manière de réflexion, un ami qui demeure dans le même pays, M. de Saint- Lambert.
— Ah ! s'écria Claire, M. de Saint-Lambert, un jeune homme blond avec de petites moustaches retroussées, mais c'est lui-même!
Je sentis mon cœur se serrer à la pensée que Saint-Lambert avait pu vivre pendant quinze jours auprès de Claire de Langenais. Un démon était entré dans le rayonnement de cet ange.
— Votre ami, continua Claire avec une chaleur qui m'étonna , a mérité l'admiration et la reconnaissance de tout le pays par un acte d'héroïsme qui a failli lui coûter la vie. Un mois avant mon arrivée , le feu prit dans une des fermes de lord Blakstone ; la fermière fut surprise par les flammes au premier étage de la maison ; on était loin de tout secours; pas d'eau pour combattre l'incendie, pas d'échelle pour sauver cette pauvre femme: son mari avait essayé de sauter par la fenêtre et s'était cassé la jambe, la malheureuse poussait des cris à fendre l'âme et serrait contre elle ses deux petits enfants ; personne n'osait braver une mort presque certaine ; le feu gagnait rapidement ; encore une minute, et c'était fini ! M, do Sainl-Lam-
bert arrive, grimpe jusqu'à la loiture par un angle de la maison , pénètre par une ouverture , descend la femme et les enfants avec un drap de lit, puis s'élance lui-même et tombe sans se faire aucun mal ; un instant après , la maison s*abîmait dans le brasier. Depuis lors, M. de Saint-Lambert est en vénération dans tout le pays, et lord Blak* stone, qui s'y connaît, dit de lui que c'est un modèle de courage et d'honneur.
Ce récit m'impressionna péniblement. Je savais de quelles séductions Saint-Lambert était capable, et combien les femmes se laissent aller à la sympathie que fait toujours naître une généreuse action. Je fouillai de mes soupçons le regard candide de la jeune fille : la jalousie naissait en moi. L'ineffable pureté de ses traits aurait dû m'apprendre que nul souffle de. la terre n'avait encore terni le miroir de son âme.
La même pensée vint sans doute au curé de Notre-Dame , car je le vis interroger d'un regard inquiet sa seconde fille d'adoption. Pendant ce temps, on comblait des plus grands éloges le dévouement: de Saint-Lambert ; pour moi, je ne mo mêlai qu'avec répugnance à ce concert d'admiration. Saint-Lambert, hasardant sa vie pour une malheureuse paysanne, n'avait pu s'y laisser entraîner par des sentiments généreux qui lui étaient
inconnus. L'instinct secret me dénonçait un calcul et une comédie. Je le savais capable de voir griller toute une population et de rester impassible. Sans aucun doute , une pensée gn^rsonnelle s'était cachée sous cette action d'éclat. Quel était son but? Quand je le vis à Paris, je sus qu'il habitait depuis deux mois les environs de Fontainebleau. Son séjour était antérieur de beaucoup à l'arrivée de Claire ; ce n'est donc pas elle qu'il y cherchait.
Ce raisonnement calma mes inquiétudes naissantes, ou plutôt il les détourna, car je m'intéressais à lady Blakstone, l'amie de mes chères cousines, et je sentais autour d'elle la séduction de Saint-Lambert rôder comme autour d'une proie. N'avait-il pas voulu frapper son esprit ^romanesque en affrontant sous ses yeux une mort terrible? Dans cette belle action qu'on exaltait près de moi, je ne voyais plus qu'une infernale spéculation sur la sympathie d'une femme. En d'autres temps, j'aurais trouvé Saint-Lambert admirable d'audace et de rouerie , la chute de lady Blakstone m'eût été fort indifférente; mais, d'heure en heure, le spectacle que j'avais sous les yeux me convertissait au respect de la famille.
Après le whist, on pria Claire de se mettre au piano et de chanter : de ma vie je n'entendis une
voix plus pénétrante et plus naturellement harmonieuse. Elle chanta les Hirondelles , de Félicien David, avec un sentiment qui me fit verser des larmes. Tu sais combien les chants de la voix humaine m'impressionnent profondément. Quand elle regagna sa table à ouvrage, rougissante et confuse de nos félicitations, je me serais volontiers jeté sur ses mains pour les couvrir de baisers.
— 11 n'y a que toi dans le monde qui me fasses aimer la musique, lui dit Berthe.
— Comment une personne aussi accomplie que vous, m'écriai-je, peut-elle ne point aimer Tart sublime que tous les peuples ont mis si haut?
— Mais, dit Berlhe en souriant, vous attribuez un peu légèrement à tous les peuples un goût musical dont, au contraire, le développement est tout moderne.
Ces paroles engagèrent une discussion sur la musique et sur le mérite des arts comparés. Berthe, à peu près seule, persista dans son mépris pour la science musicale de nos jours, qui ne trouva dans tout le cercle d'autre défenseur que moi. Claire, timide et peu raisonneuse, ne se mêlait pas à la discussion ; mais sa voix et son piano ne valaient-ils pas mieux que mes arguments ? Madame de Lancade et le chevalier traitaient de ^dévergondage musical les opéras de nos grands artistes, tout en avouant qu'on
y trouvait de fort belles choses ; ils déclaraient s*en tenir aux maîtres du siècle dernier. M. de Langenais penchait pour cette opinion ; le curé de Notre- Dame proclamait sa prédilection pour la musique militaire et pour le plain-chant grégorien. I/orgue était, selon lui, le seul instrument sérieux. Voici quelle était l'opinion de Berthe :
— La musique est une des formes que revêt le génie humain; je le reconnais et je n'accepte pas Taccusation d'antipathie musicale. J'ai besoin d'expliquer ma pensée : écoutez-moi donc et comprenez-moi bien.
Ce que le génie de l'homme a pour mission particulière de chercher, ce qu'il a la faculté de formuler, c'est le beau. L'architecture, la poésie, l'éloquence, la sculpture, la peinture, la musique, la danse même, ne sont autre chose que des manières différentes d'exprimer une même pensée, ime aspiration identique : le beau. Or le beau est essentiellement simple : c'est ainsi que tous les peuples civilisés l'ont senti. Toute musique qui n'est pas simple est en dehors des conditions du beau.
Pour moi, le prototype en architecture, c'est le style grec, le Parthénon ; à mesure qu'elle s'éloigue de cette admirable simplicité, l'architecture éveille d'autant moins l'idée immortelle du beau absolu.
Les basiliques du moyen âge sont des tours de force, comme aujourd'hui les trilles de vos chanteuses, le piano manié par Thalberg et les harmonies de vos orchestres démesurés. Quand le beau se trouve au milieu de* ces accessoires , il y est malgré le détail, et non par lui. Chargez le Parthénon de bas-rehefs et de ciselures, il n'y gagnera pas une parcelle de beauté ; pour le bien, voir, il faudra toujours s'éloigner. Il en est de même de la musique savante, que je ne puis trouver belle qu'on échappant à ces détails infinis où la science fait disparaître la simplicité du beau.
Quoi que Ton essaye en poésie, on n'atteindra jamais Homère, qui lui-même demeure bien audessous de la Genèse racontant la création du monde. Les nations ont fourmillé de poètes : qu'en reste-t-il ? La France n'en a qu'un. Racine. A mes yeux , il est le plus grand depuis l'ère chrétienne, et il correspond au plus grand siècle.
Raphaël est le premier des peintres, parce qu'il en est le plus simple, c'est-à-dire le plus vrai.
L'éloquence ne produit de grands effets que par la pensée, le geste et la phrase simples. Quoi de plus naturel que l'exorde fameux de Cicéron contre (latilina?
La musique est peut-être la forme la plus anciennement employée par les hommes pour expri-
mer un sentiment. Elle est le plus élémentaire de tous les arts; mais elle ne remplit, selon moi, les conditions du beau qu'en demeurant dans la forme simple ; dans ce cas, elle peut arriver au sublime. La musique moderne, très-difficile et très-savante, nous étonne, nous plaît, mais nous émeut difficilement. L'émotion, quand elle la provoque, est sensuelle, matérielle, souvent grossière ; du reste, il faut bien distinguer la cause des émotions qu elle nous donne : la voix humaine et les instruments qui lui ressemblent trouvent le chemin du cœur par des effets très-simples ; les tours de force peuvent exciter les bravos , mais ils ne causent que l'étonnement. J'insiste sur l'impression sensuelle, et basse par conséquent, qui ne produit jamais le beau absolu.
La musique, si elle veut s'élever et non ramper, doit dédaigner les fioritures dont on la surcharge de plus en plus, à mesure que le goût se déprave par l'abus. Toutes les nations ont des chants populaires, la plupart contemporains de leur berceau ou d'une grande époque, d'un âge de création musicalement parlant : c'est là le beau absolu. Quand la vague des temps aura passé sur l'Europe, il ne restera rien du dévergondage harmonieux qui fait aujourd'hui notre admiration ; mais les noëls de nos pères et le plain-chant de nos églises traverse-
ront, dans l'avenir, les nouveaux âges de barbarie..
Je me récriai contre cet arrêt ; mais ma cousine me pria d'entendre un de ces vieux noëls bourguignons voués à l'immortalité, tandis que Meyerbeer tombera dans Toubli.
Claire se remit au piano, et , de sa voix la plus pure, avec une expression inouïe, elle nous dit une de ces chansons graves et plaintives que les femmes de la Bourgogne chantent depuis mille ans.
— Vous le voyez , reprit-elle , vous avez subi malgré vous la beauté simple de ce chant , vous êtes ému.
Berthe disait vrai , j'étais ému ; mais combien mon émotion se liait-elle à ma sympathie pour les lèvres qui avaient chanté I
— Encore un mot, ajouta ma cousine : chez les peuples , Tart s'est illustré par l'architecture ; le génie s'est traduit par l'éloquence et par la poésie, que les anciens avaient si justement nommée la langue des dieux. Ces trois formes de l'art sont particulières à Tâge de force et d'ascension morale
^ dans l'humanité. La sculpture et la peinture arrivent quand les civilisations sont à l'apogée; le goût des baladins et des chanteurs , la manie du détail , le lerre-à'terré de l'art , sont le privilège de la décadence.
Ceci était déjà vrai du temps de Platon, quii^oulait bannir les musiciens de sa république. •
En te racontant cette conversation , j'ai voulu peindre avec un trait de plus le caractère sérieux de ma cousine et son culte pour le passé ; et encore , mon ami , je ne te dis pas tout, car je puis être lu par des musiciens.
Le soir, quand je me retrouvai seul dans ma chambre, je me pris à réfléchir sur les événements de la journée. Que de sentiments et que d'émotions I Quelle page de ma vie que ces vingt-quatre heures! Quelque chose de nouveau, mais vague, indécis, encore inconnu , venait de s'éveiller en moi.
La grande fortune à laquelle j'étais appelé ne formait plus ma seule préoccupation ; le charmant visage de Claire se rencontrait au bout de toutes mes pensées. Étonné de moi-même, je m'efforçais de raisonner avec mon expérience. « A mon âge, à trente ans, me disais-je, il est ridicule de se laisser aller, comme je l'ai fait, à un entraînement irré* fléchi ; à quoi peut aboutir cet amour si rapidement venu, en admettant que ce soit de l'amour? Je suis ici dans l'intention avouée d'épouser Berlhe; elle le sait , elle y compte ; Claire est comme moi sans fortune; puis'je penser à elle sans folie? D'ailleurs , quelle supériorité n'a pas sa cousine ^
par ssn imposante beauté, par sa fortune, par sa prodigieuse intelligence? » Ainsi l'esprit raisonnait en moi sans tenir compte des révoltes du cœur.
Je me prenais en pitié, et je rejetais bien loin ce que j'appelais ma ridicule faiblesse ; le souffle glacé de ma raison attiédissait mon amour naissant. Je me ôouchai en me promettant de n'y plus penser ; mais qu'est-ce que nos projets en pareille circonstance, lorsque nous sommes faits pour sentir et pour aimer? La veille, mon imagination s'était bercée, dans le sommeil, des fantaisies que satisfait la ricbesse; ce soir, je m'endormis en rêvant «le Claire et de quelque amour sans lin sous un doux ciel, au bord d'un lac inconnu.