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LES FLEURS

Une inquiclude vague m'éveilla le lendemain plus tôt qu'à l'ordinaire. Sais-tu quelles sont ces voix intimes qui parlent en nous dans le silence des nuits, que nous écoutons sans les comprendre, et qui font courir dans nos veines un frisson funèbre ou joyeux comme le soufQe de l'esprit sur la face des prophètes? Qui peut dire d'où viennent ces voix inconnues, pressentiment mystérieux, magnétisme qui circule entre les êtres? N'est-ce pas cette voix qui m'éveillait et qui me dirait : « Viens ! »

Sept heures sonnaient à ma pendule; sept heures I Qu'est-ce que cela pour vous, laborieux colons dont la vigilance accuse la paresse du son leill Mais, pour nous Parisiens, qui nous couchons

si souvent quand Taube âe lève, sept heures, c est la nuit. Je soulevai mes rideaux, et, [à travert les vitres, je portai mes premiers regards sur les fenêtres de l'appartement occupé par mes deux cousines.

Quel attrait dirigeait de ce côté mes yeux et ce mouvement du cœur qui n'est pas la pensée? Estce Claire, est-ce Berthe que je cherchais? Peut-être me fussé-je difficilement répondu à moi-même; cependant le fantôme qui passait et repassait incessamment dans mon imagination ne ressemblait pas à l'héritière des Langenais. Je revoyais la blonde tète de Claire, et j'entendais le refrain de ses chants. Je restai là quelques minutes, fouillant d'une pensée curieuse les fenêtres fermées derrière lesquelles dormaient les deux jeunes filles.

Quelle délicieuse impression causent ces premières rêveries d'amour si fraîches et si pures! Bientôt je fis une observation qui d'abord m'avait échappé.

L es contrevents de la chambre habitée par ma cousine Berthe étaient soigneusement fermés, ceux de Claire étaient ouverts ; Claire^ à cette heure, était donc éveillée; peut-être^ pensait-elle à moi comme je pensais à elle; peut être allais-jc apercevoir derrière les carreaux son délicieux profil tourné vers ma fenêtre. Oh 1 comme l'imagination

va vite et comme elle fait tomber les murailles devant rimpatience de nos désirs !

Les aboiements d'un chien dans le jardin m'arrachèrent à ma préoccupation; je détournai la tête et je regardai à travers les arbres; Claire, en robe du matin, tête nue, joyeuse et vive comme une pensionnaire, courait dans les allées, poursuivie par un grand épagneul qui avait de la peine à l'atteindre. Jamais, quand il m'est arrivé d'idéaliser la femme, je ne l'ai supposée faible, délicate, couchée sur des coussins, portée par des valets, ou nonchalamment appuyée à quelque bras protecteur ; je l'ai toujours vue agile et forte, bondissant comme Camille ou domptant un coursier fougueux : telle je l'avais idéalisée, telle je voyais ma blonde cousine. C'était merveille de voir cette jeune fille franchissant avec l'agilité d'une biche les haies et les plates-bandes, et faisant fuir le sol sous son pied nerveux.

Ce jeu dura longtemps, et, tout en le suivant de mes yeux avides, je réfléchissais aux folies de notre imagination. Quelques minutes avant, je me représentai^ Claire apparaissant derrière ses rideaux, préoccupée de moi comme je l'étais d'elle. Hélas ! elle jouait avec un chien sans plus penser à moi, sans doute, que si elle ne m'avait jamais vu.

Pendant que je m'unissais par une pensée mé-

laacolique à ces joies de rinnocence que je ne con« naissais plus, la vue de M. de Langenais, qui venait d'entrer au jardin, me tira de cette douce contemplation. 11 portait un châle sur le bras, témoignage de la sollicitude du père. Claire l'aperçut, et, toujours courant, vint se jeter à son cou. Le père baisa tendrement ce front couronné de toutes les roses de la santé ; puis je le vis insister pour envelopper sa fille dans le chàle qu'il avait apporté ; Claire eut Tair de résister un moment, mais elle se soumit presque aussitôt ; je la vis se suspendre au bras de M. de Langenais, étroitement serrée contre lui , et ils se mirent à se promener lentement dans une allée dont le soleil commençait à chasser l'ombre. Que n'aurais-je pas donné pour être à la place de M. de Langenaisl Cette réflexion en fit naître une seconde. Que faisais-je là pendant que je pouvais la voir et lui parler? Je me frappai le front avec un geste désespéré, j'avais perdu vingt minutes. En un instant je fus habillé, je descendis l'escalier comme un fou et j'entrai dans le jardin.

Claire me dit en me voyant :

— Ahl mon cousin, on dit que les Parisiens se lèvent à midi : vous donnez un démenti à leur mauvaise réputation.

— Ma cousine, lui répondis-je. à l'avenir, je

suivrai Texemple que vous me donnez. Je me le* verai avec le soleil, et, si vous le permettez, je viendrai me mettre de moitié dans vos jeux avec Black.

Claire rougit ; Black leva sa tête intelligente, et, croyant que je Tavais appelé, il vint me caresser; je lui rendis ses caresses avec bonheur; il me semblait saisir une trace dans ses longues soies tant flattées par la main de Claire. Black, enchanté, se mit à courir de ma cousine à moi, et je Tencourageais à ce jeu, ombre d'une familiarité que j'eusse payée de mon sang.

— Ah I me dit M. de Langepais, vous avez vu cette petite folle qui court comme un garçon au lieu de se tenir sagement comme il convient à une grande demoiselle.

Je pris la défense de Claire en disant combien elle était heureuse de conserver longtemps cette charmante ingénuité de la jeunesse. Le père m'écoûtait en souriant ; il ne se doutait pas du sentiment qui dictait mes paroles.

— Ahl dit Claire, voilà ma cousine qui s'éveille. On ouvrait les contrevents de mademoiselle de

Langenais.

— Elle est un peu plus Parisienne que vous, dis-ge à Claire.

•=- Ohl répondit la belle enfant, Berlhe veille

UNE CONVERSION. iOI

très-tard, il lui arrive souvent de lire ou d'écrire bien après minuit.

Claire quitta le bras de son père et se dépouilla du châle dont il Tavait enveloppée.

— Eh bien, dit M. de Langenais, est-ce que tu vas recommencer tes courses?

— Non, mon père, je vais faire un bouquet pour ma cousine.

Je lui demandai la permission de Taider.

— Ah ! s'écria-t-elle naïvement, comme Berlbr sera contente ! ^

Cette exclamation me fit mal : la pensée de Berthe était loin de moi. Nous errâmes ensemble à travers les plates-bandes émaillées de fleurs encore humides de rosée ; elle m'indiquait les plus belles, je îes-cueillais et les lui remettais à mesure; en les lui donnant, mes doigts rencontraient sa main, et je me sentais heureux tandis que mon sang brûlait. A dessein, j'allais lentement, afin de prolonger cette innocente joie qu'elle ne soupçonnait pas. Quand le bouquet fut achevé, je cueillis une rose ouverte de la nuit et je la lui donnai.

— Ma cousine, lui dis-je , voulez-vous garder celle-ci?

Ma voix balbutiait en lui disant ces mots si simples, ma main tremblait en lui offrant cette fleur. Elle baissâtes yeux, me dit merci en rougissant,

et mit la rose à sa ceinture. Il me sembla que son sein battait plus vite. Etait-ce Tamour qui s'éveil* lait au cœur de la jeune fille?

Quand Berthe descendit, un moment après, elle lui remit le bouquet fait à son intention.

— Tiens, lui dit-elle, j'ai fait le bouquet, et mon cousin Ta cueilli pour toi.

Je fus frappé du regard et du remercîment que Berthe m'adressa. D'après ce que je t'ai dit de. sa figure et de ses yeux, tu comprends quelle est la puissance de leur expression.

Je lus dans ses prunelles sombres un contentement profond ; elle me sourit avec un abandon que je ne lui connaissais pas, et parut respirer avec joie ce bouquet que j'avais cueilli pour elle. Ces marques de sympathie me causèrent une tristesse irréfléchie; cet intérêt, que je ne pouvais partager au même degré, me causait de l'embarras; pour elle, j6 sentais une amitié de frère, un respect, un dévouement profond ; mais auprès de Claire seulement j'éprouvais les bouleversements de l'amour.

Berthe devint expansivc et presque tendre ; elle se révélait sous un jour nouveau. Il y avait dans cette nature si pleine de toutes les hauteurs aristocratiques, si grave, si sévère, il y avait des trésors cachés de doux abandon, et peut-être de Tamour. Elle prit mon bras et s'y appuya doucement; nous

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fimes ainsi quelques tours dans les allées ; le bouquet dont elle respirait le parfum et que j'avais cueilli semblait avoir établi entre nous une intimité soudaine.

Le matin, vers huit heures, le soleil donne sur les portes-fenêtres des galeries de réception où je t'ai dit que sont placés les tableaux de famille. On ouvre réguUèrement à cette heure pour combattre l'humidité dans ces vastes pièces inhabitées.

— Venez, me dit Berthe, j'ai l'habitude d'aller là chaque matin; j'y suis au milieu de mes chères ombres du passé. Notre bon curé de Notre-Dame appelle cela mes faiblesses aristocratiques; il se trompe : je ne tire de ma naissance aucune vanité; c'est une charge que Dieu m'a donnée, et c'est ainsi que je considère l'honneur d'être née d'une race antique.

Cette charge m'impose de grands devoirs. Je ne suis point fière des avantages qu'elle peut offrir aux yeux du vulgaire; mais, quand je me trouve, comme à présent, au milieu du souvenir des aïeux, il me semble que c'est à eux et non à moi que j'appartiens. Dans les familles nobles, l'individu n'est rien, le nom est tout; l'honneur et le lustre de la maison nous absorbent entièrement. Vous trouverez peut-être ces opinions bien absolues... il m'en coûterait d'y renoncer, cependant

VOUS êtes du même sang que moi, tout Tavenir de la famille repose en vous, tout son passé se résume en vous. Je me sens disposée à beaucoup de déférence pour votre manière de penser.

Il y avait dans ces paroles, et surtout dans la manière dont elles étaient prononcées, un ton d4ntimîté, presque de soumission, qui m'impressionna fortement. Était-ce bien ce caractère si fier qui s'inclinait ainsi, cette religion du passé, si entière, si croyante, presque fanatique, qui s'emblait m'offrir d'abjurer entre mes mains devant la religion de Tavenir! Le regard dominateur de rhéritière des Langenais Vandoncourt semblait me caresser à travers ses cils à demi baissés. Elle attendait une réponse, je voulais la faire précise, tout en ménageant les susceptibilités si délicates que je lui connaissais.

— Ma cousine, lui dis-je en faisant appel à tout ce que je puis avoir de persuasif dans la parole et dans Taccent , écoutez-moi bien attentivement.

Pas plus que vous je ne tire vanité du hasard de la naissance ; comme vous je crois qu'un grand nom impose de grands devoirs; cependant je pense que ces devoirs sont devenus moins impérieux depuis qu'une nouvelle forme sociale a consacré l'égalité des droits politiques et supprimé toute aristocra-

tie. Autrefois le gouvernement, les emplois militaires, les charges de la couronne, les parlements, toute la vie publique, étaient le privilège de la noblesse. Le noble naissait avec une fonction; il avait alors des devoirs exceptionnels.

Il y a cent ans, vos théories sur Taristocratie eussent été de la plus rigoureuse exactitude ; de nos jours, tout est changé. Le noble, n'ayant pas plus de privilèges que le bourgeois, n'a pas de plqs austères devoirs. L'étendue du devoir se mesure à rétendue du droit. Le noble aujourd'hui est aussi bien Ubéré envers ses ancêtres qu'envers la société politique. 11 ne doit au passé que ce qu'il doit à lui-même, se respecter. En ceci le bourgeois doit penser et agir comme le noble, ni plus ni moins.

Les seuls privilégiés de nos jours, ce sont les riches. Eux seuls ont des devoirs exceptionnels envers le peuple qui est pauvre. Ces devoirs, ma cousine, vous les connaissez, et vous les remplissez noblement.

Je vous ai .dit hier : L'aristocratie est morte. Respectons sa tombe , puisqu'elle est celle de nos pères ; honorons les aïeux, vouons-leur un culte pieux, pénétrons-nous de leurs exemples ; mais ne cherchons pas à renouer une chaîne rompue. L'avenir sera fondé sur la démocratie, ou il n'y aura pas d'avenir. KépubUque ou monarchie, la France

demeurera ce qu'elle est, démocratique : c*esl ma conviction profonde. Au lieu d'opposer au mouvement social une résistance qui Tempècherait de se régulariser, jetons-nous franchement dans la démocratie, cessons de faire une vaine parade de nos titres et de nos parchemins ; ne retournons pas au passé, marchons vers Favenir.

— Mais cet avenir, interrompit ma cousine, y croyez-vous?

Je courbai la tète, car je crois peu à l'avenir de la France ; cependant je répondis après une pause :

— Notre patrie est en pleine décadence. Ceux qui l'y ont poussée les premiers, ce sont les nobles du dix-huitième siècle ; depuis soixante ans, les bourgeois ont accéléré lo mouvement vers Tabime : avant peu, le pouvoir sera dans les mains de la démocratie pure.

Si la bourgeoisie et la noblesse ne se hâtent pas d'abdiquer et de marcher avec la masse, qu'elles pourraient éclairer, modérer, régler, moraUser, la France verra se lever les jours d'une barbarie nouvelle; mais si, dès aujourd'hui, nous contribuons, par nos sincères efforts, à féconder l'enfantement démocratique, la France s'ouvre un avenir de prospérité sans limites.

Berthe était restée quelques secondes pensive, appuyée sur une console et le front dans sa main.

Je Tavais vue pâlir pendant cette profession de foi démocratique sortie de la bouche d'un Langenais.

— Mon cousin, me répondit-elle avec Taccent d'une résignation douloureuse, je ne suis qu'une provinciale ; je suis restée ici, enfermée jusqu'à ce jour, étrangère au mouvement des idées qui emportent le siècle ; vous avez vécu au centre même de tout progrès, au foyer de toute lumière. Vous devez en savoir plus que moi ; puis, vous êtes le chef des Langenais.

11 y eut dans ses paroles une tendresse que je ne pouvais méconnaître. L'esprit faisait silence chez ma cousine , le cœur commençait à parler, je la compris et je sentis en moi des mouvements tout nouveaux. Pouvais-je voir sans émotion s'animer et palpiter Je marbre de cette belle statue? Berthe de Langenais, accoudée sur une console antique, vêtue de noir, le front légèrement coloré, l'indécision dans ses yeux de feu , m'apparaissait avec un charme que je ne lui connaissais pas.

Ce n'était plus la belle fille au profil sévère qui me parlait appuyée sur un in-folio, dans une bibliothèque immense , lugubre comme une nécropole. Cette créature impos^inte que je voyais à travers un nuage olympien, sur laquelle il me semblait impossible de porter une main profane, des-

cendait du piédestal où mon imagination Tavait placée; la statue se faisait femme ; et j'étais, moi, le Prométhée qui venait d'allumer le feu sacré dans ce cœur naguère insensible.

A la vue de mon œuvre, je ressentis un immense mouvement d'orgueil; je fus transfiguré à mes propres yeux, je me sentis élevé de toute la hauteur que cette femme avait parcourue pour venir jusqu'à moi, qui, la veille encore, me trouvais si petit devant elle. Qui pourra dire la puissance de Tamour-propre satisfait ou blessé sur la direction de nos sentiments? Une heure avant, rien de ce qui ressemble à l'amour ne m'attirait vers cette jeune fille; maintenant il me semblait qu'un épais bandeau m'était arraché et que la lumière se faisait pour ma vue; je sentais mon cœur monter à n^s yeux et à mes lèvres ; le sang battait dans mes artères, une révolution foudroyante s'opérait en moi. Eperdu et fasciné, je me rapprochai d'elle, je lui pris la main, et je lui dis avec un accent profondément ému :

— Vous avez le cœur admirable comme votre intelligence et comme votre beauté.

J'avais serré doucement cette main que je sentais brûlante ; elle me laissa un instant, non moins émue que moi et pâle comme un lis; je crus qu'elle allait s'évanouir ; elle respira mes fleurs , retira

lentement sa main que j*ayais gardée, et s'éloigna en me faisant un geste d'adieu.

Je restai là, étourdi, fou, plein de sa pensée, Tœil fixe et ne voyant plus. La voix de Claire me iil descendre brusquement du ciel sublime où j'étais monté. L'ange blond, débouta quelques pas, dans un rayon de soleil où il semblait flotter, m'appelait de sa voix la plus harmonieuse : je courus à elle.

— Venez , me dit-elle , je veux vous montrer mes fleurs et mes oiseaux.

Je la suivis sans conscience de ce que je faisais.

Elle me conduisit dans un angle du jardin formé par d'épaisses charmilles. Là, sous une toiture vitrée , fermée par des grilles circulaires en fil de fer, une quantité d'oiseaux rares voltigeaient parmi des fleurs mêlées à profusion. Elle ouvrit avec une clef cette volière charmante, et nous parcourûmes ensemble toutes les richesses. Au centre, au milieu d'une pelouse en miniature, un jet d'eau formait un petit bassin dont l'eau miroitait sur un sable doré.

— Tous ces oiseaux me connaissent, dit-elle; ils ont tous un nom et répondent quand je les appelle»

En effet j ces gracieuses petites bêtes accouraient

à sa voix et semblaient se disputer ses caresses ; je n'ai de ma vie vu de spectacle plus enchanteur. Dans ce paradis terrestre, chaque fleur est un être animé pour elle et par elle. Elle me racontait leur origine, leur naissance , leur âge, leurs maladies; un jour elle connaîtra leurs amours. Les fleurs cl la jeune fille s'identifiaient par une sympathie mystérieuse.

— On ne les cueille jamais, me dit-elle; quelquefois, cependant, quand je veux faire bien plaisir à mon père ou à ma cousine, je leur donne une de ces fleurs.

Berthe venait de me faire oublier Claire; Claire, maintenant, était tout entière devant mes yeux, seule dans ma pensée. triste nature que la nôtre ! faiblesse misérable que notre force ! Claire venait de m'arracher au ciel où Berthe m'avait enlevé, mais c'était pour me faire descendre dans un Éden dont elle était l'Eve sans tache.

Je la vis s'arrêter devant un rosier chargé des plus belles roses blanches ; elle regarda celle que je lui avais donnée et qui était à sa ceinture ; elle hésita, je la compris, et je demeurai là, frissonnant. Enfin, elle choisit parmi les roses la plus belle et la plus fraîche, la cueillit et me la donna en disant :

— Tenez, nous voilà quittes.

— ^ Non , lui dis-je en portant sa fleur à mes lèvres, c'est la rose de Notre-Dame.

Elle rougit comme une églantine, joua sans rien dire avec ses oiseaux; puis, colombe effarouchée, elle courut vers la porte de la volière et s'enfuit à travers les arbres.

Je restai là quelque temps, je marchai, j'allai, je revins , sans but , sans idée , sans aucun senliinent de moi-même. Je murmurais à demi-voix deux noms : Bcrthe, Claire ; je regardais» sans la voir, la fleur qu'elle m'avait donnée; j'étais fou.

Je marchai machinalement quelques muiutes.

Quand la faculté de penser me fut revenue, je descendis en moi, je vis le chaos de mon cœur, et j'en fus épouvanté. J'aimais , j'aimais éperdument . mais laquelle?

Je courus à la porte de l'hôtel.

— Prévenez, dis-je au concierge, que je ne déjeunerai pas.

Je sortis sans savoir où j'allais, et, la tête perdue, je me mis à errer à travers la ville.

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