‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 11 sur 79 · BALLETS · texte numérisé non relu

BALLETS

On a été sur le point de mettre en prison Vigano. Cet hou de génie ne sait pas composer sur le papier. Il a commencé dale et Icare le 4 août, et Ta fini le 25 décembre, en faisan peler de dix heures du matin à six, et de dix heures du s< quatre heures après minuit. Dédale, sifïlé le premier jour comme les tragédies historiques de Shakspeare ; ce n'est Racine ou Voltaire qui peuvent faire cela, Taclion est profc ment vraie; mais elle offre peu d*intérét. Chaque jour, ce; danl, ce ballet a plus de succès. Les machines en sont pitoya les décorations mauvaises, excepté la dernière; c'est la coi Neplune. Rien moins que des poissons dansants dans un p de madrépores et de corail. Ce spectacle est magnifique et tout singulier, mais ne peut pas se comprendre à Paris, convient à mes nerfs et m'occupe pendant huit jours.

Le second ballet de Vigano a été aussi tellement sifflé <] l'a supprimé. Nous en aurons un nouveau le 12 janvier « et Olello, grand ballet. Il paraît que Mirra, que je n'ai pas vu, un chef-d'œuvre ; on pleurait. Remarquer que les tragédie mon dieU) Shakspeare, donnent des ballets tout faits. Le i bile, les danses sont pitoyables, à l'exception de dix jeunes é charmantes. La pantomime de Dédale est très^bîen joué Molifiari (Minos), Pallerini (Procris)» et surtout par \?l C (Icare)* Icare a quinte ans, et ses mouvements font<.. pi: c'est un grand bien.

Le petit théâtre Re nous a divei'tis par le Roi Théodore chanté; Paisiello est bien gai ; maisi après une demi-heu cette musique, qui ravit d'abord» on est tout surpris de ntiyer; — Depuis deux joùrsj le Comte dé Comminges; Y

LETTRES A SES AMlS. .VJ

est blanche auprès de cela ; la musique est du jeune Pacini; cl a beaucoup de succès.

La chute de Tramezani a retenti ici. Stendhal n'avàit-il pas raison ? — Madame Boroni , contralto , est une ci-devant mattresse de Dominique. Son mari, M. C , est ce courrier que je

voulais vous faire protéger auprès de M. de... Si vous voulez une lettre pour elle et lui, vous aurez une lucarne sur le théâtre; mais c'est un ton de dix degrés au-dessous d'Aglaé.

A MONSIEUR LE BAROIÎ DE M..., A PARIS

Milan, le 21 mars 1818 .

Quand je lis vos lettres, j'ai, pour un instant, le regret de n'être pas à Paris. Ce que vous me dites de la place est vrai ; mais je ne sais pas solliciter. Vous rappelez-vous Teffort que nous eûmes à faire sur nos caractères pour nous mettre en bas

de soie et aller chez madame B , et, quand nous fûmes chez

le portier, nous restâmes tout pantois d'apprendre que depuis quinze jours elle ne recevait plus. N'est-ce pas là une maladresse insupportable, un manque absolu de talent? Quand vous avez eu un oncle ministre, vous avez fait comme moi ^uand j*avais Un cousin, vous avez réussi. Be plus, vous êtes de la faction, si ce n'est dominante, du moins aimée en secret; moi, je suis ouvertement un chien de libéral, pour tout potage. Vous souvient-il do mépris que Stendhal témoigne quand il est à Francfort : c'est un morceau de mon journal de Paris. Donc, je ne suis pas encore assez misérable pour aller admirer les rapports de messieurs tels. J'ai éprouvé, d'ailleurs, que pour tous les sols, je 8ens iWgueil d'une lieue. Sans haïr personne, j'ai toujours été finement abhorré par la moitié de mes relations ofûcielles, etc., etc., etc. Enfin l'Italie me plaît. Je passe> de sept heures à minuit, dhaque jour, à entendre de la musique et à voir deux ballets; le climat fait le reste. Savez-vous bien, monsieur, que depuis six jours nous sommes à quatorze degrés de Beau-

eO ŒLVRES POSTHUMKS DE STENDHAL.

»or? SjiTt*i-voQs qu'à Veuisc on vil dà signore pour neu! tî qoe cf lu» /imlà Taiil cinquante cenlimes? — Je vis « ■n an 00 (Jea\ à Milan, puis autant à Venise, et puis, en pirssr par le malheur, je vais à Cularo, je vends la nu(

priouj de l'éiage de M. de Salvaing, dont B m'offr

mille (raiics celte année, et je vais tenter fortune à Paris ■wi le sentiment de mqms, rendez-moi les chevaux du Car: et me \oilà. Vous me trouverci fou; mais que voulez-vou ce qui en vaut la peine, dans ce monde, est soi. Le bon c ce raraclore e>l de prendre une retraite diî Russie com \rTTe de lim<»naJe. FVenez-vous-en à vous-même, mon a aoiî. si je %ous ai parlé aussi longuement du Jiioi.

Aubcftiu a examiné votre balance. Il craint, comme une hi'it/tiuuion à peu près inévitable. Remède : Cinq ejtu'tcmntt payées, chaque semaine, et consacrées à un uitiiMitnde. Prenez : la nouvelle édition d*llelvétius, les %olunies de Tracv-Jefferson, total huit volumes, et lis cela cinq heures |)ar semaine, montre sur table ; lisez de ( quatre Edinhurg revicw chaque année.

D'aprèb le tapage charmant que fait le livre de cet infài feQ>eur d'Antinous ^ je ne doute pas que le chef des prêi

Ions les autres honorables ne veailleot se procurer u

si bien pcn^é.

Faiies-rooi acheter la collection complète de mou FJmbburg r^WrirCcla fait vingt-sept volumes. Pour votre gardez eu dix pmdaut six mois; car il ne me faudra pas pour dévorer les dix-sept autres^ La moitié est à sauU mais le reste vaut un peu mieux que la façon de MM. V. Auger et même Lacretelle. Cela bat diablement eo ruine devant soi-disant littérature française.

Il ne manque au charaianl Alaisonette que de compi JeCTerson (qu'il se garde bien de relire Montesquieu) et des traduire huit articles deVEdinhurg review : par exemple, le n* ôS, je crois, Tarticlc sur la nouvelle édition du Swift, grands articles du n*^ 50, sur Dante, Pétrarque et lord Byi

* C'est de lai mèn^e qu'il par!e.

LETTRES A SES AMIS. f»!

Le coDimencement de Tarlicle de Maisonetlc sur Boinbci est délicieux. Voilà la grâce française, rurbanitë que les deax chambres nous feront perdre ; le lourd raisonner viendra à sa place. D'un autre côté, aux louanges près, qui sont excessives, l'article de G donne une idée plus approfondie du

livre. Ne pourrait-on pas se rédimer du reproche d'immoralité par an cri de l'innocence persécutée? Une bonne réclamation, bien insolente, dans le Journal du Commerce, pousserait à la vente. Je suis comme Thuissier: «Frappez, monsieur, j'ai quatre eafaols à nourrir. » 11 faut répéter à ce public, si bien nommé flasque, qu'il doit, en conscience, acheter un livre si beau. Voyez donc si vous ne pourriez pas, entre deux passe-ports, accoucher d'un cri de Vinnocence,

En juillet 1817, vous me disiez qu'il n'y avait pas eu de çon* sph^lion à Lyon. Rappelez-vous les instructions données au duc de Raguse; vous étiez tout Senneville alors. Et les trois fugitifs, en Suisse, que Watteville ne voulait pas rendre? Et cet ami vôtre, noblement employé à lui fournir de petits complolins? Je vous trouvechangé. On saura qu'une cour'^révôtale a fait fusiller vingthuit pauvres diables dignes, au plus, d'un an de prison : où est le mal? Il est sublime qu'on discute publiquement et librement en mars 1818 des événements de juillet 1817. Savez- vous ce qui se passe encore? Moi, je le sais par les Anglais voyageurs.

Je vois trembler vos préfets, dont trente, encore, sont exécrables et vingt faibles. Savez-vous les progrès de la couleur

verte à Cularo, et les prêtres portant aux nues B , et lui

disaut au nez qu'il efface Bayard et Lesdiguières?

Ou m'écrit que C va être rappelé. — Gela est faux, me

direz-vous. — Soit ; mais on me l'écrit. — Dites-moi donc qu'on a peur de ces terribles cinquièmes, qui s'échelonnent dans l'avenir. Je ne vois pas de milieu : il faut être ou tyran de fer comme Bonaparte, ou raisonnable en laissant raisonner. Je ne crois pas que le cardinal de Richelieu lui-même se tirât d'affaire par un mezzo-lermine. On peut amasser quatre millions et un duché, mais intérim la boutique va au diable. Je conclus qu'au fond du cœur vous êtes, sans vous en douter, un peu ultra. Moi, je veux la constitution actuelle, moins les deux noblesses, et plus le

6t2 ŒtlVRES POSTHUMES D£ StENDUAL.

jury pour la presse; plus encore, dater de la troisième année Aulremenl, Thomme qui jouit d'une rente viagère ne peut aucunement lier son successeur. Cette phrase vous semble triviale patience, vous la rencontrerez un million de fois d'ici à troi; ans. Là France aura la colique jusqu'à ce qu'elle accouche d< cela ; c'est l'avis, à peu près unanime, des voyageurs anglais Au reste, la France sera bientôt le pays le plus heureux deTEn rope, sans aucune comparaison. Ce qu'on paye aux alliés m signifie rien. Nous ferons une bonne banqueroute des deux tien en 1830. Je crois, avec JefTerson, que c'est là la seule bonn< politique. Autrement, vous ne manquerez pas de Pitt, que lei immortels Lacretelle appelleront probes, parce qu'ils ne laisseront pas de quoi se faire enterrer. La moindre faute de Titnoi peut vous jeter dans une mer de sang. Les éemi-pacants, le riches paysans sont enragés; et contre qui? et où est la fore* réelle? Je ne conçois pas que vous laissiez partir les étrangers Point d'étrangers et point de concordat, l'un ne va pas san 1 autre. Eu ce sens» je suis de l'avis du Stanhope. Est-il mor( au moins? S'il peut se tirer des duels, il a un nom ; mais le pa est difficile. Expliquez-moi donc cet enfantillage de renvoyer le étrangers? Probablement vos espions vous trompent par de rapports, ou ils vous flattent. Ayez donc des copies des r^ ports que les espions russes envoient à leur maître. Mais, bo Dieu ! vous êtes abhorrés par toute la canaille; comment ne 1 voyez-vous pas? Une glace d'un pouce d'épaisseur vous sépai de 1793. Voyez donc que l'Angleterre est hors d'état de pay( une nouvelle coalition, pendant deux campagnes ; répondez u peu à ceci par vives raisons.

Ah ! mon ami, quelle voix que celle de mademoiselle Eiei Viganôl Figurez-vous que la loge de ma sœur lui a coûté, pi grâce singulière, trente francs. Elena est fille de Vigano et sm îjCOtellOt de Myrra, de ProméthéCi et autres chefs-d'œuvre qi j*adore. Ganova» Rossini et Vigano, voilà la gloire de Tltal actuelle^ Elena est le premier amateur de l'Italie; elle a eu h» vingt-cinq ans. C'est bien là ilcantar che nelV anima si sente, f Voix légère est légèrement appannata (voilée) au premier ai Pour elle, c'est le brio^ l'esprit^ la coquetterie même. Je vi

chez elle depais un mois et Tentends chanter chaque soir. C'est uoe véritable âme d'artiste ; elle a fait des choses héroïques pour Fainoor. Par exemple, veiller sept mois de suite un amant mourant, et étant à Venise pendant le blocus, traverser les postes autrichiens dans une gondole, être arrêtée vingt fois, et, enlin, voir cet amant, lequel au bout de sept mois d'étisie, est bien et dûment mort à Padoue. Voyez dans le journal du 22 et dans celui du 24 ou 25 les détails de son concert de ce soir. Toutes les dames de la ville Fabhorreut; car elle a le talent de réunir quinze hommes tous les soirs et quarante le vendredi ; talent absolument inconnu ici. Une femme craint toujours qu'une autre lui ruba il morous {VInnamorato). — Mon thermomètre esèceci ; quand une musique me jette dans les hautes pensées sur le sujet qui m'occupe, quel qu'il soit,' cette musique est excellente pour moi. — Êtes-vous sujet au même phénomène? Toute musique qui me laisse penser à la musique est médiocre pour moi.

24 mars. — Une musique détestable est celle de Winter, VEtelinday siffléehier soir. Le ballet de Vigano, la Spada diKennethy roi d'Ecosse, est bien joli. On avait trouvé Olello trop fort, trop plein d'action, trop tetro; la Spada est une fêle pour l'imagination. La Pallerini et le jeune danseur Molinari vous feraient un vrai plaisir. Nous en avons bon besoin; toutes nos musiques de cet hiver ont été exécrables. Les génies sont en monnaie dans tous les genres.

Je vois dans les Débats\& rappel duD....... Bon! mais le souspréfet de fiourgoln? mais tous les sous-préfets de 1815, qui sont verts? Ah ! vive la Minerve !

En terminant ces plates huit pages, je demande que vous m'en écriviez deux, pour ne pas laisser moisir les nouvelles. Voilà le vrai malheur de n'être pas à Paris.

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Grenoble, le 14 avril 1818.

Stendhal vous a donné une peinture vraie du gouvernement

de Milan. Le mattre, ennuyé de la chambre auliqae, fonne dei ministères. Le comle de Saurau est ministre de Tintérieur ; 1< comte Mellerio, riche bigot milanais, trés-haî, est soos-secré taire d'État, et est parti pour Vienne le 1" avril. Le comte Stras soldo (nom italien), du Frioul, est président du gouvernement n hait les nobles et le prêtres; il a pour vice-président le célèbn comle Guicciardi, le Talleyraud de la Lombardie. François I' lui disait : « Je n'oublierai jamais que c*està vous que ma mai sou doit la Valtéline. » — Guicciardi était l'homme à donne pour directeur à ce faiblissime Eugène. Il a quatorze enfants; i joue toute la journée aux jeux de commerce, avec des million uaires, et, sans friponner, gagne quinze mille francs ; il était se nateur.

L'archiduc Régnier, futur vice-roi, a trente mille francs di renie et occupe à Vienne un second étage. Ce serait un bon che de division, minutieux à l'intérieur. On est étonné qu'avec autan d'instruction positive, avec toute une statistique dans la tête l'on soit si aveugle aux conséquences les plus immédiates. Il : pour majordome, ou l'équivalent, le comte de Saint-Julien homme d'esprit, qui connaît à fond l'Italie. Je connais plusieur gens du gouvernement qui disent : « Les espions nous sont inu liles, nous sommes abhorrés; mais si d'ici à quinze ans les peu pies italiens ne se voient pas donner la main par la Russie ou 1; France, ils nous rendront justice. »

Le gouvernement, en général, est fort bon. Dans le gouvernement de Milan, un peu moins de la moitié du royaume d'Italie on fait le budget, plus on impose vingt-deux millions de franc qui font le bénéfice de l'empereur ; je dis bénéfice, parce tiu cette somme arrive à Vienne dans sa caisse particulière. Il a un peur du diable d'être chassé. Tous les grands employés parta gent celte crainte chimérique ; ils conviennent tant qu'on veu des vices du maître et finissent en vous disant : « J'ai cinquani ans; j'ai toujours pensé à me retirer à soixante; pourvu que ç dure encore vingt ans, pour me payer dix ans de pension, j suis content. s>

Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, c'est-à-dire depuis l'cm ployé de six cents francs jusqu'à MM. de Budna, général, e

Strassoido, présideal, tous croient sincèrement que, d'ici à vingt ans, ritalie prendra une position naturelky comme ils disent. Je n'en crois rien ; en tout cas, la veille des assassinats, je filerai Prina serait vengé sur deux mille nobles. Ils disent que si la voilure, eo France, n'a pas tourne, c'est qu'elle était leslce par les biens nationaux .

Jamais roi constitutionnel n'a subi d'éclipsé aussi totale que Cechin (Francescbino), du temps de la gloire de sa Caméra Au« lica. Tandis qu'il était à Milan, l'on affichait des dçcrets signés par lui à Vienne avec cinq jours de date, et des décrets qui stipulaient 1e co;2^rafré de ce qu'il disait. Mais, comme le king de. Sardaigne, il fait tout pour le voglio, comme on dit (pour la gloire du mot: Je veux).

Les nobles sont extrêmement mécontents ; et, ne sachant de quel bois faire flèche, les assassins de Prina se font libéraux. Les prêtres sont furieux. Le comte Gaïsruck, archevêque de Milau, est un grand chasseur devant Dieu, et de plus un déterminé fumeur. On aura beaucoup de peine à l'empêcher de venir à la Scala en grande loge. L'évêque ou archevêque de Trente, auprès duquel il a été employé, aimerait mieux manquer à son bréviaire qu'au spectacle.

Les cris des nobles et des prêtres, ces grands ennemis de toute civilisation, auraient, je crois, converti à l'Autriche les esprits de ces ricbes et voluptueux bourgeois qui, à Milan» font iefond de la population ; mais, par principe de justice et d'honnêteté, bête à Tallemande, le gouvernement a voulu appliquer ft ritalie les lois paternelles faites par les lourds habitants du Danube. — Par exemple : deux témoins suffisent pour faire un testament ; deux fripons déposeront que madame de Valserre a donné tous ses biens, de vive voix, et en leur présence, à un troisième fripon absent, et cela suffit. — Les assassins et voleurs n'ont pas de défenseurs; la bonne âme des juges doit leur suffire, etc., etc.; enfin la législation des ânons et des oies appliquée à un peuple de singes malins et méchants.

Pour appliquer cette belle législation, on vient de renouveler tous les tribunaux, et de chasser six cents juges italiens qui, avec leurs familles, sont à la mendicité. Dans chaque tribunal ,

il y a un tiers de juges allemands, mesure nécessaire, car le Italiens ne comprennenl nullement Fesprit de lois aussi baroques

Le renvoi des juges du pays a profondément choqué le peu pie. Vous voyez que ce pays, quoique heureux, s'estime fort plaindre. Leur richesse est incroyable. On a ordonné de rac commoder les balcons et de mettre des consoles ou arcs-bon tants à ceux qui avaient plus de six pouces de saillie. Cette pe tite loi de police a fait reconstruire la moitié des façades d Milan. Sous un autre prétexte, les deux tiers des boutiques son changées ; en un mot, on regorge de richesses. Les banquier Ciani ont gagné un million sur leurs soies, en quinze jours Tout le monde a gagné en proportion, les soies ayant augmenl à Londres d'une manière incompréhensible ; la cause en est ai Bengale.

Ce qui augmente la richesse du Milanais, c^est l'incroyabl absurdité des lois qui se succèdent en Piémont. Tous les gen riches viennent respirer Milan. Ce spectacle corrige un peu le Milanais de la manie de se croire malheureux. Milan est, dan le fait, une riche république, adonnée aux arts et à la voluptc

Voilà, je crois, mon cher philosophe, tout ce que je ne pou vais pas vous écrire de là-bas. J'oubliais deux hommes extraor dioaires : M. Dalpozzo, que vous aurez vu à Rome, présidente la Consulta, ou à Gènes, premier président, ou à Paris, maitr des requêtes : c'est le Benjamin Constant du Piémont.

On imprime à Milan les Opère d'un awocato nativo Milanese c'est une suite de consultations qui forment la plus sanglant critique des arrêts du sénat de Turin, corps judiciaire fort respectable avant la révolution, et qui aujourd'hui passe pour archi-vénal. M. Dalpozzo a vingt-cinq mille francs de rente et 1; bonhomie ou rambilion de rester à Turin. En Tévrier il y a ei grand conseil sur sou compte ; il s'agissait de le mettre à Fc nestrelle pour quatre ans.

Le gouverneur de Turin, M. de Bevel, vieux honnête homni' de soixante-cinq ans , vient d'hériter de biens immenses d'ui M* de la Turbie. Il a dit au conseil : c Mais enfin Dalpozzo dit il vrai? — Oh 1 il n'y a pas de doute. — En ce cas, nous somme trop heureux d'avoir quelqu'un qui s'oppose un peu à tous ce

avocats.)» C'est nniqoemônt à ce propos que Dalpozzo doit la clef desehamps; comme propriétaire, le Revel a craint le jugement du séoat. Dalpozzo n'allant pas en prison, on pourrait bien lui donner une place; c'est peut-être pour cela qu'il reste à Turin. C'est un homine aimable à force de raison. Je le voyais tous les soirs dans oue loge» et il nous contait de drôles de traits. Le king est le meilleur homme du monde, et peut-être aussi dominé par ses nÛDistres que s'il donnait les deux chambres; mais le voglio /... (l'bODoeur du mot voglio), me disait un Piémontais, homme, d'esprit, en nous promenant sur la place du Château. — M. G. se fait moquer de lui ; il fait l'amour à la Louis XllI et sans offenser Ken. — Le ministre de Russie, ouvertement brouillé avec les ministres, a déclaré que dorénavant il habiterait Gênes; c'est une mauvaise tête. — Le comte de Lodi couvre le Piémont d'espions et me paraît fort adroit. Pour moi , je regarde comme extrêmement intéressant et utile que le Piémont reste in statu

L'autre homme remarquable est le médecin Razorî, un des conspirateurs de Mantoue , qui est sorti le 20 mars. Pauvre comme Job, gai comme un pinçon et grand comme Voltaire, au ciracière près. Razori a une volonté de fer. Je mets au premier i^ang des hommes que j'ai connus. Napoléon, Canova et lord Byron; ensuite Razori et Rossini. 11 est médecin et inventeur, déplus poêle et écrivain du premier mérite. Il va vivre en faisant des livres ; il traduit en ce moment de l'allemand. Conversation étonnante, 'figure usée, mais superbe, figure de camée. Si vous étiez moins encroûtés, vous auriez un homme comme cela pour huit mille francs à Paris. Ce serait le brochet qui ferait courir vos carpes; il troublerait un peu le concert de louanges réciproques que vos savants se renvoient sans cesse avec un accord si touchant.

Ce qui fait que je ne solliciterai que le plus tard possible, c'est que je passe trois soirées ou plus, par semaine, de onze heures à deux après minuit, avec madame Elena Vigano, fille da grand compositeur de ballets, et qui est le premier amateur d'Italie. Nous sommes là quinze ou vingt ; on parle ou l'on se Wt avec le plus parfait naturel ; vous m'entendez, vous, qui

mur? Savez-vous qu'à Venise on vit dà signore pour neuf lin et que cette liraAk vaut cinquante centimes? — Je vis encoi un anoo'deux à Milan, puis autant à Venise, et puis, en 1821 pressé par le malheur, je vais à Gularo, je vends la nue*pro

priété de Télagede M. de Salvaing, dont B m'offrait di

mille francs cette année, et je vais tenter fortune à Paris. Oie: moi le sentiment de mépris^ rendez-moi les chevaux du Carrouse et me voilà. Vous me trouverez fou; mais que voulez-vous? toi ce qui en vaut la peine, dans ce monde, est soi. Le bon côté d ce caractère est de prendre une retraite de Russie comme u verre de limonade. Prenez-vous-en à vous-même, mon aimabl ami, si je vous ai parlé aussi longuement du moi.

Âubertin a examiné votre balance. 11 craint, comme vous une bêtification à peu près inévitable. Remède : Cinq heure exactement payées, chaque semaine, et consacrées à un trava antiputride. Prenez : la nouvelle édition d*Helvétius, les quatr volumes de Tracy-Jeflerson, total huit volumes, et lisez-mc cela cinq heures par semaine, montre sur table ; lisez de plus le quatre Edinburg review chaque aunée.

D'après le tapage charmant que fait le livre de cet infâme d< fenseur d'Antinous S je ne doute pas que le chef des prêtres t

tous les autres honorables ne veuillent se procurer un livr

si bien pensé.

Faites-moi acheter la collection complète de mon che Edinbburg review Cch fait vingt-sept volumes. Pour votre peine gardez en dix pendant six mois; car il ne me faudra pas moin pour dévorer les dix-sept autres^ La moitié est à sauter net

mais le reste vaut un peu mieux que la façon de MM. V

Auger et même Lacrelelle. Gela bat diablement en ruine la ci devant soi-disant littérature française.

11 ne manque au charmant Maisonette que de comprendr Jefferson (qu'il se garde bien de relire Montesquieu) et de se fair traduire huit articles deV Edinburg review : par exemple, dan le n» 52, je crois, rarlicle sur la nouvelle édition du Swift, et le grands articles du n*" 50, sur Dante, Pétrarque et lord Byron.

* C'est de lui mérre qu'il parle.

LETTRES A SES AMIS. fil

Le commencement de rarticle de Maisonetic sur Bombci est délicieux. Voilà la grâce française, rurbanitë que les dcQX chambres nous feront perdre ; le lourd raisonner viendra à sa place. D*un antre c6të, aux louanges près, qui sont excessives, l'article de G donne une idée plus approfondie du

livre. Ne pourrait-on pas se rédimer du reproche d'immoralité par an cri de l'innocence persécutée? Une bonne réclamation, bien insolente, dans le Journal du Commerce, pousserait à la vente. Je suis comme rhuissier: «Frappez, monsieur, j'ai quatre eofanls à nourrir. » Il faut répéter à ce public, si bien nommé flasque, qu'il doit, en conscience, acheter un livre si beau. Voyez donc si vous ne pourriez pas, entre deux passe-ports, accoucher d'un cri de V innocence.

En juillet 1817, vous me disiez qu'il n'y avait pas eu de conspiration à Lyon. Rappelez-vous les instructions données au duc de Raguse; vous étiez tout Senneville alors. Et les trois fugitifs, en Suisse, que Watteville ne voulait pas rendre? Et cet ami vôtre, noblement employé à lui fournir de petits complolins? Je vous troavechangé. On saura qu'une cour'jprévôtale a fait fusiller vingthaii pauvres diables dignes, au plus, d'un an de prison : où est le mal? Il est sublime qu'on discute publiquement et librement en mars 1818 des événements de juillet 1817. Savez-vous ce qui se passe encore? Moi, je le sais par les Anglais voyageurs.

Je vois 'trembler vos préfets, dont trente, encore, sont exécrables et vipgl faibles. Savez-vous les progrès de la couleur

verte à Cularo, et les prêtres portant aux nues B , et lui

disant au nez qu'il efface Bayard et Lesdiguières?

Oq m'écrit que G va être rappelé. — Gela est faux, mu

direz-vous. — Soit ; mais on me récrit. — Dites-moi donc qu'on a peur de ces terribles cinquièmes,' qui s'échelonnent dans l'avenir. Je ne vois pas de milieu : il faut être ou tyran de fer comme Bonaparte, ou raisonnable en laissant raisonner. Je ne crois pas que le cardinal de Richelieu lui-même se tirât d*affah'e par un mezzo-termine. On peut amasser quatre millions et un duché, mais inlérim la boutique va au diable. Je conclus qu'au fond du cœur vous êtes, sans vous en douter, un peu ultra. Moi, je veux la constitution actuelle, moins les deux noblesses, et ]>lus le

jardin; je connais le local pour avoir eu deux ou trois en 1810, dans cette maison. Le jardin où vous lirez e semblait rafraîchissant.

J'attends, pour le 30, les livres de Joubert, et j'attrads la manne dans le désert, non sans m'étre impatienté ment ; car je suis de voire avis, hors Londres et Paris, pas de conversation, il y a des monstres, des Ganova, d sini, des Vigano ; mais les lumières ne sont pas répandu

Si vous pouvez, d'ici à deux ans, faire une fugue d mois dans l'étranger, pour voir le colosse aux pieds d û'en dehors, peut-être que vous reviendrez méprisant plus nos gens. Voyez les trois ans de voyage de feu M. ron de Montesquieu. En un mot, je prêche pour les vofj Pour finir de vous prêcher, et \e journal? — Quelle bonne « que les Mémoires d'un homme non*dupe et qui a entrevi choses ! C'est, je crois, le seul genre d'ouvrages que Ton lii 1850. On lira huit hommes de génie, car il n'y en a guère i ensuite du Saint-Simon, du Bezenval et du Duclos, toujours en tire le jus de la connaissance de l'homme.

Qu'est-ce que ceux de Lauzun ? Gomme ce Talleyrand

mal ! Lauzun dira-t-il qu'il a couché avec M. . . . Â ? — Grc

vous aux Mémoires de Morellet ? — Quelque ennuyeux q soient, ses Mémoires aussi secs, aussi ratatinés que ceu Bussy-Rabutin, pourront être curieux.

On dit ici Slanhope tué d'une balle et achevé à coups de goard. Si le fait est ou devient vrai, donnez-moi des détaik

Même en admettant que les Anglais sont divisés en dix p (moi, je n'en vois que trois), pouvez-vous nier que YEdin review ne soit tirée à douze mille exemplaires? Donc, ce pc est plus raisonnable que nous en politique. D'ailleurs, sommes ce qu'il était en 1660, sous Gharles II; et cent cinqu ans d'éducation, n'est-ce rien ? Donc, j'en crois plus dix An que dix Français. C'est une erreur de vos eunuques de Paris^ la froideur suit de la sagesse. J'aimerai toujours mieui Brougham passionné qu'un Bequey froid, et un sir Samuel milly que votre M. Desèze, qui prend le pont du Gard pou pont.

LETTRES A SKS AMIS. 1i

HoQli vient de faire un ouvrage sur le dictionnaire de la Cnisca. Celte pauvre langue italienne est engloutie par le français. J'ai ici le volume qui paraît de Fouvrage de Monti ; vous êtes profond dans cette partie ; le port est bon marché, j'ai envie de vous renvoyer.

Voici un fait : Faure a un champ de moine dans la plus belle position; c'est impossible de le vendre ; tout le monde lui dit : Cest un bien national. Ne me niez-vous pas cela dans votre ayant-dernière?

Adieu, mon cher ami. Encore une lettre ou deux avant le 20 mai, car je crains bien d*ètre enchaîné jusque-là. Par exemple, ce qa*ott sait de l'assassin de lord Wellington.

Que pensez-vous de ce raisonnement, qui me semble sans répliqoe? — « Dans ce siède» réunir les honneurs de la vertu et ios plaisirs du vice, c'est l'impossible. »

k MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS.

Milan, samedi 25 avril 1818.

Sautez de joie, je vous envoie la femme la plus aimable, la plus gaie, la plus naturelle» que Venise ait jamais produite. Ëuiin je vous envoie deux mois de bonheur et de folie, un épisode heureux à votre vie.

Uier matin, elle a formé le projet de partir demain \ son père loi a accordé la permission* Le prétexte est de donner trois ou ^oalre concerts au piano ; c'est le premier amateur d'Italie ; elle est élève et amie de Bossini et de Michèle GarafTa'. Le but réel est de voir Paris ; le rêve serait d'y être engagée dans la nouvelle iroupe que l'on forme à Louvois. Dieu m*en préserve ! L'Italie serait privée d'une de ses fleurs; mais vous ^les si obtus, vous autres Parisiens» que je ne veux rien vous dirMe ce divin ta* lent. D'ailleurs, je dors } j'ai passé avec elle jusqu'à trois heures, et je me réveille à neuf pour écrire, N'allez pas croire que je

sots son amaol, la place est prise; d'ailleurs, j'en jouis mi comme ami.

Je loi donnerai des lettres pour vous , le complaisant S qui, à votre défaut, pourra la trimbaler, et même le père de i enfants, quoique je compte peu sur lui. Cependant Tairai

A , en la dirigeant dans la première emplette, si cssentic

d'un chapeau et d'une robe, lui rendrait un grand service. Si sept enfants occupent trop cette maison, Faimable Van Brosi suppléera ; avertissez ces deux personnages.

Au fond, elle a un peu de peur de se lancer à Paris avec valet de chambre qui est allé à Lyon, et un vieux banquier rivé hier de Livourne, et qui va à Paris passer cinquante joi pour une banqueroute. Donc, le premier jour, double mes de blague rassurante. Paër est l'ami de la famille.

De la famille de qui? Qu^i, vous ne le voyez pas, de Taimal de la folle, de la divine Ëléna Vigano. Si vous me faisiez un reil envoi, je vous embrasserais quinze jours de suite, à la { mière vue. Je lui ai enflé Votre Excellence de la manière o venable. Elle arrivera le 25, le 26, le 27. Prévenez hiVhi d'Italie, place des Italiens, où je l'adresse. Je lui dis de man à Vhôtel de Bruaelles, L'essentiel est de lui 6ter la peur le p mier jour; ce sera le grand service. Elle a un boisseau de 1 très de recommandation. — Rendez-la contente de vos procéd — Si vous pouviez exalter le père de sept enfants, de mani à lui faire faire TelTort incroyable d'aller, pendant deux jou quand il rentre, à l'hôtel d'Italie, voir si elle est arrivée. — fatU lui ôter Visolement ci la peur dans le premier moment. Dite^-moi vite, vite, ce que vous avez fait di cotanto senno*

ToftICELLI,

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Milan, le 16 mai 1818.

Mon cher ami, cette femme charmante, et qui serait adorab

(joand même elle ne ehanterait pas comme un ange, madame Eléna Yigano, dont je vous ai envoyé le portrait si peu ressemblant, eh bien» vous allez avoir le bonheur de la voir !

Elle est folle de Paris ; elle a voulu absolument voir eelte ville, etfe crois que, pendant les deux mois qu'elle y sera, elle donnera quelques concerts. Vous entendrez la voix la plus aimable de l'Italie. Cet organe enchanteur vous mettra au courant de tout ce qui a été fait d'admirable depuis que vous avez quitté lltalie.

Quoiqu'elle parle français comme un ange qu'elle est, peutêtre les premiers jours ce grand nom de Paris lui fera- 1- il un peu peur. (C'est là que votre Italien va briller.) Donnez -lui les conseils nécessaires pour se conduire au milieu de tant d'amateurs sans oreilles. Vous qui connaissez si bien le monde, vous pouvez guider d'une manière sûre madame Ëlcna Yigano ; elle a beaucoup de lellres de recommandation ; M. Paér es. -vn ami ; cependant, je compte plus sur vous que sur tous les autres. Vous devez lui donner des directions pour réussir. Menez-la un samedi chez Maisonette, elle vous chantera deux airs et vous serez ravis. Plus elle chante, mieux elle chante ; cette voix si flexible, si miniature, s'anime et se fortifie en chantant ; elle est plus divine encore dans le douzième air que dans le premier.

Traitez madame Êléna Vigauo comme ma sœur *, dès que vous l'aurez vue, vous trouverez que mes éloges sont bien au-dessous de la réalité.

Adieu, remerciez-moi bien vite.

H. Bevle.

XXXUI

i UO.NSIEUR R. COLOMB, DIRECTEUR DES CONTRIBUTIONS INDIRECTES, A

UONTBRISON.

Milan, \o 17 juin i8l8.

A loi, qui as vécu dans la société de madame de Slaël, lorsque sa qualité d'exilée attirait de Tinlérêt sur sa personne, j'a- I. 5

dresse quelques jugeneols inspirés par h lecture de Touvrag posthuoie qu*oa vieul de publier; j'en ai éprouvé une vive indi {Hiation. !^e penses- lu pas, avec moi» qu'il y a une infiùne là chelé à s^xprimer ainsi sur Rapoléon à Sainte-flâène?

Je suis loin d avoir h plus petite partie des talents qall fai drait posséder pour discuter le mérite des Considératùms su les principaux étênenunts de la Révolution française, de madam de Staël. Est-ce un bon ouvrage, ou seulement un ouvrage à 1 mode que ce livre, dont TEurope vient de dévorer soixant mille exemplaires? C'est ce que je me garderai Inen de décidei je me borne à avancer que deux cent quarante-huit pages d deuxième v<rfume (page 173 à 430) contiennent plus de puéri lités, d'absurdités, de non-sens de tout genre, et, si j*ose le dire de calomnies, qu'aucun autre fivre vendu au même nombr d'exemplaires.

11 m^^mble voir une femme dépourvue de sensibilité et sur tout de la pudeur de la sensibilité, mais pleine d'imagination e d'esprit, sans aucune instruction autre que celle d'avoir lu Oum et peut-être Montesquieu sans y rien comprendre. Elle est lancée dans les salons de l'Europe, et passe sa vie avec les premiers hommes du siècle ; elle accroche une phrase sur chacui des grands problèmes qui sont en discussion depuis trenU ans. Mais, au milieu de cette cohue du grand monde qui fai le bonheur de cette femme mélancolique, sa véritable étud< est celle des succès de salon et des caractères divers de sej amis.

La bonne compagnie ne p^t èlre composée que de gens qo emploient aux jouissances fines de l'esprit et du cœur le tempi que les autres classes sont obligées de consacrer au soin d< leur fortune. La bonne compagnie est donc nécessairement aris tocmte. Gomment s'y prendra la fille d'un banquier geoevoii pour vivre avec des duchesses? Elle s'attachera au ministère comme à son patrimoine ; elle ne pourra vivre sans avoir ni iiiiuislre dans sa famille; elle parlera sans cesse de son père au: grandes dames, parce que, pour elle, c'est montrer ses parcheuiius.

i)i; (jiii me persuade que les vues précédentes sont assez jus-

LEÏTKliS A SES AMlS. 1ô

tes, c'est qu'elles rendent raison de rétonnante bigarrure des Considérations,

Gonune la tête de Tauteur ne savait tirer des conséquences de rien dans les matières sérieuses, son livre est une collection de phrases qui se touchent bout à bout, mais dont chacune contredit la précédente ; c*est un résultat naturel de sa manière de composer.^ Madame de Staël a casé dans sa mémoire toutes les phrases spirituelles qu'elle a dites et entendu dire sur tout depuis quarante ans.

Une chose qui me persuaderait que les étrangers ont, en effet, moins d'esprit qne nous, c'est que son article sur Bonaparte est la seule chose plate qu'elle ait jamais' écrite. Elle y cherche Fesprit, et quel esprit! —Enfin, quand même cet esprit-là vient à lui manquer, elle a recours aux phrases sentimentales et à ce qu'on appelle le style romantique. Quand madame de Staël, à force de chaleur de tète, était parvenue à déguiser un sentiment commun sous Temphase de mots extraordinaires et singulièrement groupés» elle croyait fermement avoir fait iaire un pas au style du siècle de Louis XIV ; c'était une maladie de famille. Je crois même qu'elle avait la prétention bizarre d'éire jalouse des grands écrivains de cette époque, et que c'est là une des sources secrètes de sa haine pour Louis XIV ; l'autre source, c'est que M. Necker n'aurait pas pu être ministre sous Louis XIV.

Nous arrivons à une question que je n'ose aborder : madame de Staël est-elle de bonne foi dans ce dernier ouvrage? N'avait^ elle pas quelque autre objet en vue que le succès littéraire? N'y aurait*il point une contradiction éternelle entre ce livre, plein du regret de la Révolution, et les ouvrages qui lui ont fait sa rc« poution ?

La voix publique répondra bicnlùt pour moi. Un des inconvénients attachés à cette noblesse, que madame de Staël adora avec toute la ferveur d'un parvenu, c'est que^ si d'abord on est accueilli sur parole, bientôt on est jugé sans appeL Si l'on a été hypocrite, ci l'on a oftert la vérité eu holocauste, sous le voile de la candeur d'une belle àme que la fausseté révolte, si surtout l'on n'a pas reçu le salaire secrètement envié, le mépris est là tout^ [têt à arracher la couronne de roses du succès

et à la remplacer par les tristes couleurs résen-ées anx trans fuges.

Biais, Dieu merci ! toutes les femmes n'ont pas été infidèles à 1 cause du malheur. J'aime à me figurer cette noble madam Bertrand, vraiment noble par le cœur comme par la naissanc< cette jeune femme, que je vis autrefois environnée de toutes U pompes du pouvoir, et aussi peu vaine de tant d'honneurs qii*uii bourgeoise en eât été flattée ; j'aime à la voir assise sur ce rc cher à jamais célèbre, où elle est reléguée par Tamour conjc gai, et où la suivent les cœurs et les respects de tous ses am d'Europe. Je me la figure parcourant un instant un libelle, cause du nom de son auteur, et bientôt le jetant à la mer ave dédain, et se disant avec un juste orgueil, malgré sa modesli naturelle : « Parmi les femmes existantes, je suis la premier dans Testime des Français ! »

Les noms héroïques de mesdames Bertrand et de la Valetl seront honorés par la postérité, tandis que ceux de mesdames d Staël et de GenUs iront se perdre dans la tourbe de ces âme communes qui ne savent admirer la vertu que lorsqu'elle es employée au bénéfice du pouvoir.

C'était, cependant, il faut le dire, un spectacle curieux et at trayant que celui qu'offrait le château de Coppet, lorsque ma dame de Staël en faisait les honneurs. Le sentiment aristocrati que d'appartenir à une société choisie, on doit l'avouer, entrai pour les trois quarts dans le charme de ces réunions. CeCt femme unique improvisait au milieu d'une foule de gens qui s trouvaient tout tiers d'être là. Ce n'étaient poiut i'épanchemeii et la gaieté qui animaient le salon de Coppet ; mais d'un c6t l'affectation et de l'autre le plaisir d'entendre dire, sans prépa ration, des choses aussi étonnantes. J'admirais la sottise de Na poléon de n'avoir pas su gagner un être aussi séductible et des tiné à produire tant d'effet sur des Français. Pourquoi, par exem pie, ne pas lui offrir la place de madame de Pompadour, ave une dotation annuelle de deux préfectures et de cent places d juge ou de chambellan ?

Peut-être est-il permis de penser que, dans ce cas, on n'ei pas écrit cette phrase si noble, et qui a fait presque autant é

plaisir en Angleterre quVn France : « Le duc de Wellington, le pitts gP9Bâ givrai d*uB siècle où Napoléon a vécu. »

Puisqu'on a publié un livre de madame de Staël, puisqu'on a ouvert une discussion sur son caractère, toutes les convenances permetteaiâ chacun de dire son avis sur cette femme étonnante, mais sans: vraie sensibilité, et qni, au fond, je le répète, avait Yme û'im parvenu.

Les Considératiûns sont un livre habituellement puéril et souvent brillant. Ce qui en fait le mérite à Paris, c'est que c'est un libelle très-habilement fait contre Napoléon ; il y a cependant des traits d'ignorance incroyables.

Madame de Slaél regarde l'aristocratie anglaise comme la perfection des gouvernements ; elle déclame sans cesse contre l'égoisme; elle prétend, sans doute, se montrer supérieure à l'égoïsme en nous assommant, à chaque page, de Vimportance de M. Necker. Madame de Staël adorait la noblesse, et les malins ne manqueront pas de dire qu'en parlant de son père elle produit son titu de noblesse.

Le principal mérite de madame de Staël est de bien peindre les hommes avec lesquels elle a diné : Sieyès, par exemple. De pias, son livre contient un bon choix d'anecdotes; mais combien ce style tendu et visant à Veffet est au-dessous de sa charmante et entraînante conversation !

On ne sait ce qui trompe sans cesse madame de Staël. Est>ce une profonde et sotte ignorance des choses, est-ce sa haine contre le prisonnier de Sainte-Hélène ?

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette société qui l'admire loot haut et se promet d'avance les adorations de l'Europe et les honneurs de la vertu, comme extrêmement libérale, n'est rien moins que cela.

Madame la baronne de Staël répète,' avec beaucoup d'agrément, mais à tort et à travers, ce qu'elle a entendu dire sur la politique à ses nombreux amis. On reconnaît toujours en elle la fille d'un parvenu, au respect aveugle qu'elle professe pour cette noblesse à laquelle sa famille ne put jamais atteindre. On pourrait croire que cette âme toute prétention, mais dont la principale prétention est d'être grande et généreuse, sait apprécier

Ta ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

les aciioDs qui ont de la gràndear ; il n'en est rien; on ne trouT au contraire» qu'un acbamemeot bas et ridicule contre tous Ii grands hommes de notre glorieuse Révolution; et, un instai après, madame la baronne de Staël exalte, comme des modèli parfeits de grâce et de véritable esprit, les faits les {dus rtdicul et les plus sots de l'ancien régime. Tout cela, pour en revenir a panégyrique d'un homme qui eut un petit talent et un orgoc immense ^

Iladame de Staél veut réconcilier sa gloire avec Torgueil ( ses famiiles historiques, et prouver que si la Révolutidii s'e faile, c'est contre l'intention 4e M. Necker : cette assertion e tout à fait digne de cette ftme libérale et généreuse, qui admit lord Wellington comme le premier général d'un siècle où Nap léon a vécu.

Parmi les plus lâches calomnies que madame de Staél a ré nies contre un grand homme malheureux, l'excès du ridicttle fait remarquer le passage où il est question de dépenses c rËtat payées avec l'argent provenant des tributs levés sur Tei nemi vaincu. Si on fait le pénible effort de se rappeler tes cii constances dans lesquelles ces phrases ont été écrites (1815 > 1816), on y trouvera réunis tous les genres de bassesse : la c: lomnie est d'un bête incroyable. Quoi ! la France payait, en 180' ses routes et ses ports avec l'argent qu'elle devait trouver e Prusse et en Autriche en 1805 et 1806 î

Le grand homme qu'on calomnie est précipité par les destîi au comble du malheur ; il n'y a donc nul danger à l'accabler. I nation généreuse dont on cherche à diminuer la gloire est prc cisément celle qui a fait le bonheur d'une petite étrangère pleic d'esprit, mais encore plus de vanité, en élevant son père s ministère. Cette étrangère a des prétentions toutes spéciales à 1 sensibilité, et c'est au moment même des massacres de Ntme: c'est lorsqu'elle est environnée de protestants réfugiés et fuyai

* Voir la judicieuse histoire de M. de Montyon, intitulée : Particularit et observationt sur les ministres des finances les plus célèbres de Franc depuis 1660 jusqu'en 1791, ainsi que le livre de M. Bailleul, ancien d puté et digne de ce beau titre. (H. B.)

Trestaillons, le ehef des sîcaires royalistes du Midi, c'est lorsqu'elle peut entendre les coups de fusil qui précipitent tant d'illustres Français dans la tombe, qu'elle ne trouve d'éloquence que pour célébrer ses familles historiques et maudire un gouvernement qui, du moins, n*a pas de Trestaillons à se reprocher.

ie relis celte page; je suis fâché de n'y trouver que des mois propres et des expressions *que je suis prêt à justifier, le Dictionnaire de V Académie à la main. — Voir ce dictionnaire aux mots : Calomnie, Lâche, Bas, Ridicule.

Il me semble que le meilleur ouvrage de madame de Staël est son livre sur V Allemagne.

Delphine est un roman guindé, ennuyeux et atroce. Le génie de madame de Staël l'appelait à faire Yesprit des lois de la société de 1780. Tout ce qui se rapproche de ce sujet dans Del^ phine est charmant ; mais, pour peindre les passions d'une manière agréable, il est indispensable d'avoir une âme, et, de plus, une âme généreuse et vraie. Si l'on trouvait, par hasard, dans , la littérature française un écrivain qui eût préconisé l'aristocra* lie après les massacres de Nîmes, qui eût calomnié Bonaparlc après son exil à Sainte-Hélène, qui eût parlé jusqu'à là nausée de Y amour-passion^ tout en ayant Tair de suivre les habitudes de V amour-monarchique de Louis XV, cet écrivrain, quelque piquant que fût son style, finirait par être peu lu, et peut-être même ne se sauverait du mépris que par l'oubli. L'invasion des idées libérales va amener une nouvelle littérature. La première (pialilé exigée par les nouveaux besoins de nos cœurs est la fi^flnchise, soit dans le caractère, soit dans les écrits. Je crains qoe le jésuitisme, plus ou moins adroit, ne soit, pour toujours, passé de mode.

V Allemagne de madame de Staël pourra survivre une vingtaine d'années à ses autres écrits. Cet ouvrage tombera dès que nous aurons deux volumes bien faits et surtout bien écrits sur la littérature romantique. L'esquisse de madame de Staël est agréable, mais fausse à tous moments; c'est tout simple, elle ne savait pas l'allemand, et l'on peut croire qu'elle a fait son livre sur des analyses fournies par M. Schlegel.

Que dirions-nous d'uû littérateur anglais qui jugerait nos

grands écrivaius sans savoir un mot de français et en ne Usai qae des traductions? Que serait-ce ensuite si cet écrivain a va la prélenlion de faire sentir aux EsfKignols, par exemple, noti manière de sentir et surtout d'exprimer les passions? 11 me sembl qu'après ses prétentions au sentiment la prétention de juger 1 littérature allemande est une des plus singulières de cette femm distinguée.

Madame de Staël pouvait craindre que les écrivains allemanc ne lui fissent cette objection accablante, et elle a fait preuve d jugement dans sa manière d'acheter leur silence ; elle avait al faire à une nation pleine de prétentions an caractère, à Torig nalité, et qui aussi a toute la vanité d*un parvenu. Elie a don exagéré d'une façon comique le mérite des petils écrivains Mi mands. Les Aimé Martin et les iiacretelle d'Allemagne sont ei core tout étonnés de se voir des écrivains célèbres.

Quant à Schiller et à Gœthe, aux vrais grands hommes, ell a connu et bien peint leur personne, mais elle ne s'est pas doute de leurs écrits. Schiller, par exemple, est plein d'images subli mes qui, traduites d'une manière quelconque en français, soi d'un ridicule achevé; c*esl tout simple, ce sont les transpori d'une grande âme s'élançant d'un autre système de civilisatior Quelles bonnes traductions que madame de Staël se soit fa faire, elle n'a jamais pu se procurer la véritable pensée d l'auteur.

Si j'adressais ce langage au public, j'ajouterais le correct suivant :

Je serais bien trompé et encore plus affligé si, en obéissant mes sentimenls pour un bienfailéur aussi malheureux qu'il { illustre, j'avais pu faire douter un instant de mon juste respe< pour les vertus sociales de l'austère auteur que je me suis cr dans la stricte obligation d'attaquer.

Si, emporté par ce qui m'a semblé l'évidence, j'ai pu me sei vir de quelque expression un peu trop vive envers ce que j considérais comme un mensonge, et un mensonge dirigé conti la plus grande infortune , j'en demande pardon aux «uânes d l'auteur de Delphine, Ce n'est pas la faute de mon respect pou elle si j'ai cru que les talents nécessaires pour faire un bon rc

maQ sont un peu différeals de ceux qu*il faut pour écrire Tbistoire.

11 n'y a pas encore un an ^ que la France a perdu et pleure madame de Staél. Trouvera-t-on peu délicat qu'une plume obscure mette un tel empressement à relever ses erreurs? — Mais elle s'est bien permis d'accabler de tout le poids de sa renommée européenne un grand homme, privé de sa femme et de son Ois, emprisonné sous un climat meurtrier, voué à une mort lente et prochaine, et en proie 4 tous les malheurs que les hommes puissent infliger à un de leurs semblables!

Quaud on aspire à la célébrité, on se soumet tacitement aux chances du manque de succès. Ce serait une singulière prétention que celle de vouloir échapper à cette loi si juste et si générale. Mais il y a tant de prétentions de tout genre dans les ùmsidérationSf que peut-être ses partisans auront-ils celte prétention posthume.

Pour moi, je n ai que celle de ne pas avoir manqué à la politesse et au juste sentiment de mon extrême infériorité en combattant un ouvrage que je crois une mauvaise action.

A MONSIEUR R. GOLOIIB, A MCNTBRISON.

Milan, le 10 juillet 1818.

J'ai la tête farcie d'écrits sur l'Espagne de 1808, de cette Espagne ignorante, fanatique, héroïque. Le sujet m'a fortement intéressé, et tu vas avoir quelques bouffées de la chaleur dont je me sens pénétré. Ce ne sont que des sensations isolées, sans ordre, sans suite. Veux-tu en savoir davantage? fais comme moi, lis de Pradt^, Escoïquiz, l'infantado, Cevalhos, Rocca, Âzanza, etc.

* Madame de Staël mourut à Paris le 14 juillet 1817. *Mémoireê hiêlorique* sur la révolution d'Espagne; y voir, page 267,

Depuis quinze ans, la monarchie d'Espagne avait atteint n degré de ridicule inou! dans les annales des cours les plus a?! lies. L'aristocratie des nobles et des prêtres, qui seule peut faii le brillant de la monarchie, s'y laissait bafouer comme à plaisii Un mari, un roi, donne successivement à l'amant^ de sa femme

i"* Le commandement suprême de toutes les forces de ten et de mer ;

2"* La nomination à presque tous les emplois de l'Ëtat;

5" Le droit de faire par lui-même la paix et la guerre.

Si ce favori avait été un Richelieu, un Pombal, un Ximéne un scélérat habile, on concevrait les Espagnols ; mais il se trou' que c'était le plus stupide coquin de l'Europe. Ce peuple, qu'c prétend si fier, se voyait gouverné despotiquement par l'obj de ses mépris. Mettons à part toute fierté; que de malheurs g néraux et particuliers ne devait pas amener un gouverneme aussi infâme! Noire aristocratie de Pi-ance, avant 1789, dev: être une république en comparaison de l'Espagne. Et cependa TËspagne refuse une constitution libérale ; et, ce qui est bi plus encore, une constitution garantie par le voisinage du so verain légitime et détrôné!

Il faut déjà être parvenu bien avant dans la vie, et avoir po les hommes presque autant de mépris qu'ils en méritent, pc concevoir une telle conduite. Napoléon, qui avait vécu en Goi et en France, au milieu de nations pleines d'énergie et finesse, fut, à l'égard des Espagnols, la dupe de son cœur.

L'Espagne, de son côté, manqua une occasion que la suite i siècles ne lui représentera plus. Chaque puissance a un inté (mal entendu, il est vrai) à voir ses voisins dans un état de fi blesse et de décadence. Ici, par un hasard unique, l'intérêt la France et de la Péninsule, pour un moment, se trouva même; l'Espagne avait l'exemple de l'Italie, que Napoléon av élevée. Quoique la nation espagnole soit très-contente sur s fumier, peut-être d'ici à deux cents ans parviendra-t-elie à ar

la célèbre conversation qui eut lieu à Rayonne, en mai 1808, entre ] poléon et Escoîquiz.

* D. Emmanuel Godoy, prince de la Paiï, né à Badajoz en 1768. (R.

cher une conslitotion, mais une constitution sans autre garantie que cette vieille absurdité qu'on appelle des serments; et Dieu sait encore par quels flots de sang il faudra Tacheter!

Au lieu qu'en acceptant Joseph pour roi, les Espagnols avaient QDliomniedoux» plein de lumières, sans ambition, fait exprès pour être roi constitutionnel, et ils avançaient de trois siècles le bonheur de leur pays.

Supposons que Ferdinand VU se soit livré à Tempereur, comme Napoléon s'est livré aux Anglais à Bochefort (1815). Le prince espagnol refuse le royaume d*Ëtrurie; il est conduit à Valençay, s^oar agréable et sain ; et Napoléon, qui en avait appelé à la générosité si vantée du peuple anglais, est confiné sur un rocher où, par des moyens indirects et en évitant Todieux du poison, ou le fait périr.

Je ne dirai pas que la nation anglaise est plus vile qu'une autre; je dirai seulement que le ciel lui a donné une malheureuse occasion de montrer qu'elle était vile. Quelles réclamations, en effet, se sont élevées contre ce grand crime? Quel généreux transport de tout le peuple, à la nouvelle de cette infamie, a désavoué son gouvernement aux yeux des nations? 0 Sainte- Hélène ! roc désormais si célèbre, tu es recueil de la gloire ^glaise. L'Angleierre s'élevant, par une trompeuse hypocrisie, aa-dessus des nations, osait parler de ses vertus ; cette odieuse action Ta démasquée ; qu'elle ne parle plus que de ses victoires, tant qu'elle en aura encore. Cependant TËurope est muette et elle accuse Napoléon, ou, du moins, elle semble écouter favorablement ses accusateurs. Je ne puis dire ma pensée. 0 hommes lâches et envieux ! peut-on s'abandonner à trop de mépris envers vous, et, lorsqu*on est parvenu à être votre maître, ne fait-on psks très-bien de s'amuser de vous comme d'un vil gibier?

L'Espagne rencontra, le hasard le plus heureux qui puisse se présenter à un pays profondément corrompu, et, par conséquent, pour longtemps hors d'état de se donner la liberté à luimême. Doimer à TEspagne de 1808 le gouvernement des Etats- Unis aurait semblé aux Espagnols, qui sont les plus insouciants des hommes, la plus dure et la plus pénible tyrannie. L'expérience que Joseph et Joachim ont faite à Naples éclaircit la

question; ils ont été rois avec presque tous les ridicules du dm tier; mais ils ont été modérés et raisonnables; cela a sutfi pou avancer rapidement dans ce pays le bonheur et la justice, ( pour commencer à y meltre le travail en honneur. Remarqv que la sensation pénible qu'un individu éprouve à rompre d( habitudes vicieuse^ est également ressentie par un peuple. I liberté demande qu'on s'en occupe. Durant les premières année cette gêne masque aux yeuK des sots le bonheur qui doit résu ter des nouvelles institutions.

Ainsi, pour TEspagne, Napoléon était meîHeur que Washin: ton; ce qui lui manquait en libéralilé, il Tavait en énergie.

11 y a un fait qui est palpable, même à Tégard des gens poi qui les choses morales sont invisibles. La population de TEsp; gne^ qui n'était que de huit miHions quand Philippe II y entr a été portée à douze par le peu de bon sens français que les rc de celte nation y ont introduit. Or l'Espagne, plus grande que France devrait être plus fertile à cause de son soleil. Elle presque tous les avantages d'une île. Quelle est donc la pulssan secrète qui empêche la naissance de quatorze millions d'hoc mes? On répondra : C'est le manque de culture des terres, répliquerai a mon tour : Quel est le venin caché qui empêcf la culture des terres?

Après la cession de l'Espagne par les princes de la dynas que la guerre y avait placée quatre-vingt-dix ans plus tôt, N poléon voulut réunir une assemblée, faire reconnaître ses dro par elle, établir une couslituliou, et, au moyen du poids et prestige de sa puissance, donner le mouvement à la nouve machine. L'Espagne était peut-être le pays de l'Europe où I poléon était le plus admiré. Compare ce système de conduite celui de Louis XIV en 1713; vois surtout les correspondam des agents subalternes des deux époques, ministres, marécliai généraux, etc., etc. * Tu reconnaîtras que Yenvie est la prin pale source du succès de madame de Staël et des libeHistes tuels, et des dangers et des ridicules que Tignoble vulgaire p digue aux défenseurs du prisonnier de Sainte-Hélène.

* Voir Saint-Simon, le marquis de Saint-Philippe. (H. B.)

Les dépulës réunis à Bayonne reconnurent Joseph le 7 juin au soir. Le discours du duc de Flufanlado n'exprimant pas une reconnaissance formelle, Napoléon s*écria : « Il ne faut pas tergi- Ycrser, monsieur; reconnaître franchement ou refuser de même. Il faut être grand dans le crime comme dans la vertu. Voulezvous retourner en Espagne, vous mettre à la tète des insurgés? Je vous donne ma parole de vous y faire remettre en sûreté ; mais je vous le dis, vous en ferez tant que vous vous ferez fusiller dans huit jours non, dans vingt-quatre heures ^ »

Napoléon avait trop d'esprit et de générosité pour exécuter celle menace. Dans le langage de Tarmce française on appelle cela emporter son homme par là blague; ce qui veut dire éblouir m caractère faible.

Qu'on dise, après ce qui se passa à Bayonne, que Tappui des rois est dans leur noblesse! La noblesse, au contraire, est ce qui rend la royauté odieuse.

On a tant d'orgueil national, on est si patriote en Espagne, que même les prêtres le sont. Aujourd'hui, la moitié des généraux, qui se battent en Amérique pour la liberté, se sont élevés de la classe des curés; c'est une ressemblance de plus avec les Tares. La physionomie du clergé est peut-être le trait qui sépare ie plus l'Espagne du reste de l'Europe.

Si Napoléon eût fait pendre le prince de la Paix, renvoyé Ferdinaud VII en Espagne avec la constitution de Bayonne, une de ses nièces pour femme, une garnison de quatre-vingt mille bomroes et un homme d'esprit pour ambassadeur, il lirait de TEspagne tous les vaisseaux et tous les soldats qu'elle pouvait fournir. Qui peut assigner le degré d'adoration auquel se serait abandonné un peuple chez lequel la louange devient un hymne el Tadmiralion une extase? Il est hors de doute que Napoléon fut séduit par l'exemple de Louis XIV. Une îoh provoqué à léna, il voulut faire autant que le grand roi. Il changea de roi précisément chez la seule nation à laquelle cette mesure ne convient

* Voir le discours du duc de Tlnfantado, dans le Moniteur au iS juin i808. Les héros castillans, auteurs de M. le duc, auraient eu quelque peine à s'y reconnaître. (H. B.)

pas. Les menaces, sans cesse renouvelées de M. de Talleyrand eurent aussi beaucoup de part à sa résolution.

Au moment où Joseph entrait en Espagne et où Napoléoi retournait triomphant à Paris, l'Espagne était déjà soulevée Tandis que le conseil de Gastille ordonnait une levée de troi cent mille hommes, un grand nombre de communes se soûle valent d'elles-mêmes.

Napoléon reçut à Bordeaux la nonveUe de la bataille de Bayleo où Gastanos et Reding Grenl mettre bas les armes au générs Dupont. C'était son premier revers : il en fut au désespoir. 9 la Russie, ni Waterloo, n'ont -rien produit d'approchant su celte âme hautaine. « Voler des vases sacrés, s'écriait-il dan sa fureur, cela se conçoit d'une armée mal disciplinée ; mai signer qu'on a volé! » Et un instant après : « Je connais me Français; il fallait leur crier : sauve qui peut; au bout de troi semaines ils me seraient tous revenus. » Il interrogeait les as sistants : « Mais n'y a-t-il pas une loi dans nos codes pour fair fusiller tous ces infâmes généraux? »

A MONSIEUR B. COLOMB, A MOSTBRISON.

Milan, le 18 août 1818.

Te souvient-il encore de nos doctes bavardages sur la campa gne de Russie, lorsque en mars 1814 un boulet autrichien nou eut réveillés si bruyamment dans notre petite chambre à Ga rouge? Par un retour sur cette fatale année 1812, voici quelque souvenirs qui t'intéresseront peut-être; si cela t'ennuie, tu au ras bien, d'ici à deux mois, quelque poéjc à allumer dans t€ bureaux.

II y a un peu plus d'un siècle que le sol sur lequel est bâ Pétcrsbourg, la plus belle des capitales, n'était encore qu'u marais désert, et que toute la contrée environnante était sou la domination de la Suède, alors alliée et voisine de la Pologn< royaume de dix-sept millions d'habitants. La Russie a toujoui

cru, depuis Pierre le Grand, qu'elle serait en 1819 la matlresse de TEurope si elle avait le courage de le vouloir, et rAmérique est désormais la seule puissance qui puisse lui résister. On dira que c'est apercevoir les choses de loin ; voyez Fespace que nous avoos parcouru depuis la paix de Tilsitt en 1807. Dès Fépoque de cette paix, tous les militaires prévirent que s'il y avait jamais lutte entre la Russie et la France, cette lutte serait décisive pour m des deux pays, et ce n*otait pas la France qui avait les plus belles chances. Sa supériorité apparente tenait à la vie d'uu homme. La force de la Russie croissait rapidement et tenait à la force des choses; de plus, la Russie était inattaquable. Il n'y a qu'une barrière contre les Russes : c'est un climat trèschaud. En trois ans ils ont perdu par les maladies, à leur armée de Moldavie, trente-six généraux et cent vingt mille hoDunes.

Napoléon eut donc toute raison de chercher à arrêter la Russie, tandis que la France avait un grand homme pour souverain absolu. Le roi de Rome, né sur le trône, n'eût probablement pas été un grand homme, et encore moins probablement un souverain despotique. Le sénat et le corps législatif devaient tôt ou tard prendre de la vigueur, et certainement Tinfluence de l'empereur des Français serait tombée, à la mort de Napoléon, en Italie et en Allemagne. Rien ne fut donc plus sage que le projet de guerre contre la Russie, et, comme le premier droit de tout individu est de se conserver, rien ne fut plus juste.

La Pologne, par ses relations avec Stockholm et Gonstantinopie, était, pour le midi de l'Europe, un boulevard formidable. L'Autriche et la Prusse eurent la sottise, et Louis XV l'ineptie de prêter les mains à la destruction du gage unique de leur sûreté future. Napoléon dot chercher à rétablir ce boulevard.

Peut-être Thistoire le blâmera-t-elle d'avoir fait la paix a Tilsitt; s'il pouvait faire autrement, ce fut une grande faute. Non-seulement l'armée russe était affaiblie et épuisée, mais Alexandre avait yu ce qui manquait à son organisation. J'ai gagné du temps, dit-il après Tilsitt, et jamais délai n'a été mieux mis à profit. En cinq ans l'armée russe, déjà si brave, fut organisée presque aussi bien que la française, et avec cet immense

avantage qu'un soldat français coûte autant à sa patrie que qua^ tre soldats russes.

Toute la noblesse russe est engagée, de près ou de loin, dans 1 intérêt commercial qui exige la pais avec TAugleterre; quanc son souverain la contrarie, elle le fait disparaître. La guerre ave< la France était donc également indispensable du côté de U Russie.

La guerre étant indispensable. Napoléon eut-il raison de U faire en 1812? U craignait que la Russie ne fit la pai!i avec h Turquie, que Tinfluence de l'Angleterre à Saint-Pétersbourg n'augmentât, et qu enfin ses revers en Espagne, qu'il ne pouvai plus tenir cachés, n'encourageassent ses alliés à reconquéri] leur indépendance.

Plusieurs des conseillers de Napoléon lui représentèrent qu'i serait prudent d'envoyer quatre-vingt mille bommes de plus ei Espagne pour en finir de ce c6lé-là ayant de s'enfourner dans l Nord (ce sont les paroles dont ils se servirent). Napoléon répondait qu'il était plus raisonnable de laisser Varmée anglaise ei Espagne. « Si je les cbasse de la Péninsule, ils viendront débarquer à Kœnigsberg. »

Le 24 juin 1812, Napoléon passa le Niémen à Kowno, à h tête d*une armée de quatre cent mille hommes. C'était le mîd de TËurope qui cherchait à écraser son mailre futur. Celte cam pagne commença par deux malheurs politiques. Les Turcs, auss stupides qu'honnêtes gens, firent la paix avec la Russie , et h Suède, jugeant sagement sa position, se déclara contre h France.

Après la bataille de la Moskowa, Napoléon pouvait faire pren dre ses quartiers d'hiver à l'armée et rétablir la Pologne, ce qu était le véritable but de la guerre ; il y était parvenu presqu< sans coup férir. Par vanité et pour effacer ses malheurs en Espagne, il voulut prendre Moscou. Cette imprudence n'aurait ét< suivie d'aucun inconvénient^ s'il ne fût resté que vingt jours ai Kremlin; mais son génie politique, toujours si médiocre, lui apparut et lui fil perdre son armée.

Arrivé à Moscou le 14 septembre 1812, Napoléon aurait di en partir le 1" octobre. Il se laissa leurrer de l'espoir de fain

la paix; riiéroîque brûlement^ de Moscou, s'il Teût évacué, dcyenait alors ridicule.

Vers le 15 octobre, quoique le temps fût superbe et qu'il ne gelât encore qu'à trois degrés, tout le monde comprit qu'il était plus que temps de prendre un parti ; il s'en présentait trois :

Se retirer à Smolensk, occuper la ligne du Borysthène et réorganiser la Pologne.

Passer Thiver à Moscou, en vivant, avec ce qu'on avait trouvé dans les caves, et sacriûant les chevaux qu*on aurait salés ; au prinlemps, marcher sur Pétersbourg.

Troisièmement, enfin, comme Tarmée russe , qui avait beaucoup souffert le 7 septembre *, se trouvait éloignée sur la gauche, faire une marche de flanc par la droite, arriver à Pétersbourg, qu'on trouvait sans défense et sans nulle envie de se brûler. C'est dans cette position que la paix était certaine. Si l'armée française avait eu l'énergie de 1794, on aurait pris ce dernier parti; mais la seule proposition aurait fait frémir nos riches maréchaux et nos élégants généraux de brigade sortant de la cour,

Uq inconvénient de ce projet, c'est qu'il fallait rester comme séparé de la France pendant cinq mois, et la conspiration Mallel a montré à quelles gens le gouvernement était confié en l'absence d'un maître jaloux. Si le sénat ou le corps législatif avaient été quelque chose, l'absence du chef n'aurait pas été fatale. Dans la marche de Moscou à Pétersbourg , tout le flanc gauche eût été libre, et Napoléon pouvait, un mois de suite, envoyer chaque jour an courrier et gouverner la France. Marie-Louise régente, Cambacérès chef du civil, et le prince d'Eckmulb, du militaire, et tout marchait. Ney ou Gouvion Saint-Gyr, à Mittau et Riga, pouvaient faire passer un ou deux courriers par mois; Napoléon lai-même pouvait visiter Paris; car une armée russe, eu Russie, est nécessairement immuable pendant trois mois. L'homme ne peut se conserver dans ces froids terribles qu'en passant dix heures de chaque jour auprès d'un poêle ; et l'ar^

** L'incendie de Moscou commença dans la nuit du 14 au 15 septembre. ' A Borodino.

mée russe est arrivée à Wilna aussi détruite que la nôtre.

Des trois partis à prendre, on choisit le plus mauvais. Bfais ce n'était rien encore, on l'exécuta de la manière la plus absurde ; Napoléon n'était plus le général de Tarmée d'Egypte.

L'armée avait souffert dans sa discipline par le piUage qu'il avait bien fallu lui permettre à Moscou, puisqu'on ne lui faisait point de distributions. Rien n'est dangereux, avec le caractère français, comme une retraite, et c'est dans les dangers qu'on a besoin de discipline, c'est-à-dire de force.

Il fallait annoncer à l'armée, par une proclamation détaillée, qu'elle se rendait à Smolensk, qu'eUe avait ainsi quatre-vingttreize lieues à faire en vingt-cinq jours, que chaque soldat recevrait deux peaux de mouton, un fer de cheval et vingt clous à glace, plus quatre biscuits ; que chaque régiment ne pourrait avoir que six voitures et cent chevaux de bât ; qu'enfin, peu— daut vingt-cinq jours, toute insubordination serait punie de mort; tous les colonels et généraux, assistés de deux officiers, recevraient le droit de faire fusiller sur place tout soldat insu— bordouné ou maraudeur.

II fallait préparer l'armée au départ par huit jours de bonne nourriture, avec distribution d'un peu de vin et de sucre. Les estomacs avaient beaucoup souiïert dans la marche de Witepsk à Moscou ; car, à force d^mprévoyance, on avait trouvé le secret de manquer de pain en Pologne.

Enfin , toutes ces précautions prises, il fallait regagner Smolensk, en évitant, le plus possible, la route qu'on avait dévastée en venant à Moscou, et dont les Russes avaient brdlé toutes les villes : Mojaïsk, Giat, Wiasma, Dorogobouje, etc.

Sur tous ces points on fil exactement le contraire de ce que la prudence ordonnait. Napoléon, qui n'osait plus faire fusiller un soldat, se garda bien de parler de discipline. L'armée, à son retour de Moscou sur Smolensk, était précédée de trente mille fuyards, prétendus malades, mais se portant fort bien les • dix premiers jours. Ces gens gaspillaient et brûlaient ee qu'ils ne consommaient pas. Le soldat fidèle à son drapeau se trouva faire un métier de niais. Or, comme c'est là ce que le Français abhorre par-dessus tout, il n'y eut bientôt plus.

soug les armes, que les soldats à caractère héroïque et les nigauds;

Les soldats m'ont souvent répété dans la retraite, mais je ne puis le croire, car je ne Tai pas vu, que, par un ordre du jour dooDé à MosQira^ vers le 10 octobre, le prince de Neufchâtel avait autorisé tous les^oldats fui ne se sentaient pas assez bien portants pDur faire dix lieues par jour, à prendre les devants. Aussitôt les têtes se montèrent, et les soldats se mirent à calculer le nmnbre de jours de marche qu'il fallait pour se rendre à Paris.

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PAKIS

MilaD, le 26 août 1818.

Per Dio! ceci passe la permission; les cieux sont devenus d^irain. La Nina est partie avant-hier pour Bologne ; je pars dans une heure per i colli di BrianzOj entre les deux branches du lac de GomOf de Lecco à Como. Je voudrais bien, au retour, avoir une lettre de vous, quand vous devriez ne me rien dire de la conspiration; je parle de celle de Ghapdelaine, que vous avez peut-être oubliée, mais que nous ne croyons véritable que depuis huit jours, qu'un Milanais est arrivé de Paris.

Mais le bon, le divin, sera l'histoire et les histoires de la Nina, que vous me devez en conscience. Elle m'a dit : « M. de M... abiea de l'esprit, mais il est méchant » J*en ai conclu qu'elle

vous a^it lâché pour M. le comte P , père ou fils, et que

vous aviez lancé Tépigramme. A la vie qu'il parait qu'elle avait menée, il ÙMi que quelqu'un ait été ami dévoué. La blâmerai-je ? Parbleu non. 11 s'agissait pour elle de rendre brillants les soixante-dix jours qu'elle a passés à Paris, et elle y a réussi ; car elle est ivre de Paris , au point d'en offenser les bons Milanais, qui, de leur natureUsont jaloux. Donc, huit pages sur la Nina ; je ferai l'ignorant à son égard. En novembre, elle va à

Venise, où je Tirai voir en décembre. Au mois de féTrier, ette revient ici pour un an, avec le papa,,qui a quaraute-quati^ mMle francs pour 1819, el qui est si bon,, si, généreux, si charitable, qu'il n*a jamais dix sequins. Imaginez qu'il fait des pensions aax frères de ses premières maîtresses. Quelle qu'ait étç la Nina à Paris, elle est charmante, ici, par son natuwi et par son chant.

Comment va le cher Maisonelte? quand imile-t-il son patron, par un bon mariage, avec une dot de trois cent mille francs? Présentez-lui mes vœux à ce sujet.

De conversation sensée, ici pas Tombre. Journaux rares.; noire boussole, c'est la Gazzetta di Luganp et la Min^f've; plus, mille huit cents Anglais qui nous passent^ur le corps. — Primo vivere, deinde philosophari. Pour moi, je remplace le premier par le second. Je vis à peine, mais je n*ai cependant point de dette que mille quatre ceuts francs à Didot. EnGn , vaiUe que vaille, quand je n'ai pas de nerfs y c'est-à-dire quatre fois par semaine, je suis content.

Otello et la Vestale ont été des chefs-d'œuvre, comme nous n'avons rien en France depuis Voltaire. Le reste de nos opéras détestable. Dorliska, de Rossini, commun. Je m'imagine qve Pacr et Sponlini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, briHant, rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond quc^ s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire raiïoler Paris. v

A MONSIEUR LE BARON DE M..., A PARIS

Milan, le 5 septembre 1818.

Ilélas, non, je n'ai pas reçu celle subslantielle lettre iu 5 juin ! C'est la première des vôtres qui finisse dans la pipe d'un caporal ; et je jurerais bien que ce caporal est français. Si je l'avais eue, j'en aurais cru plutôt à la conspiration. Comment croire que des gens sans cœur, ni bras, ni jambes, conspirent? Si réel-

LETTRES À SES ÂHIS. 95

iemeot ils pouss||||nt leurs intentions bénignes Jusqu'à vouloir égorgiller, ceci produira un second 5 septembre ' ; c'est-à-dire que les nobles n'auront plus que les trois quarts des places, au au lieu des sept huitièmes.

Si cet effet avait lieu, je pourrais bien essayer d'obtenir une place de cinq mille Ifrancs à Paris. Lebàlard est pire que jamais, et il est secondé depuis peu par le ministre de la guerre. Les inleadaots militaires de Grenoble ne veulent plus me payer ma demi-solde de neuf cents francs, sous prciexle qu'ils ne voient ma face qu'une fois l'an, et que je suis notoirement absent : c'est le coup de pied de l'âne. Un douaire si bien gagne ! Je n'étais pas absent pendant mes douze campagnes ! — Remarquez que, le corps de commissaires des guerres étant supprimé, Son Excellence ue peut pas avoir besoin de moi du soir au lendemain, et qu'il faut d'abord, pour jouir de mes talents, qu'elle me fasse nommer à une place par ordonnance; mais malheur aux vaincus! Ce dernier trait m'a piqué.

Le tableau que vous me faites de l'agitation morale de Paris ei des flots de l'opinion, qui déborde et renverse tous les vieux édifices, diminue la peine que j'aurais à me jeter dans ce gouffre; cela ne se voit pas deux fois; c'est la débâcle du Valais. Une fois jouissant des deux tiers de la liberté anglaise, on retombera dans un cours majestueux et tranquille encore comme l'Angleterre, de 1715 à 1760. Faites part de mon vœu à Maisooetle, et dites-lui que si réellement il y a un second 5 septembre, je désire une place. Je pense que je ne l'obtiendrai pas; qu'est* ce que douze campagnes sous l'usurpateur? Je n*en serais pas Irop fâché. Je fciiis persuadé qu'à Paris je serais haïssant, c'està-dire malheureux. Je paye par cet excès de sensibilité désordonnée l'enthousiasme et le bonheur que j'ai trouvés dans plusieurs moments de ma carrière; par exemple, à rentrée à Berlin, le 26 octobre 1806. D'ailleurs, vous connaissez ma morlelle répugnance pour les bas de soie, et je m'éloigne chaque jour davantage de la jambe fme qui convient au solliciteur.

* Aliosion à l'ordoDiiance royale du 5 septembre 1816, donnée par Louis XVIII. (R. C.)

94 (DUVKËS l'OSTULMËS DE STENDUAL.

J*ai trouve |ps programmes de Viganô; Mis si c'est pour mettre ses ballets, ils ne vous serviront parUe rien. Vous y

voyez, par exemple, dans Oullo : les sénateurs exprimant leur étonuement; mais commentl Voilà le talent de ce grand homme. Il a observé admirablement les gestes humains. Par exemple, au troisième acte de la Vestale, celle-ci se rend à son amant ; la pantomime qui dure un quart d*heure est tellement vraie et tellement gracieuse, que, sans indécence, il... enlève tout le monde. Vous sentez que, dans un programme destiné à faire comprendre ce qu'on voit, on ne décrit pas; ce serait voler leur office aux yeux des spectateurs. C'est le premier homme de lettres venu qui fait ses programmes à Vigauô. Celui d'un de ses principaux ballets n'a été fait qu'après le ballet, qui était délicieux, et Vigano eut toutes les peines du monde à dire ce qu'il avait voulu exprimer à M. Gberardiui, le traducteur de Schlegel, qui voulait bien lui faire son programme. — Je parie que vous me trouverez exagéré. Si vous n'aviez jamais vu de tableau de Raphaël, que penseriez-vous des louanges qu'on lui donne?

Tenez-moi au courant ^des livres passables que vous lisez. Je trouve plais tous ceux qui nous arrivent de France; ce ne sont que des faclums pour ou contre un parti, et la vérité y étant dite avec la crainte de M. de Marchangy, ils ne seront pas même bons pour Thistoire* Quand je considère ((u'on ne parle pas en Angleterre des ouvrages de M. de Tracy, je regarde toujours à mes pieds pour voir s'il n'y a pas un chef-d'œuvre. Quelle critique fait-on des Commentaires de Montesquieu? Que le critique n*a pas volé son style à Tauleur.

Rien de neuf ici qu'un mauvais opéra de Rossini, Dorliska; c'est du mauvais Voltaire. Rossini, piqué des critiques qu'on lui a décochées à Paris, à propos de la Nina, veut aller y composeï des opéras français, ce qui doit sembler séditieux à MM. Paër e( Sponliui. On vient d'engager pour Paris deux ou trois chauleuri du sixième ordre.

Dites-moi quelque chose du congrès ; veut-on y anéantir h liberté de la presse? Ce serait bien fait; mais l'œuvre est difficile. Quant au reste, nous nous en moquons; que me faitqw le Luxembourg soit à Guillaume ou à George?

i\ous avons ici uu nouveau jourual : il Conciliatore. Je crois que cela sera plal pour vous el utile ici. Duport donne un concert de danse, vendredi 15 septembre. Adieu, un mot tous les quinze jours.

Robert frères.

A MONSIEUR LE BARON DE M..,, A PARIS

Lac de Goino, Tramezina, 24 octobre 1818.

11 faut que ce soit une chose bien merveilleuse que de pouvoir se rendre chaque matin ce superbe témoignage : « J'habilc Paris et, de plus, par ma position, je sais quelques-uns des secrets d'une douzaine de faquins qui se croient du talent parce qu'ils ont de la puissance. » Si vous n'étiez pas transporté par ce noble sentiment, comment auriez-vous pu arriver à la belle imagination que je craignais qu!on arrêtât les ballets de Yigano pour les ballets eux-mêmes? Avez- vous reçu deux paquets dont chacun contenait Otello, la Vestale, Myrra et Psami ? Un si gros paquet, adressé à un si grand personnage, ne sent-il pas d*une lieue la statistique, le rapport officiel, etc. ?

Si vous avez eu le temps de lire le chapitre d'flelvélius : De l^esprit par rapport à différentes sociétés, vous auriez compris que, quand je trouvais la France pauvre, je parlais de littérature. Vous me citez en réponse V Esprit cT association, de M. de Laborde; vous aviez mieux à citer : la Physique de Biot est un ouvrage tout autrement supérieur. . Demandez à Maisonette s'il n'est pas vrai qu'on appelle littéraires les ouvrages qui perdent vingt-cinq pour cent dans la traduction? Rien de moins littéraire que Laboi;de, si ce n'est B •. Tracy, lui-même^ n'est lit-

l^aire que par la sublimité et la justesse des pensées. V Esprit des lois ne fut littéraire que par le style divin. La preuve en est que Bentham, dont le génie est Montesquieu perfectionné, n'a jamais été cité comme augmentant les richesses littéraires de

TAngleterre. Tout cela est encore vrai de radnûnistratîoQ milû taire de Bayet. Reste donc le livre de madame de Staël S qui n'est que de la conversation écrite, ouvrage contradictoire el puéril, s'il en fut jamais, et à genoui devant le plus grand ma! de la société actuelle, la noblesse.

L'ouvrage de B ou de Laborde peut vous donner beaucoup de plaisir; dans ce cas, vous avez raison de rappeler sublime ; Terreur est d'ajouler que ce sont des ouvrages de littérature. L'un est de sèche jurisprudence, l'autre est tissu de mes quines conséquences de Ricardo et de Say, saupoudrées d'ui peu d'esprit; mais, fût-il écrit par l'abbé Galiani, ce n'est pai là de la littérature.

C'est ensuite une erreur d'un autre genre que de croire que Le mercier et Ghéuier, gens enterrés en 1790, soient supérieurs oi seulement égaux à Viganô. Vous jugez de Vigano par Gardel ; c'es exactement comme si vous jugiez de madame Catalan! par made moiselle Armand, ou de Raphaël par David, ou de Canova pa M. Lemot. Un Français peut bien dire et croire que Lemot lu fait plus de plaisir que Canova. Mais à un tel homme on dit Parlons de la Minei've et des élections. Certainement il n'y a per sonne en Italie capable d'écrire une page comme Benjamii Constant. Tout homme qui a un succès immense dans sa natioi est remarquable aux yeux du philosophe. Je vous dis que Vi ganô a eu ce succès. Par exemple, on payait quatre mille franc par an les compositeurs de ballets; lui a quarante-quatre miU francs pour 1819. Un Parisien viendra qui dira : c Ft, llior reuri » Il peut être de bonne foi; seulement je dirai tout bas n Tant pis pour lui. » Si Vigano trouve l'art d'écrire les geste et les groupes, je maintiens qu'en 1860 ou parlera plus de U que de madame de Staël. Donc, j'ai pu l'appeler grand bomm< ou, du moins, homme extrêmement remarquable et supérieui comme Rossini ou Canova, à tout ce que vous avez à Paris e beaux-arts ou littérature.

Ensuite, c'est une erreur de fait, et parce que vous le voulc

* Considéralioris sur les principauœ événements de la révolution frar çaue.

LETTRES A SES AMIS. î»7

bien, que vous réduisez à deux les poètes de l'Augleterre. Si you$You\iez,Crabbe, et Cmnpbell, ei Walter-Scott, seraient aussi des poêles, puisque leurs ouvrages en vers oat eu douze éditions, et qu'aucun d'eux n'est assez grand seigneur pour faire ache^r ses ouvrages par flatterie. Si vous vouliez, je vous dirais que je ne vois rien en France de comparable à Monlt et à Gœthe: mais vous me répondrez que je suis hurksquej que vous avez MM. Guvier, Laplace, Berthollet, Gouviou-Saint-Gyr, le duc de Dalmatie, etc. Tout cela parce que vous n'avez pas lu attentivement VEsprit d'Helvétius.

Vous trouverez ce que dessus ridicule, et nous n'en serons pas moins bons amis; au contraire, il n y a rien de plus agréable que de se dire de bonnes injures. Le Commentaire sur Montesquieu contient exactement mon Credo politique. Lorsque Tauleur me donna le livre, il me dit de n'en pas parler; c'est pourquoi je vous le dis de Jeiïerson. Si ou en fait une seconde édition, envoyez-m'en deux exemplaires.

Écrivez-moi au plus vite des détails sur l'Espagne ; je suis à la Tramezina depuis dix-neuf jours, et vos lettres me rendent reeommandable à vingt ou trente pauvres hères qui ont chacun un deDH-million, mais qui ne font pas la dépense de Tabonnenient ^ un journal français.

J'ai une chambre délicieuse, qui n'est séparée du lac que par une roule de huit pieds de large, où viennent passer chaque joor cinquante personnes de la société répandue dans les cent villas qui ornent ce vallon délicieux. Dans la villa Sommariva, plus voisine de ma chambre que la vôtre ne Test du café deFoy, j'ai cent tableaux médiocres, deux du Guide, deux de Léonard de Vinci et une statue de Ganova. Le soir, société très-gaie, ïrès-w2î/sîçwaw/e, ixh^'innamorata, où je suis admis volontiers ei sans avoir besoin de parler et de briller. Un de ces jours j'ai fait dix-huit parties de billard sans dire la valeur de dix lignes. Celle vie me coûte huit francs par jour; c'est à peu près mon revenu, et c'est un terrible argument conlre l'idée d'aller augnieaier le nombre des solliciteurs crottés.

Promeltez de ma part une longue lettre au vicomte ; c'est uu Welche qui préfère la Cinti à la Nina. Que voulez-vous dire ù de I. ti

06 (EUVUES POSTUL'MÊS DE STëNDUâL.

telles geiis? Quils sont les digoes descendaiits des admirateur de Boiicber et de Rameau.

J'ai l'admirable ouvrage de M. Hallam, Histoire du moye\ âge du cinquième au quinzième siècle, deux volumes. Il y a cen cinquante pages sur Thistoire de France que vous devriez fair traduire; cela est aussi bon que Thouret. (Thouret est un honun qui passe pour le meilleur historien de France, en Italie, et qi sera un cuistre à vos yeux accoutumés à Tesprit de Y Histoire à Cromwell.)

Vous autres qui vous croyez tant de talent, vous ne savez pa comme on se moque de vous pour Taffaire de Lyon. Sentez vous que, horreur à part, c'est la conspiration ^ la plus ridicu] qui ait jamais existé pour des gens qui, à cent lieues de là, foi métier de tout savoir? Et vous vous croyez du talent! Vous ave bien mieux, morbleu! Vous avez du pouvoir et des sonnette^ Gaudeant bene nantis.

En attendant, voyez comme le pape se tire bien de sa cousp ration de Macerata : rien de plus prouvé et de plus grave, es Vinfâme parti carbonaro existe toujours, et cependant pas un goutte de sang. Gela était un peu plus sérieux que ces pauvn diables de patriotes de 1816, auxquels vous avez tout doucett< ment coupé le poing.

Nous avons ici un duetto sublime, chanté par Frédéric exactement mis comme Fleury dans les Deux Pages, et ue jeune femme qui lui demande la grâce de son amant, qu*on \ fusiller* C'est Remorini et madame Gamporesi. Si les brouillarc de la Seine n'ont pas rouillé vos oreilles » achetez ce duetto chc Ricordi, de Milan, le premier marchand de musique dltalie, < faites-le chanter à Paris. Les paroles ne signiGenl rien; cela pet aller à un père refusant un mariage à sa fille. Ce duetto est 1 début de Pacini, jeune compositeur de dix-neuf ans, fils du bou fon. Solliva est éteint. — Demain nous avons le Pèlerin blan mis en ballet par le plat Gioja, le même dont le Comte d'Esse

* Celte conspiration, qui éclata à Lyon le 8 juin 1817, avait été orgi nisée par l'autorité militaire, pour se faire un mérite de sa répressia

m'a chassé ce la ville, tant les tours de force et viogt chevaux qui galopent m'ennuyaient.

n y a dans le n* 56 de YEdinburg review un- article excellent sur le Dante persécuté par les jésuites jusqu'en 1780; on Ta payé qualre-yingt-dix-sept louis à Foscolo, qui est à Londres.

Tous me devrez huit pages, rien que sur les intrigues des élections. Cette nation fait-elle son éducation? Jusqu'à quel point k raisonnable peut-il encore y être ridicule? — La collection des articles de Dussault, publiée par M. le chevalier Eckard, immortel auteur de V Histoire de Louis XVil, vaut- elle la peine d'être lue? Je regarde Dussault comme leFiévée du classicisme, le meilleur avocat d'une vieille platitude.

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