A MADAME G..., A MILAN
Varèze, le 16 novembre 1818. (Remise le 17 novembre.)
Madame,
Je voudrais vous écrire une lettre un peu amusante, mais je passe ma vie avec de bons bourgeois qui s'occupent toute la journée du prix du blé, de la santé de leurs chevaux, de leur maîtresse et de leur casin. Leur grosse joie, leur bonheur si facile me fait envie ; avec un cœur qui se contente de choses si grossières, comment faire pour manquer le bonheur? Et, cependant, ils errent au hasard, au milieu de ces écueils qui semblent si aisés à éviter, et eux aussi sont presque toujours malheureux. Us ne s'occupent guère du monde qui nous intéresse, et qui est pour eux comme une terre étrangère. Une chose les a beaucoup frappés : ils prétendent être sûrs que madame A... a pris un amant; c^est encore un Russe qui a cette jolie femme; car il paraît décidé que M. de Pahlen a la petile L..., la Génoise. Donc, c'est un M. de 6..., que je connais, très-joli garçon, mais peut-être Têtre le plus sec qu'on puisse rencontrer, le plus affecté, le plus bavard, le plus égoïste, le plus à cent lieues du
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J'ai irourë «u peu de coasublàoa dans fêglîse de la madoo dd Voole; je me sab nppdé h musique divine que j'y entet dis autrefois. Je m^ea vais à Milan, un de ces jours, à la rencon Ire d*une de vos lettres : car îe'compte asseï sor votre huma nité pour croire que tous ne m^aurez pas refusé qodqoes ligne pour TOUS si iudîlk^renles à tracer, si précieuses, si consolante pour un coeur au désespoir. Vous devei être trop assurée d votre pouvoir absolu sur moi pour vous arrêter un instant à 1 crainte vaine de paraître encourager ma passion en me répon dant. Je me connais; je vous aime pour le reste de ma vie; toi ce que vous ferez ne changera rien à Tidée qui a frappé roo âme, à Tidée que je me sois faite du bonheur d'être aimé d vous et au mépris qu'elle m'a donné pour tous les autres bon heurs! Enfin, j'ai besoin, j'ai soif de vous voir. Je crois que j donnerais le reste de ma vie pour vous parler un quart d'heui des choses les plus indifTcrentes.
Adieu, je vous quitte pour être plus avec vous, pour os( vous parler avec tout l'abandon, avec toute l'énergie de la pas sion qui me dévore,
Henry.
LETTRES A SES AMIS. i(H
A MOHSIEUh LE BARON DE M..., A PARIS. ^
Milan, lo i\ décembre 181^
Lisez- VOUS le Conciliatore ? Non ; car, 1° il est béte ; 2" il est libéral. Cependant, s*il paraît chez Galignany, lisez dans les six (ierniers numéros des articles signés : E. V., c'est-à-dire Ermès ViscoDli (le marquis). C'est sur le romanticisrne ; c'est-à-dire, sur celle question : « Voulons-nous la tragédie à la Xipharès ou ia tragédie à la Richard III ? )i> Ce M. Ermès passe pour le meilleur philosophe du pays. Votre attention, à vous autres Français, est absorbée par la politique ; pour quarante ans, la littérature va donc se réfugier dans les pays qui n'ont pas encore le bonheur de pouvoir appliquer à leur vilaine maladie le mercure des deux chambres.
Quand la France sera guérie, la littérature y reparaîtra aussi belle et plus vigoureuse que jamais, et la cause de Racine tient aoi carrosses du roi, où M. de Chateaubriand nous apprend qu'il eut l'honneur de monter, avant d'aller écouter les bruits du désert.
Comparativement, la France va donc être lillérairement stérile; car ]c^ me%zo-terminef si bons en politique, ne valent rien eo fait d'arts. La poétique de madame de Staël est plus mauvaise que celle de la Harpe ou de YEdinburg review,
La France est sur le grand chemin de la félicité; si on veut loi faire prendre les sentiers qui abrègent, la charrette versera. Au moyeu de quoi, nous voilà presque d'accord, ce me sefmble. C'est un Anglais très-connu qui m'a convaincu de cette vérité, il m'a loué Henri Hallam, que nous faisons vçnir. V Histoire de Philiftpe le Long, l'inventeur des communes, et le portrait hideux et savantissime de la féodalité, que nous proche M. de Villeneuve, es-préfet, sont admirables. Ce serait pour Maisonette un livre ministériel, et en même temps une acquisition importante pour notre pauvre histoire de France.
Je viens de lire une lettre de Taimable S...; sans écorner sa vertu, elle est la favorite de la reine, du roi, des princes, etc. Ils Taccablent de choses flatteuses à Munich ; ma poco di danaro. Le jour de naissance d*AdéIaîde S..., où elle a eu dix-huit ans, le prince royal ^ est venu chez elle en grand gala, et, en entrant, lui a dit avec majesté : f Je vous prie de vous mettre à genoux.—Elle s'y met tout étonnée. — Jurez-moi devant Dieu qui voit tout, aujourd'hui votre jour onomastique que, quoi qu'il vous arrive dans la suite, vous me regarderez toujours comme votre père. »— Elle n'est libre qu'en avril vous l'auriez à l'Opéra-Bufia pour quinze miUe francs ; mah vous êtes trop barbares.
Grasset a çté eu Italie honnête homme et connaisseur; B.. tatillon et friponneau. Il y avait à Varèze, ville de six mille âmes quand j'y étais, un pauvre diable qui chantait BasHe dans le Bar bière di Siviglia de Rossiui ; il était ridicule et connu dans l: ville sous le nom de don Basilio, quand un beau matin nou! avons appris que ce rare sujet nous était enlevé par la superb Paris.
Vous avez la Ghabrand, la Fodor et Pellegrini, dit-on. ~ J'a vu hier la délicieuse Liparini ; elle est bien changée ; faites-lu chanter la Contessa di Colle Ombroso; partout ailleurs elle es mauvaise.
Le 26 décembre, nous avons ici la Clemenza di Tito, de Mozart par Grivelli, la froide Gamporesi, habillée en homme, et la froid Festa.
Adieu, écrivez, écrivez-moi donc.
* Le prince Louis, devenu roi Ho B«ivière en J825. (R. C.)
A flOIfSIEUR R. COLOMB; DIfiEGTEUR DES CONTRIBUTIONS INDIRECTES,
A MOHTBRISON.
Hilan, le 2 mars 1819.
Tandis que les affaires administratives et l'observation des mouvements de la politique absorbent ton attention, veux-tu sa- Toir ce que deviennent mes idées? -^ Prends lecture de Félucubration suivante.
En 1819, notre esprit ne se préoccupe pas assez, ici, en Italie, d'un phénomène des plus heureui pour notre littérature et pour Qos arts; c'est que nous sommes la seule nation qui ait de IV/iteruion au service de la littérature.
En France, on ne parle que de constitution et de lois organiques, aviliras et àHndépendants.
En Angleterre, il faut bien comprendre le cas des ouvriers de Manchester, dont la révolte a rempli tous les journaux pendant Tété de 1818.
Ces pauvres gens, qui sont quarante mille, gagnent quatre shillings (quatre francs quatre-vingts centimes) par jour ; c'est ^t ce que leurs maîtres peuvent leur donner. S'ils leur donnaient quatre shillings et demi, les produits des manufactures ^glaises, apportés sur le continent, seraient plus chers que les produits des manufactures du continent. Maintenant, grâce aux impôts qpi ont été mis depuis 1792 pour humilier la France, un ouvrier anglais, travaillant quatorze heures par jour, ne peut pas vivre avec quatre shillings. G*est ce qui fait que sur six hommes qu'on rencontre dans la rue, à Londres ou à Bristol, un, au moins, reçoit Faumône de la paroisse ^ Croit-on qu'un pays
* Toir le singulier ouvrage intitulé Vie de Vévique Wa<«on, écrite par loinaoéaie. C'est là que Ton voit réelkment ce que c'est que raristocratie anglaise. Voir également les discours prononcés en 1818 à la cliambre des communes, sur la question des pauvres. [H. B.)
rougë par un tel malheur ait du temps à domier à la littérature et aux arts? H est bien moins près du bonheur que la France, qu'il a combattue avec un succès apparent. Il est bien moins heureux que Tltalie, où Ton a le temps de rire et d'aller applaudir Rossini. Remarquez que les trois quarts des hommes distingués, en tout genre, sortent de la classe pauvre qui, en Angleterre, n'a ni le loisir de lire, ni Targent nécessaire pour achetei des livres.
Supposons qu'il naisse un génie hardi en Angleterre ; au lieu de chercher à devenir un Shakspeare, il deviendra, s'il le peut, un lord Erskine, ou mourra sur la route.
Supposons qu'un Voltaire naisse à Paris ; au lieu de publier la tragédie d^Œdipe et d'attaquer M. de la Mothe, il cherchera à connaître M. Benjamin Constant, et ensuite écrira dans -le Cotiservateur ou dans la Minerve,
Savez-vous ce qu'on fait dans l'Amérique méridionale ? On y ampute les jambes aux malheureux blessés avec des lames de sabre ^ Voilà où en sont les arts utiles dans cette partie du monde.
Dans l'Amérique du Nord, on songe à faire de Pargent, et non pas à se procurer les douces jouissances des arts et delà littérature. Les premiers hommes du pays blasphèment les arts. Voyez cet Anglais si judicieux, Morris Birkbeck, parlant des chapiteaux de marbre que le gouvernement américain a fait venir de Rome pour les colonnes du capiiole de Washington.
Voyez la discussion sur l'achat de la bibliothèque que l'illustre Jeiïerson offrait au public.
Trouve-l-ou dans toute celle Amérique, si prospérante et si riche, une seule copie, en marbre, de V Apollon du Belvédère?
Les grands génies , en Amérique, tournent directement à Vutite. Voilà le caraclcrc de la nation ; ils se font Washington ou Franklin, et non pas Alfieri ou Ganova.
L'allention est partout pour les discussions d'utilité et de politique, et Fhabitude de ces discussions rend impropre aux arts. Nous seuls, nous avons encore Fâme accessible aux douces sensations des arts et de la littérature.
* Monlhly review^ par sir Richanl Philipps.
Je n'hésite pas à le dire : dans Téiat où en sont les choses, en 1819, le véritable siège de la liltéralurp, c'esl le pays qui, trois fois déjà, a civilisé le monde.
1^ An temps de l'antique Élrurie ;
2' Sous Auguste ;
5* Par le siècle de Léon X.
Pour prendre la j^ace que la force des choses nous assigne , sachons être d'opinions différentes, sans devenir ennemis; laissons les basses injures à la canaille , et méritons une sage liberté.
Un bon livre, publié à Milan, ferait événement; à Paris, il serait étouffé par un pamphlet sur la conspiration de Lyon, de riovention du général Gannel, et à Londres, par la discussion sur la loi pour rémancipation des catholiques.
Allez publier aujourd'hui à Munich une belle tragédie, et vous verrez l'effet qu'elle produira.
C'est pour cela que la question du romanticisme, qui intéresse encore plus la France que l'Italie (car nos deux plus grands poètes, le Dante et l'Arioste, sont archi-romantiques) , que la question du romanticisme, dis-je^ s'agite dans ce moment à Milan et non à Paris. Nous avons même vu, par la conversation du bal masqué, que ce mot romanticisme est arrivé jusqu'aux classes de la société qui ne comprennent rien à la littérature. '
Prions Dieu que quelque homme de talent prenne ici la défense du classicisme, et force ainsi les romantiques à faire usage de tout leur esprit, et à ne laisser aucune erreur dans leur théorie.