‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 3 sur 79 · A M. F.... V,,,., A GRENOBLE · texte numérisé non relu

A M. F.... V,,,., A GRENOBLE

Smolensk, le 19 août 1812.

L'incendie nous parut un si beau spectacle que, quoiqu'il îùt sept heures, malgré la crainte de manquer le dîner (chose unique dans une telle ville), et celle des obus que les Russes lançaient, à travers les flammes, sur les Français qui pouvaient être sur le bord du fioryslhène (le Dnieper), nous- descendîmes par la porte qui se trouve près la jolie chapelle; un obus venait d'y éclater, tout fumait encore. Nous fîmes en courant bravement une vingtaine de pas ; nous traversâmes le fleuve sur un pont que le général Kirgener faisait construire en toute hâte. Nous allâmes tout à fait au bord de l'incendie, où nous trouvâmes beaucoup de chiens et quelques chevaux chassés de la ville par l'embrasement général.

Nous étions à nous pénétrer d'un spectacle si rare, quand M... fut abordé par un chef de bataillon, qu'il ne connaissait que pour lui avoir succédé dans un logement à Rostock. Ce brave homme nous raconta au long ses batailles du malin et de la veille, et ensuite loua à l'infini une douzaine de dames de Rostock, qu'il nous nomma ; mais il en loua une beaucoup plus que les autres. La crainte d'interrompre un homme si pénétré de son sujet et l'envie de rire nous retinrent auprès de lui jusqu'à dix heures, au moment où les boulets recommencèrent de plus belle.

Nous déplorions la perte du dîner, et je convenais avec M...

il ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

qu'il entrerait le premier pour essuyer la réprimande que i méritions de la part de M. D..., quand nous aperçûmes dai haute ville une clarté extraordinaire.

Nous approchons, nous trouvons toutes nos calèches au mi de la rue, huit grandes maisons voisines de la nôtre jetant s des flammes à soixante pieds de hauteur et couvrant de c bons ardents, larges comme la main, la maison qui était à i depuis quelques heures; nous en fîmes percer le toit en cin* six endroits et nous y plaçâmes, comme dans des chaires à \ cher, une demi- douzaine de grenadiers de la garde, arme longues perches pour battre les étincelles et les faire tom ils firent très-bien leur office. M. D... prenait soin de I Activité, fatigue, tapage, jusqu'à minuit.

Le feu avait pris trois fois à notre maison, et nous l*av éteint. Notre quartier général était dans la cour, d'où, assis de la paille, nous regardions les toits de la maison et des pendances, indiquant par nos cris les points les plus cha d*étincélles à nos grenadiers.

Nous étions là, MM. D..., le comte Dumas, Besnard, Jact miuol, le général Rirgener, tous tellement harassés, que i nous endormions tout en nous parlant; le maître de la ms seul (M. D...) résistait au sommeil.

Enfin parut ce diner si désiré ; mais quelque appétit que eussions, n'ayant rien pris depuis dix heures du matin, il très-plaisant de voir chacun s*endoTmir sur sa chaise, la 1 chette à la main. Je crains bien que mon énorme histoii produise le même effet. Daignez me le pardonner, madame brûler ma lettre, parce que nous sommes convenus que le letin seul doit parler de Tarmée.

Mademoiselle de Gamelin reconnaîtra mon goût pour les , naux; mais, comme nous manquons tout à fait d'encre et faut la faire à cliaque fois qu'on trempe la plume, c'est la mière lettre que j'écris, et, quelque longue qu'elle soit, j'ai encore bien des choses à dire. Daignez y voir du moins, dame, l'hommage de mon respectueux dévouement et rap]

' Plaisanterie ou passe-port.

LKTTUES A SES AMIS. i3

mon respect à madame Nadot, mademoiselle de Gamelin et la grande mademoiselle Pauline.

L'armée a encore poussé les Russes de quatre lieues celte uuil; nous voilà à quatre-vingt-six lieues de Moscou.

A MONSIEUR F.... F...., A GRENOBLE

Smolensk, à qu^ttre-viiigts lieues de Moscou, 24 août 1812.

J'ai reçu ta lettre en douze jours, quoiqu'elle ait fail huit cents lieues, comme tout ce qui nous arrive de Paris. Tu es bien heureux et j'en suis content. Je n'ai plus d'idée de ce mien conseil que tu trouves bon. Serait-ce celui de commencer de bonne heure à travailler à l'édition de Montesquieu et de marier l'idée de cet ouvrage à celle de ton bonheur?

Le mien n'est pas grand d'être ici. Gomme l'homme change! Cette soif de voir que j'avais autrefois s'est tout à fait éteinte ; depuis que j'ai vu Milan et l'Italie, tout ce que je vois me rebute par la grossièreté. Groirais-tu que, sans rien qui me touche pins qu'un autre, sans rien de personnel, je suis quelquefois sur le poUit de verser des larmes? Dans cet océan de barbarie, pas un son qui réponde à mon âme ! Tout est grossier, sale, puant au physique et au moral. Je n'ai eu un peu de plaisir qu'en me faisant faire de la musique sur un petit piano discord, par un être qui sent la musique comme moi la messe. L'ambition ne fait plus rien sur moi ; le plus beau cordon ne me semblerait pas un dédommagement de la boue où je suis enfoncé. Je me figure les hauteurs que mon âme — (composant des ouvrages, entendant Cimarosa et aimant Angela, sous un beau climat), — que mon âme habite, comme des collines délicieuses; loin de ces collines, dans la plaine, sont des marais fétides; j'y suis plongé et rien au monde que la vue d'une carte géographique ne me rappelle mes collines.

Groirais-tu que j'ai un vif plaisir à faire des affaires officielles qui ont rapport à l'Italie? J'en ai eu trois ou quatre qui, même finies, ont occupé mon imagination comme un roman.

J*ai éprouvé une contrariété de détail dans le pays de Wî à Boyardowiscoma (près de Rrasnoî), où j'ai rejoiot qaan< pays n'était pas encore organisé. J'ai eu des peines physic; extrêmes. Pour arriver, j'ai laissé ma calèche derrière, et c calèche ne rejoint point. U est possible qu elle ait été pil Pour moi, personnellement, ce ne serait qu'un demi-malh< 4,000 fr. environ d'effets perdus et de l'incommodité ; mai portais des effets à tout le monde. Quel sot compliment à ( aux gens !

Ceci, cependant, n'influe pas sur la manière d'être que je exposée. Je vieillis. H dépend de moi d'être plus actif qu'auc des personnes qui sont dans le bureau où j'écris, l'oreille as gée par des platitudes; mais je n'y trouve nul plaisir. Où es bureau de Brunswick ou celui de Vienne? — Tout cela tend rieusement à me faire demander la sous-préfecture de Roi Je n'hésiterais pas si j'étais sûr de mourir à. quarante ans. ( pèche contre le bélisme ^ C'est une suite de l'exécrable édi tion morale que nous avons reçue. Nous sommes des oran^ venus par la force de leur germe, au milieu d'un étang de gl£ en hlande. — - Écris-moi plus longuement ; j'ai trouvé ta le bien courte pour huit cents lieues. Engage Angela à m'écr — - Je n'aime pas plus Paris qu'à Paris; je suis blasé pour c ville comme toi, je crois; mais j'aime les sensations que P( ting and Opera-Buffa va y ont données pendant six mois.

Adieu, je crois qu'on part.

A MONSIEUR F.... F...., A GRENOBLE

Moscou, le 2 octobre 1812.

J*ai reçu avant-hier dans mon lit ta petite mais bonne le du 1 2 septembre, mon cher ami. Pour achever le contraste l'automne de 1811 et celui de 1812, la fatigue physique extn et la nourriture composée exclusivement de viande m'ont do

* Cette expression signifie : idées, principes, particaliers à Beyle. (R

une bonne fièvre bilieuse qui s'aunonçait très-ferme ; nous l'avons menée de même, et je f écris de chez le ministre; c'est ma première sortie. Cette maladie m'a été agréable en me donnant huit jours de solitude. J^al eu le temps de voir que, les circonstances étant extrêmement ennuyeuses, il fallait s'appliquer à quelque chose d'absorbant. J*ai donc repris Letellier^, Ce qui m'y a porté, c'est le souvenir des plaisirs purs et souvent ravissants que j'ai eus l'hiver dernier pendant sept mois, à compter do 4 décembre. Cette occupation m'a intéressé hier et avanthier. Le bonheur éclaircit le jugement, et j'ai vu encore plus clairement aujourd'hui que c'était un très-bon parti.

Ta dois sentir cette vérité que le bonheur éclaircit le jugement. Sur les choses qui avaient rapport aux femmes, sur la manière de leur donner la sensation de l'amabilité, etc., tu avais beaucoup de jugements qui me semblaient viciés, parce que, sur des raisons baroques et nullement existantes dans la nature, telles qu'un grand nez, un grand front, etc., tu t'obstinais à te voir toujours dans un des bassins de la balance. Maintenant le bonheur te place dans l'autre et doit te ramener naturellement aux principes du pur bélisme, — Je lisais les Confessions de Rousseau il y a huit jours. C'est uniquement faute de <leax on trois principes de bélisme qu'il a été si malheureux. Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. Il se lie avec an homme pendant trois semaines : crac, les devoirs de l'amitié, etc. Cet bomme ne songe plus à lui après deux ans ; il cherche à cela une explication noire. Le bélisme lui eût dit : «Deux corps se rapprochent, il naît de la chaleur et une fermentation; mais tout état de cette nature est passager. C'est une fleur dont il faut jouir avec volupté, etc. » Saisis-tu mon idée? l'es plus belles cboses de Rousseau sentent l'empyreume pour inoi, et n'ont point cette grâce corrégienne que la moindre <HDbre de pédanterie détruit.

II paraît que je passerai l'hiver ici ; j'espère que nous aurons concert. Il y aura certainement spectacle à la cour, mais quels

* Comédie en prose, restée à l*éUt d'ébauche. (R. C.)

ie ŒUVnES POSTHUMES DE STENDHAL

acteurs ! Au lieu que nous avons Tarquioio, ua des m^ ténors.

Rien ne me purifie de la soeiété des sots comme la mus! elle me devient tous les jours plus chère. Mais d'où viei plaisir? La musique peint la nature. Rousseau dit que soi elle abandonne la peinture directe impossible pour jeter i âme, par des moyens à elle, dans une position semblable à que nous donnerait l'objet qu'elle veut peindre. Au lie peindre une nuit tranquille, chose impossible, elle don Fâme la même sensation, en y faisant naître les mêmes s meuts qu'inspire la nuit tranquille.

Y comprends-tu quelque chose? Je t'écris dans une | chambre où deux jeunes sots, arrivés de Paris, donnent opinion sur ce qu'on devrait faire à Moscou, et ne me laii pas la possibilité de lier deux idées ; j'en avais beaucoup communiquer, et me voilà à sec.

Quant à la musique, il me semble que mon goût partie pour les bous opéras bouffes vient de ce qu'ils me dounei sensation de la perfection idéale de la comédie. 1^ meilleui médie pour moi serait celle qui me donnerait des seusa semblables à celles que je reçois du Matrimonio segreto Pazzoper la musica; cela me semble clair dans mon cœur.

Cachette la lettre pour mon excellent grand-père.

Favier, Capitaine.

XU

A M. F.. . F...., A GRENOBLE

Moscou, 4 octobre 1812, essendo di servizio j Vintendenie générale. [Journal du 14 au 1« tembre 1812.)

J*ai laissé mon général ^ soupant au palais Apraxiue. En tant et prenant congé de M. Z..., dans la cour nous aperçu

* M. le comte Dam, intendant général de la grande armée. (R. C

qu'outre rincendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous; nous y allâmes. Le foyer était très- vif. Je pris mal aux dents à cette expédition < Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière; j'allai jusqu'à tirer Tépée; je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux commuDS contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la case Âpraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté d'un mal de dents. Il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m'éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru.

Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai madame B., qui voulut se jeter à mes pie^s; cela fit une reconnaissance très-ridicule. Je remarquai qu'il n'y avait pasTombre de naturel dans tout ce que me disait madame B., ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche, et l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que madame Saint- Albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de celte inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez Joinville ^. J'admirai la volupté inspirée par l'ameublement de sa maison ; nous y bûmes, avec Billet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie. J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie, qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allai avec Louis voir l'incendie. Nous vîmes un nommé

* M. le baron de Joinville, intendant militairo.

i8 ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

Savoye, canonnier à cheval, ivre, donncT des coups de ph sabre à un officier de la garde et l'accabler de sottises. Il tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un d< camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammei probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du pe caractère des Français en général. Louis s'amusait à calme homme, au profit d*un officier de la garde qui l'aurait mis rembarras à la première rivalité ; au lieu d'avoir pour toi désordre un mépris mérité, il s'exposait à accrocher des soi pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'ofl de la garde; j'aurais donné un coup de sabre sur le ne: Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L' cier agit plus prudemment.

Je retournai, à trois heures, vers la colonne de nos voit et les tristes collègues. On venait de découvrir dans les mai de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avo je dis a mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent t affairés, eurent l'air d'en prendre beaucoup, et cela se boi très-peu de chose. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et parte l'armée; cela cause de rirritation. On a beau vouloir s'en f comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'in tienter, et je passe des jours malheureux. Je m'impatiente pendant bien moins qu'un autre; mais j*ai le malheur d( mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquel dirait je crois qu'ils sont des gens f..... sans les mettre ve blement en colère ; ils haussent la voix et voilà tout. Ils seco les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy : « On s bien malheureux si Ton ne faisait pas ainsi, » ajoutait-elle, a raison ; mais comment faire preuve de semblable résigna avec une âme sensible !

Vers les trois heures et demie, Billet et moi allâmes visit maison du comte Pierre Soltykoff; elle nous parut pouvoir venir à S. E. Nous allâmes au Kremlin pour l'en avertir; i nous arrêtâmes chez le général Dumas, qui domine le refour.

Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis : « Si veut me donner quatre mille hommes, je me fais fort, ei

heures, de faire la pari da feu, et il sera arrêté. » Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostopchin faisait sans cesse mettre le feu de nouveau ; on Faurait arrêté à droite, on Taursdt retrouvé à gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l*aimable Martial; nous les conduisîmes à Vhôtel SoltykolT, qui fut visité de fond en comble. M. Daru trouvant des inconvénients à la maison SollykofF, on Vengagea à en aller voir d'autres vers le club. Ifoijs vîmes le club orné dans le genre français, majestueux et enfumé. Dans ce genre, il n*y a rien à Paris de comparable. Après le club, nous vîmes la maison voisine, vaste et sopeii)e; enfin, une jolie maison blancbe et carrée, qu'on résolut d'occuper.

Nous étions très-fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smolensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recberches de maisons. De l'intérêt, c'est trop dire, mais beaucoup de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. 11 y avait de beaux livres, notamment Buffon, Voltaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais-Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque devin. On nous donna l'excellente nouvelle qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau, si les arbres de^ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave ; ils nous envoyèrent beaucoup de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes {dem, mais très-usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps.

Un petit M. J..,, de chez l'intendant général, venu pour pillofer comme nous, se mit à nous faire des présents de tout ce que nous prenions. 11 disait qu'il s'emparait de la maison pour M. l'intendant général, et partait de là pour moraliser; je le rappelai un peu à l'ordre.

Mon domestique était complètement ivre ; il entassa dai voiture les nappes, du vin, un violon, qu'H avait pillé poui et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin deux ou trois collègues.

Les domestiques arrangeaient la maison, l'incendie était de nous, et garnissait toute Talmosphère, jusqu'à une gr hauteur, d'une fumée cuivreuse; nous nous arrangions et allions enfm respirer, quand M. Daru, rentrant, nous ann qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage; mais cel coupa bras et jambes.

Ma voiture était comble , j'y plaçai ce pauvre foireux et nuyeux de B..., que j'avais pris par pitié et pour rendre autre la bonne action de Biliolli. C'est Tenfant gâté le plus et le plus eimuyeux que je connaisse.

Je pHlai dans la maison, avant de la quitter, un volun Voltaire, celui qui a pour titre Facéties.

Mes voilures de François firent attendre. Nous ne nous a guère en route que vers sept heures. Nous rencontr M. Daru furioiix. Nous marchions directement vers l'ince ea longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile ; nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes not tpeprises ne sont jamais périlleuses que par le manque ai d'ordre et de prudence. Ici une colonne très-considérabl voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir, manœuvre n'aurait été sensée qu'autant qu'un noyau de aurait été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était pas du tout de la question; le feu tenait un côté de la ville, il faUa sortir; mais il n'était pas nécessaire de triiverser le feu ; il I le tourner.

L'impossibUité nous arrêta net; on fit faire demi-tour. Ce je pensais au grand spectacle que je voyais, j'oubliai un ic que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les ai J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture comble des pillages des domestiques, et que le foireux y juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun dai

mais mes gens, comme ceux de tout le moude, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d'une rue brûlante.

En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgêner, dont j'ai été très-content ce jour-la. il nous rappela à Taudace, c'est-à-dire au bon sens, et nous montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les onze heures ; nous coupâmes une file, en nous disputant avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoî ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense, qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C'était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Golisée et la mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé Petrowski, où S. M. était allée prendre un logement. Paf ! au milieu de la route, je vois de ma voiture, où j'avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui enfin tourne dans un fossé. La route n'avait que 80 pieds de large. Jurements, fureur; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin nous arrivons à un bivac ; il faisait face à la ville. Nous apercevions très-bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la marne incendiaire. Ce Rostopchin sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchin; il dit qu'il y a un mobilier d'un million, je crois, etc., etc., mai» qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le f^it est que son beau palais de Moscou n'est pas incendié.

Arrivés au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu'à onze

heures da soir. Ce qu'il y a de pire, c'est qu'à ces onze h< en m*asseyant dans lua calèche pour y dormir à côlc de c

nuyeux de B , et assis sur des bouteilles recouvertes

fets et de couvertures, je lue trouvai gris par le fait de ce vais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage ; il fa moins que je tire ce parti de ces plates souffrances, de rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes pagnonsde combat. Adieu, écris-moi et songe à t'amuser; est courte.

A MONSIEUR F.... F...., A GRENOBLE

Mayence, le 9 novembre 1812.

Mon cher cousin, je t'écris enfin ! Figure-toi que, phy< ment, mes frères^ et moi sommes horribles/d'une saleté re| santé et à genoux devant des pommes de terre. Quand je porte cela seul, le romanesque me pousse, et je suis intér mais la présence de mes frères me coupe bras et jambes général, vie exécrable et pire que ce que j'ai souffert ei pagne.

Adieu, écris-moi ; une lettre de France m'enchante deux j

Chapelain.

Jouinal écrit à Bautzen, le 2! mai 1813, pe qu'on se canonne.

Pour finir le débordement de hardiesse qui m'a pris de p de tout le monde par la poste, je dirai que M. P. est une d Âmes extrêmement faibles qui, douées d'un peu de sensi et de beaucoup de facilité à se consoler par le sentiment ii de leur mérite , des succès que leur vanité n'a pas dac

^ C'est-à-dire mes compagnons d'infortune.

monde, forment cette quantité innombrable de soi-disant poètes qui inondent Paris ; il eût été bien pins difficile d'exceller 'par des actions. Le susdit sait faire quelques accords sur le piano, chante un peu faux, tranche sur Mozart et Gimarosa , fait une ode sur la bataille de Lutzen, et trouve, en y pensant bien, avec un air sottement important et ce contentement intérieur d'un pédant qui a la vision de sa propre supériorité, qu'Âlfieri n'est pas poète. Gonmie, de plus^ il a ce jargon de politesse doucereuse, pateline et évidemment affectée qui caractérise nos gens de lettres, M. deB.... estime beaucoup ce garçon-là, et dit qu'il a de la littérature. Mettez cet ensemble de petitesse d'âme, de contentement de soi-même et de mauvaise culture dans un grand et gros corps, mou et phlegmalique, vous aurez le portrait de M. Z.

Venons actuellement au physique du voyage de Dresde à Bautzen. En sortant de Dresde, à deux heures et demie, je rencontrai le roi face à face.— Pays assez agréable, le long de l'Elbe, ensuite forêt sablonneuse, enfin collines des plus belles que j'aie jamais vues, à droite de la route.

Le 18 au soir, à dix heures un quart, nous arrivons au bivac. L'éloignement que j'ai à me frotter avec les petites âmes me fait préférer de rester coi dans la calèche du maréchal, à m'intriguer pour avoir un souper et un feu. Je soupe donc avec un morceau de pain et un peu de vin. — À quatre heures un quart, je dormais fort bien sur le lit que j'avais fait faire ; Marvolain me réveille fort honnêtement pour me faire prendre un très-'bon petit bouillon. Je trouve que le derrière de notre bi-^ vac est un paysage enchanteur^ digne de Claude Lorrain, et formé par plusieurs plans d'arbres de verts différents qui se trouvent sur le penchant d'une colline; Le premier plan est formé des arbres les plus aimables, distribués en groupes irréguliers dans une prairie.

J'apprends le malin que j'étais à cent pas du maréchal^ qui a bien soupe et coucbé à l'abri.

Le 19, nous partons à onze heures; en admirant les charmantes collines à la droite de la route, et lisant les élégants extraits, je notais au crayon que c'était une belle journée

24 ŒUYUliiS POSTHUMES DE STENDHAL.

de * teUe que je me la serais figurée, et avec assez <

tesse, eu 1806. J'étais commodément et exempt de tout soi uue bonne calèche, voyageant au milieu de tous les mouv< compliqués d'une armée de cent quarante mille hommes, saut une autre armée de cent soixante mille hommes, av compagnement de Cosaques sur les derrières. Malheureuse je pensais à ce que Beaumarchais dit si bien : a Dans toi pèce de biens, posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tou ne me passionne plus pour ce genre d observations. J'< soûl, qu'on me passe l'expression; c'est uu homme qui pris de punch et qui a été oblige de le rendre : H en est d pour la vie. Les intérieurs d'àmes que j'ai vus dans la i de Moscou m'ont à jamais dégoûlé des observations que faire sur les êtres grossiers, sur ces manches à sabre qui posent une armée.

Nous traversons Bischofswerda, petite viUe brûlée à fon< ce que j'y remarque, c'est qu'en 1 555 les enseignes de ta étaient une paire de ciseaux ouverts comme aujourd'hui est exactement brûlé. Les cheminées s'élevant au-dess murs des maisons me rappellent Moscou. Ici l'industrie d bitants s'est déjà exercée ; ces pauvres diables ont rac briques de manière à boucher les portes et fenêtres d maisons, entièrement détruites par le feu. Je ne vois pa; lité de ce travail, mais il me fait pitié ; c'est aussi le ser que ce spectacle inspire à un vieux maréchal des logis d darmerie de notre escorte, qui dit après un long silence : dommage pour cette petite ville ! » J'ai à côté de moi, p que j'écris, le spectacle d'une douleur vraie dans uu 1 sanguin, discret et bien élevé, M. B. Il a appris à Dn mort d'un fils de quatorze ans, qui était au lycée; ou 1 nonce ici qu'une belle-sœur qu'il a élevée s'en va de la p< ce sont ses termes. 11 a la vraie théorie de la conversât! soir de son malheur il fit, contre son ordinaire, la conve très-tard avec M. P.... et moi, évidemment pour ne pas avant de s'endormir.

* Mol illisible.

LETTRES à SES AMIS. *i5

Le 19 mai, nous arrivâmes à sept bewes au bivac devant Baulzen. J'entendais depuis deux heures un feu très-nourri sur la gauche ; il paratt que c'était une division du général Bertrand, un peu surprise par Tennemi. C'est là que ce pauvre B. a le sort d*Ovide dans la maison d'Auguste. M... arrive et, comme on allait se battre, nous fait des grimaces militaires. Mépris outré, par l'abaissement excessif des coins de la bouche, à propos de je ne sais quelle attaque; cela me dégoûte profondément de l'homme.

Le 20, à deux heures du matin, fausse alerte. Â onze heures, nous montrons assez de bravoure en allant trois fois jusqu'à nos vedettes, sous le feu de la place, qui était à un tiers de portée de canon, et qui pouvait nous foudroyer. Nous allons jusqu'à un petit mamelon recouvert de blocs de granit roulés ; à droite nous voyons nos vedettes de fort près, et nous nous retirions après un quart d'heure de conversation avec notre poste, quand nous apercevons un grand mouvement de cavalerie, et S. M. derrière nous, à la gauche, et que le poste plie ses capotes. Le matin, les vedettes s'étaient parlé. Nous revenons ; tout se préparait à la bataille; les troupes filaient à gauche, suivant le mouvement de Fempereur, et à droite vers les collines boisées. J'ai toutes les peines du monde à engager ces petites âmes à venir voir la bataille. Nous apercevons parfaitement Bautzen du haut de la pente vis-à-vis de laquelle il est situé. Nous voyons fort bien, de midi à trois heures, tout ce qu'on peut voir d'une bataille ; c'est-à-dire rien. Le plaisir consiste à ce qu'on est un peu ému par la certitude qu'on a que là se passe une chose qu'on sait être terrible. Le bruit majestueux du canon est pour beaucoup dans cet effet. 11 est tout à fait d'accord avec rimpwssion. Si le canon produisait le bruit aigu du sifflet, il me semble qu'il ne donnerait pas tant d'émotion. Je sens bien que le bruit du sifflet deviendrait terrible, mais jamais si beau que celui du canon.

Je trouve à cette bataille mon compagnon de celle de la Moskowa, M. Edouard. Celle-ci est un passage de rivière, la Sprée, peu considérable, mats très-encaissée. Je pense que ce passage a coûté deux mille cinq cents morts et quatre mille cinq cents blessés. Nous voyons surtout très«bien l'action entre la I. 2

ville et les collines, où les maréchaux Macdonald et 0 ont en tète les Russes, qui résistent avec une grande opini Je distinguais bien surtout les coups de fusil des tirailleu dessous de la tuilerie. — Nous sommes surpris par une nous nous mettons sous- une cabane de branches et de Pendant ce temps s'élève une fusillade très-vive dans ui village tout près de nous. — Je trouve à Edouard le genre d'esprit que le 7 septembre 1812; anecdotes bien et excitant beaucoup le rire sardonique, à la Voltaire, aj par cœur; gaieté émaillée de fortes inconvenances. — E du garde du corps Ghampel, qui, n'ayant qu'un habit e surpris comme nous par une ondée, se mit nu et s'assit i habits; la pluie finie, il tire son mouchoir, s'essuie, rec vêlements et entre triomphant dans la petite ville vois s'était mis prudemment derrière une haie pour ne pas êl massé par la gendarmerie. Tout cela, la fin surtout, es gaieté à la Candide.

Joignez à cela un amour de philosophe pédant du d

tième siècle, pour la discussion sur les matières de grai

gislatiou, à la Montesquieu, il me semble que vous au

deux traits principaux du caractère de M. Edouard. J

comment un tel homme a beaucoup de supériorité sur IM

qui rêve quinze jours de suite aux moyens d'écrire cinq

pages, qui n'a pas du tout son esprit en petite monnaie,

désire pas beaucoup les succès de conversation ; qui, pai

pie, s'ennuie de raconter ; lorsque M... est gai, c'est que s

joue et jouit ; il lui faudrait, pour la sentir, des comtesse

netta. — Mes deux compagnons se retirent à trois heur<

émerveillés du susdit. ,

Nous trouvons toutes nos voilures en mouvement; un

de vaguemestre leur fait faire un circuit bien méandrique,-

cations d'Edouard pour revenir vis-à-vis Bautzen; nou

de là une très-bonne vue de la bataille. Les speci

MM« M.»., P..., voient beaucoup avec leur imagination.

content tous les mouvements que vient de faire un carr

changé de position, de forme, etc. Je les laisse dire. 1

trième arrivant» de bonne foi» auquel ils parlent de leu

lear demande si ce n'est pas plutôt une baîe. On ne voit bien distinctement que les coups de canon ; on entend un feu plus ou moins nourri de fusillade. Nous étions alors sur la gauche de layille

A MOITSIEOR F.... P...., Â GRENOBLE.

Sagan (Silésie], le 16 juillet 1815.

J'ai cru avoir l'honneur d'être enterré à Sagan. 11 règne ici des fièvres nerveuses, pernicieuses, singulières, qui ont emporté qnatre cents personnes depuis quelques mois. J'ai une de ces fièvres depuis le 4. Elle s'annonçait comme une petite fièvre gastrique, qui est la moindre des choses. Il y avait un bon médecin français qui m'ordonne un émétique, et part. Au moment de prendre l'émétique, accès terrible, avec délire des plus complets. Gela a continué ainsi avec d'extrêmes douleurs de lête. Je sois encore tout hébété du délire de cette nuit. — J'ai été étonné da peu d'effet du voisinage de la mort ; cela vient, je crois, de la croyance que la dernière douleur n'est pas plus forte que l'avant-demière.

Ce qui augmentait mon inquiétude était l'absence du bon médecin; je l'ai envoyé chercher deux fois, à huit lieues; mais d'antres devoirs le retenaient. — Je lis Tacite, ou plutôt je radote sur Tacite. — Tous ces militaires, nouvelles connaissances d'un mois, se sont tous parfaitement conduits envers moi; franchise, générosité, attentions, un million de fois mieux que s'ils eussent été des gens de lettres, ou telle autre classe de la société. — Je n'en attribue pas moins ma maladie au hasard, d'abord, ou â la fermentation inaperçue des corps; 2° à l'ennui. Je me débattais comme un diable pour m'en délivrer ; je travaillais énormément. Maia ce travail n'occupe pas toute ma force; si je n'ai pas quelque douce pensée à chantonner entre mes dents, en faisant mes lettres officielles, je suis un animal flambé.

Ton problème est fort beau, et j'y répondrai avec clarté dès que tu auras résolu celui-ci :

« Donner à un homme demUgrain d'opium toutes les heu pendant une demi-journée, et empêcher qu'il ne dorme. »

Ceci est une nouvelle preuve qu'il n*y a pas d'avantages s désavantages. Cette prétendue supériorité, si elle n'est qu( quelques degrés, vous rendra aimables, vous fera recherc et vous rendra les hommes nécessaires : voyez Fontent Si elle est plus grande, eUe rompt tout rapport entre hommes et vous. Voilà la malheureuse position de Thon soi-disant supérieur, ou, pour mieux dire, différent; c'est 1 vrai terme. Ceux qui Teuvironnent ne peuvent rien pour bonheur ; les louanges de tous ces gens-là me feraient mal cœur au bout de vingt-quatre heures, après l'effet de prem sensation; et leurs critiques me feraient de la peine. — ! vrai malheur ici est l'absence totale des sensations qui nourrissent, les arts, l'amour ou son image, et Tamitié.

Du 17 juillet.

Tes raisonnements sur moi manquent entièrement de juste Tu n'as pas considéré que je suis accablé d'un travail énori que n'ayant que des secrétaires du pays, qui ne savent pas Y thographe française, je suis obligé d'écrire tout ce qui pa moi*méme. Pour que cette place allât bien, il faudrait trois h commis. J'ai déjà usé huit pouces d'épaisseur de papier gr in-folio. — D'ailleurs, toutes les circonstances tendent à affai la partie agissante. Sans solitude absolue, il n'y a point de ritable attention potir moi, et je reçois quarante visites par j< chacune d'elles exigeant une décision : un oui ou un non. Qu je ne serais interrompu que par un domestique qui m'app un journal, j'observe mille rapports dans ce domestique, je n occupe une demi-heure. J'ai l'expérience des sept mois de tra de l'année dernière. Solitude absolue jusqu'à six heures; alors société où l'on rie, ou un bon opéra buffa. C'est parce que j'es] trouver cela que je ne suis pas jaloux des quarante multi( par soixante de Jenuy ; c'est énorme. Je crois que nous av gagné tous deux à la décision du hasard. Je serais un fichu, et probablement elle me serait bien à charge, ou par son an

si elle m'aimait, ou par sa dissipation si elle était femme à aimer le bruit. Ce sera probablement un élégant petit maître sans caractère. Je te remercie de m'avoir parlé d'elle. Je suivrai toujours son histoire avec plaisir.

Pour moi personnellement, un domestique me suffît, avec six mille francs. — Pour me forcer à voir le monde, il me faut une place. J'envie le bonheur de Plana, de pouvoir vivre dans une solitude entière avec la musique, les poètes et les jardins. Cette grande âme fait à cette heure un voyage en Italie, qu'il voulait Mre avec moi ; il part le 20 juillet de Milan pour Naples ! Ohimé '

J*ai encore passé la journée d'hier dans le délire. Tes lettres me consolent de vingt ou trente que je suis obligé d'écrire chaque jour proprio pugno, n'ayant pas de secrétaire à qui dicter. J'ai donné mes fonctions par intérim.

A M. F.... F...., A GRENOBLE

Dresde, le 30 juillet 1815.

Je suis arrivé avant-hier tout juste pour voir représenter le Matrimonio segreto; mais, en sortant du spectacle, la fièvre dont j'étais débarrassé m'a repris de plus belle par un accès de quinze heures, avec des douleurs de léte insupportables. J'ai trop serré la mesure ; je suis parti de Sagan encore trop faible ; je pensais qu'à Dresde je trouverais les arts et la solitude. Je suis presque incapable de lire par l'extrême faiblesse, la plus grande que j'aie éprouvée de ma vie. Je trouve qu'elle m'égaye, en ce que, ne pensant plus à rien, je m'occupe de tout, du combat de deux mouches, par exemple. Je serais heureux de pouvoir passer deux mois de convalescence ici.

Quand je suis seul, je ris et pleure pour un rien ; mais les pleurs toujours pour les arts. Au moins n'allez pas croire que je me pleure. Encore cinq accès, et j'entrerai en convalescence, dit-on. Dresde me guérira.

Adieu, écris-moi au long.

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