A MONSIEUR SUTTON-SHARPE, A LONDRES
Montmorency, le 10 juin 1822.
Tout en promenant mou gros individu sur les riante coteaux d'Andiliy et de Montmorency, je me suis lancé dans la philosophie allemande; vous m'en voyez tout kanlisé, et vous porterez la p^ne de mes lectures; cela est ennuyeux, mais utile. Donc je vous envoie un Petit cours de philosophie; c'est tout simplement la réunion des notes d'un solitaire; soyez indulgent pour Tœuvre, en mémoire de Fauteur.
Exposé du système de Kant, par Kinker.
Examen de V ouvrage de M. Kinker, par M. de Tracy.
J'ai luy aussitôt après, TExamen de la philosophie de Kaut, par M. le comte de Tracy (mémoire de soixante-dix pages, inséré dans le tome lU des Mémoires de Vlnsiitut de France), Raiil ne s*est pas toujours bien entendu lui-même, et il est fortdiiQcile de l'entendre. Quand enfin Ton eu est venu à bout, Ton se trouve eu présence de vérités si simples, qu'il ne valait pas la peine de les dire. Ces vérités sont mêlées avec un tas énorme d'absurdités, qu'un homme d'un aussi grand talent que Kanl n'aurait jamais dites si son langage avait été clair.
Rien ne soutient un philosophe comme une langue forcément claire. L'homme qui est obscur en français, par exemple, ne peut pas se faire d'illusion; ou il se trompe, ou il cherche à tromper les autres. Le mémoire de M. de Tracy est aussi clair qu'on peut l'être, lorsque l'on est réduit à poursuivre son adversaire dans une sombre caverne.
Tous les systèmes de philosophie sont adressés à la jeunesse. Les philosophes, d'un amour-propre peu délicat, sous le nom de
' Voir la lettre écrite au même ami le 28 décembre 1829. (R. G.)
LKTTKES A SES AMIS. 181
systèmes de philosophie, adressent des romans à celte bonne jeunesse, et ils sont sûrs d*en être applaudis avec toute la chaleur que Ton a à vingt ans pour les romans. Ce secret fut celui de Platon à Athènes, d^Abeilard à Paris, au douzième siècle, et à Paris encore de nos jours, c'est là tout le secret d'un professeur plein de talent.
Moi qui ai soixante ans et qui ai lu tous les systèmes de philosophie, je vais adresser trente lignes à cette jeunesse, T^spéraoce de la patrie.
Il n'y a vraiment que deux sciences ^ au monde : 1° La science de connaître les motifs des actions des hommes. Due fois que vous connaîtrez les motifs véritables des actions des hommes, vous pourrez chercher à leur donner des motifs qui les portent à faire les actions dont le résultat est du bonheur pour vous. En 1822, les hommes mentent presque toujours quand ils parlent des motifs véritables de leurs actions. La science la plus utile à un jeune homme, celle qui, à vingt ans, prouve le plus d'esprit, est celle de pénétrer les mensonges de celle espèce. La véritable politique n'est que Fart de faire que M. A... ne place pas son bonheur à faire une action qui nuit à M. B... 11 est un livre dont le titre devrait être :
• De Vart de découvrir les motifs véritables des actions des kmmes, » Ce livre, c'est VEspmt d'ilelvétius.
2o La seconde des deux sciences utiles, c'est la logique, ou l'art de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur.
Ce qui fait rire dans le monde, le vrai ridicule, c'est l'action d*UD homme qui se trompe en croyant marcher vers son but; car un but, en lui-même, n'est jamais ridicule.
On rit de l'homme qui veut aller à Rouen et qui s'empresse de monter dans la diligence d'Auxerre. Un jeune homme, voulant avoir de l'esprit en 1822, se fait pédant, et cite à tout propos Juvéual ou Grotius. On rit; on se moque de lui; il s'esl ironipé de date comme de chemin ; son pédantisme eût passé pour de y esprit en 1622.
* Le mot propre serait art : un art dépend toujours d'une science ; il est la mise en pratique des procédés indiqués par une science. (H. B )
La logique est Tari de ne pas nous tromper de rouCe ea marchant vers Le but que nous voulons atteindre.
M. de Tracy a prouvé admirablement dans son Idéologie que nos erreurs viennent toujours de Timperfection de nos souvenirs. Cette découverte étonne d*abord ; quand on y a réfléchi six mois, on prend la vérité sur le fait à chaque instant de la vie.
Je réduis donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonnements ou dans Fart de marcher au bonheur.
Alceste.
A HOMSIEUE ..., A PARIS.
Paiis, le28juiUeti822.
Voici, monsieur, la seconde leçon dans la connaissance du cœur humain ; on peut lui donner ce titre :
Du granit et du remplissage calcaire ou de débris de végétation: essai de géologie morale.
Je vous serai obligé de me rendre ce papier ; mellez-le sous enveloppe et laissez-le jeudi à ma porte.
Rochers de granit.
Voilà des rochers de granit. Les débris de la végéution ont formé les parties ombrées 2, 2*
L'espace P, P* semble une plaine» aux yeux de Thomme peu exercé.
LETTRES A SES ÂMIS. 183
II faot savoir faire la différence da granit an remplissage.
Le granit, c'est le caractère natorel d'un homme; sa manière habituelle de chercher le bonheur. Le caractère est comme les traits, on conunence à le voir à deux ou trois ans, il est bien reconnaissable à seize ou dix-sept, on Taperçoit dans toute sa force à vingt^six ou trente.
Le remplissage 2, 2, c'est ce que la politesse, Tusage du monde, la prudence, fait sur un caractère.
Un jeune homme prend Fespace P, P pour une plaine. Il ne voit pas que dès' que l'homme devra foire quelque chose d'important à ses propres yeux, il suivra le contour du granit de soo caractère. Alors, dans les grandes circonstances, Tespace P, P est loin d'être une plaine.
Un second usage de cette coupe de montagne est de nous faire juger de notre caractère.
Notre caractère, bon ou mauvais, c'est comme le corps que Doas reconnaissons à seize ans, quand nous commençons à réfléchir. Beau, laid ou médiocre, il faut le prendre tel qu'il est ; seulement, Thomme sage en tire parti.
Une fois que nous savons quel est notre caractère, nous pouvons nous attendre au bien et au mal, qui en sont prédits dans les livres qui donnent la description dudit caractère. Par exemple :
Caractère violent,
phlegmalique,
tendre et mélancolique, comme J«*J. Rousseau.
Ud jeune homme de seize ans, jugeant de son propre caractère par ses actions, pourrait tomber dans celte erreur de
prendre l'espace P, P pour uidie plabe, et de ne pas comprendre <[b'il y a Un précipice en G, G.
\S'k ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
Gassio, par exemple, s'enivraot dans la tragédie que Toq donne dematii au théâtre de la Porte- Saint-Marlin, ne prévoit pas assez qu il y a un précipice dans son propre caractère, en G, G. v
La lithographie du Miroir *■ d'aujourd'hui dimanche 28 monlre le caractère de granit de Voltaire, dans une poioie comme 0, sortant tout à coup de sa politesse ordinaire et des plus simples habitudes d'usage du monde. Recevant Lekaio, an lieu de lui demander de ses nouvelles, il lui donne la réplique (le son rôle. L'amour de la gloire viagère était le fonds du caractère de Voltaire.
J'ai l'honneur d'élre,
Blâize Durahd.
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 5 août 1822.
Je suppose qu'il y a des personnes en Angleterre qui uimcnt la littérature française, et qui, connaissant déjà tous les anciens auteurs qui ont illustré cette littérature, voudraient faire connaissance avec les écrivains modernes. G'est le besoin que j'éprouve moi-même à l'égard de la littérature anglaise. Mais comment choisir entre tant de productions dont je lis les litres dans les annonces de librairie; les titres les plus séducteurs trompent bien souvent; les éloges les plus pompeux ne sont pas toujours donnés au mérite. Il m'est arrivé de faire venir un livre à grands frais, le Voyage (TEustace en Italie, par exemple. Je me souviens encore de raccès d'humeur noire qui me prit après avoir lu vingt pages de ces trois gros volumes, qui m'avaient coûté quatre-vingts francs et la peine d'écrire trois lettres.
* Titre d'un petit journal fort spirituel qui paraissait tous les jours <ni
11 parait chaque mois, en France, vingt-cinq ù irente ouvrages nouveaux. Mon projet est de vous faire connaître, par quelques lignes simples, claires, nettes et sans fard, les deux ou trois ouvrages qu'un amateur de livres peut acheter chaque mois, et les cinq ou six qu'il peut parcourir.
Je crains, monsieur, que vous ne trouviez mou ton un peu tranchant; je vous assure que je cherche seulement à être bref et clair. Personne n*est, au fond, plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions ; ^ n'est pas que. les miennes ne soient fort tranchées; mais je conçois comment on homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires.
Chaque mois je vous rendrai compte des ouvrages qui auront paru dans le mois précédent. Quoique nous soyons aujourd'hui au milieu d'octobre, j'ai des raisons de penser que les ouvrages qui ont paru en France en août et septembre ne sont pas encore connus en Angleterre. Je vais les parcourir rapidement.
L'année littéraire a commencé en France d'une manière brillante; nous avons eu, coup sur coup, Y Histoire de V Église de M. de Potier, l'ouvrage le plus profond qui ait paru sur celte ïoaiière, mais un peu sec et ennuyeux, et le Voyage en &iiisse de M. Simond ; c'est un fort bon livre que l'auteur, qui a vécu vingt-quatre ans aux États-Unis, a traduit lui-même en anglais.
Je ne vous parle pas des Mémoires de LauzuUy dont on a supprimé la moitié, celle qui avait rapport à la feue reine Marie- Antoinette. Ce genre d'ouvrages, que nous trouvons fort amusant en France, paraît choquant en Angleterre.
Les Mémoires de Lauzun sont comme Vossatura de la comédie du dix-neuvième siècle. Voilà les événements, voilà comme ils s'emmanchent; la couleur seule est ou paraît fausse. Je dis J^raîty car peut-être Lauzun avait-il l'habitude d'écrire ainsi. —La réponse de lady Barrymore à Lauzun raccusant d'infidélité avoc le comte d'Artois, serait chose neuve au théâtre. — Quant au choix des personnages, ceux des Mémoires de Lauzun sont bien ce qu'il faut. Cette comédie serait, quant aux personnages, psirfailement bien calculée pour notre siècle, si éminemment romantique. Quoi de plus plaisant que le comte d'Artois (amant
sacrifié de lady Barrymore) aUendant trois heures, dans on cabriole!, par un froid piquant, sur la place Louis XV, et croyant c... Lauiun, qui rit de le voir attendre 1
Notre haute société d'ici a été fort choquée de ÏHistaire de Paris de M. Dulaure. Cet ancien abbé est, à ce qu'il me semble, un honnâte homme, qui appelle
Un chat un chat et RoUet an fripon.
Les sept volumes de Dulaure se vendent aujourd'hui cent francs, et peut-âtre bien qu*on n*ose pas les réimprimer. Le parti opposé à celui qui a fait le succès de Touvrage de M. Dulaure a trouvé Fattaque si rude, qu'il a cru nécessaire de lui opposer un préservatif, à peu près comme on dit ici que vos roiDistres opposèrent autrefois le Quarterly à YEdinburg^Review. Cet antidote de Dulaure s'appelle le Tableau de PariSf par M. de Saint- Victor. Gela est supérieurement imprimé.
Le livre le plus piquant qui ait paru eu août, ce sont les Mémoires de M, le duc de ChoiseuL Contre l'ordinaire de ces sortes d'ouvrages, M. de Ghoiseul a publié ses Mémoires de son vivant. Il nous donne les détails les plus curieux sur la fuite do roi Louis XVI à Varennes, et sur son arrestation par le maître de poste Drouet. Ces Mémoires peignent admirablement la haute société de 1789. Rien u*y ressemble moins que la haute société de 1822. Vous pouvez en juger par M. le duc de Richelieu dernier mort ; c'était le plus simple, le plus raisonnable des hommes, le plus honnête, le plus manquant d'esprit et d'à-propos. 11 était fils de ce fameux duc de Fronsac qu'un seul mot peindra : il porta le libertinage à un point qui scandalisa, même chez le fils du fameux duc de Richelieu, dont votre Horace Walpole vient de vous donner un portrait si ressemblant et si original. (Mémoires, tome II, vers la page 50.)
Pour en revenir au duc de Ghoiseul, je vous dirai que ce nobleman jouit ici de la plus belle réputation; il est estimé de tous les partis. Ses Mémoires sont curieux en ce qu'ils font toucher au doigt et à l'œil quelles espèces de tètes le siècle de légèreté du Régent et de Louis XV avait formées en France. On est étonné
de l'étroit des têtes de ce temps-là, de la faiblesse d'esprit des gens qae M. de Ghoiseul met en scène et qui sont cependant les plas spirituels du monde. Je crois que ce qui rendait si pitoyables dans Faction , des gens d'ailleurs si aimables et avec lesquels on aurait été si heureux de vivre» c'est Textréme importance qu'ils attachaient à un million de petits soins et de petites attentions. Un Français de ce temps-là ne pouvait pas se permettre le mouvement le plus simple, la démarche la plus insigni6ante, sans songer à la règle établie par la bonne compagnie pour ce mouvement ou cette démarche. On peut juger combien M. de Bouille et M. de Gboiseul durent se trouver empêtrés quand il s'agit de combiner la fuite du roi Louis X.VI. Rien n'était plus facile, et, à force de soins minutieux, ils trouvèrent le secret de faire arrêter ce prince. Par exemple, le roi voulant faire M. de Bouille maréchal de France, aussitôt qu'il Taurait joint, fut très-embarrassé pour se procurer un bâton de maréchal de France. On songeait à faire de cela une cérémonie charmante, embellie par l'enthousiasme des troupes. Le roi, ne pouvant pas demander un bâton de maréchal au ministre de la gucnre, qu'il détestait, M. le duc de Ghoiseul se détermina à prêter à Sa Majesté le bâton de maréchal de son beau-père» le naaréchal de Stainville. Ge qui relève, par le contraste, la futilité de toutes ces idées, c'est le bon sens simple et pratique du loaitre de poste Drouet, qui reconnaît le roi Louis XVI, à la ressemblance de son effigie sur un assignat de cinquante livres, et prend les mesures les plus efficaces pour faire arrêter ce prince* Si des hommes comme Drouet eussent été chargés de le faire sauver, ils l'auraient mené en sûreté au bout du monde.
Les Mémoires de M. le dite de Ghoiseul font partie d'une collection que je vous conseille de vous procurer ; c'est la collection des Mémoires pour servir à l* histoire de la Révolution fran- Çoiiey publiés par MM. Berville et Barrière.
Ces messieurs, quoiqu'ils disent le contraire, n'osent pas publiât en entier les Mémoires qu'ils font paraître; ils sont obligés de supprimer les passages qui seraient offensants pour la famille régnante. Par exemple, ils ont été obligés de réduire d'un tiers les Mémoires de madame Gampan, femme jde chambre de la
îm ŒCTRES POSTHUMES DE STKKDUAL.
Marie-AloiocHc, qm panimmi «bns od mois. Madame Canpan conlnmil on peu les idées de martyre qa*oo veot noas dooœr sur celle priocesBe si bdle et si malheofeose.
A profios de mémoires, je tous conterai one anecdole peu comme, même eo France, sur les Mémoires du cardinal de Relz^ Van des chels-d*œavre de m>lre lîllérauire. Od sait que le cardinal, qooiqne écrÎTant 4ians sa Tieillesse, avait raconté plusicors anecdotes plantes. Jamais les femmes n^ont eu tmt dlnihieoce,^» France, que du temps de la guerre de la Fronde. Une antre raison rendrait ces anecdotes extrêmement précîeases; c^est que b galanterie se ressentait encore alors des mœars fortes du moyen âge; il y avait nne chaleur de passion, une smeériié de dévouement qui, plus tard, ont disparu de la haute société européenne.
Les Mémoires du cardinal de Retz passèrent, avant d'être publies, par un couvent de religieuses de la Lorraine. Ces bonnes religieuses efliaeèrent, avec le plus grand soin, toutes les anecdotes c;alantes. A Tépoque du Directoire, en France, Rewbell, l'un d4]ft directeurs, se 6t prêter, par la Bibliothèque nationale, le manuscrit original des Mémoires de Betz, et s'assura qu'avec de Vacide muriatique et de Teau il serait possible de faire disparaître Tencre avec laquelle les religieuses de Lorraine avaient effacé un grand nombre de lignes.
Au moment où le directeur Rewbell était occupé de sa dé' couverte, survint la révolution qui le renversa. La France fut privée d*un magistrat médiocre, mais, ce qu*i1 y a de vraiment fâcheux, c'est que, dans la bagarre le manuscrit des Mémoires de Betz fut égaré. Il se trouve peut-être aujourd'hui chez quelque épicier, qui le distribue avec son poivre comme du vieux papier.
Il est on autre genre de Mémoires auquel il manque ce qui fait le principal charme des Mémoires : la qualité d'avoir été écrit par une personne qui, sûre que son manuscrit ne serait imprimé que longtemps après sa mort, y parlait avec une frân^ chise allant jusqu'à la naïveté.
On vient de réimprimer les Mémoires de mistress Belamy, traduits en français, et les Mémoires de viademoiselle Chiron,
Ces derniers sout pleins de préteniiou, comme mademoiselle Clairon elle-même, et, de plus, assez ennuyeux. Il n'y a d'inté • ressant qa*une histoire de revenant; mais celte histoire, il faut l'avouer, fail dresser les cheveux à la tête. Les Mémoires de mistress Belamy ne sont intéressants pour vous que parce qu'ils sont précédés d'une notice sur les mœurs anglaises. Vous y verrez la manière dont nos littérateurs actuels, qui ont peur de Shûkspeare, traitent les compatriotes de ce grand homme. Cela est d'un ridicule rare, et je vous invile à ne pas prendre la chose au tragique et à ne pas vous en fâcher. Si le général Pillet vous a calomniés, lord Blainey et M. Scott nous Tont bien rendu dans leurs voyages.
Talma va donner \e& Mémoires de Lekain, c'est-à-dire une Notice sur Lekain. Le public ici est amoureux des Mémoires. Tant mieux pour lui et pour les libraires; car, d'ici à vingt ans nous en verrons de bien curieux.
L'hiver dernier, M. le prince de Talleyrand, Thomme de France qui a Tesprit le plus vif et les passions les plus viles, a fait lire deux volumes de ses Mémoires à ses amis. Ces deux volumes sont la peinture des moeurs de l'ancien régime, de nsOà 1793. Les Mémoires de l'ancien évêque d'Autun auront dix volumes in-8°, et donnent un tableau remarquable de la- po- Hce militaire sous Napoléon.
l<es Mémoires du général Ricard seront les plus intéressants ûprèsccux de M. de Talleyrand. Le général Ricard fut ami de Napoléon, quand celui-ci n'était que capitaine. Il est difficile d'avoir plus d'esprit que le général Ricard; c'est lui qui fut chargé, ^ 1814, d'aller donner ce hoax au congrès de Vienne; il mystifia complètement le congrès, en parlant dans toutes les sucic- ^ de Vienne d'une armée de deux cent mille hommes, en France, prête à agir, et fut cause ainsi que la Saxe ne fut pas partagée. C'est M. de Talleyrand qui inventa cette excellente mystiflcation.
Mais je m'aperçois que cette lettre est déjà trop longue. Je remets à l'ordinaire prochain de vous rendre compte de sept à huit ouvrages d'une assez louable médiocrité, et qu'il peut être avantageux de consulter; par exemple, V Histoire de la Musique
en Italie, du comte Orloff; les Voyages des frères Bachemlk, officiers français de la garde impériale, persécutés par le goavememenl actuel.
A MONSIEUR , A LONDRES
Paris, le i^^ septembre 1822.
Des acteurs anglais sont venus à Paris; ils y ont essayé des pièces de Shakspeare. D'abord ils ont joué sur un théâtre fort grand et essez bien disposé. La recette a été de cinq mille franes; jusque-là tout était bien ; mais ce théâtre, situé au débouché des rues Saint-Denis et Saint-Martin, est fréquenté d'ordinaire par les commis des marchands de la rue et du faubourg Saint-Denis. Ces jeunes gens ont coutume d'aller chercher au théâtre de la Porte-Saint-Martin les événements épouvantables du mâodrame et les tyrans qui dissimulent. Occupés toute la journée à mesurer du calicot, le mélodrame leur semble admirable ; c'est tout simple, ils ne connaissent pas mieux, et plusieurs, dit-on, ont pris Shakespeare (qu'ils prononcent Gha-kes-péare) pour ao aide de camp du duc de WeUington.
Pour des spectateurs placés dans de telles conditions, tout développement de passion semble ennuyeux ; il leur faut uae succession rapide de coups de poignard et de changements de décoration. 11 y a beaucoup de ces choses-là dans Shakspeare, mais elles y sont amenées par le dialogue et la marche naturelle des passions; au lieu que dans le mélodrame le dialogue n'est calculé que pour amener des coups de poignard, des enlè* vements, des cachots et des sauts par la fenêtre.
Les commis de la rue Saint-Denis ont trouvé Otello (la pièce de début des acteurs anglais) d'un ennui mortel. Dès qu'ils se sont aperçus qu'ils ne comprenaient pas l'anglais, ils se sont mis à siffler. Au troisième acte, tout à coup, Hs ont été saisis d'uoe
terreur panique, et, trois à quatre cents jeunes gens, oubliant rhooneur national, se sont mis à se sauver en escaladant la scèoe et passant par-dessus le malheureux orchestre. Dès lors, apparition des gendarmes, désordre abominable et fin de la première soirée.
Le second jour, il y avait trente mille curieux et deux esca* droDs de gendarmes sur le boulevard de la Porte-Saint-Martin. Les acteurs anglais ont été siffles dès la première phrase de r£cole de la médisance de Shéridan. Mais ici. le public était tout autre; les prix avaient été augmentés ; le parterre, cette fois, était rempli de jeunes gens fort bien vêtus, et le tapage avait quelque chose de moins vulgaire et de plus concerté.
Il m'est pénible d'avoir à révéler certaines petites intrigues, assez peu honorables, de gens qui ont toujours beauconp d'esprit et souvent une conduite fort noble et fort approuvée du public L*on ne peut se dissimuler que le Miroir, le Constitution' ^^t le Courrier français et les Débats ne disposent, en fait de ^tacies, de roptnion de la jeunesse de Paris.
n n'y a d'exception que pour les élèves, assez nombreux à la véilé, d'un jeune professeur ^ plein de talent et surtout d'éloquence, qui, pendant quelques années, a donné un cours de philosophie, et auquel il était réservé de faire paraître trop peu spacieuses les salles les plus vastes des collèges où on lui permettait de paraître. Ce jeune philosophe, puissant par la parole, et Ton peut dire digne émule du grand homme (Platon), qui est l'objet de son culte exclusif et dont il prétend ressusciter la philosophie; ce jeune professeur, parlant de littérature avec bonne foi) et ne songeant nullement à se ménager nue place à TAca- <lémie française, disait à ses quinze cents auditeurs : « Quant au ibéàtre, 6 mes élèves ! livrez-vous bonnement et simplement aux impressions de votre cœur; osez être vous-mêmes, ne songez pas aux règles. Elles ne sont pas faites pour votre âge heureux; vos cœurs.sont remplis de passions brûlantes et généreuses. Placez- vous hardiment sous les portiques des théâtres i vous en savez plus que tous les rhéteurs; méprisez les la Barpe et leurs
* M Victor Gottstn.
successeurs, Us n'ont écrit que pour faire des livres. Vous, formés comme vous l'éies par dix ans de travaux sérieux et d'études approfondies, livrez-vous à vos impressions. Généreuse jeunesse, vous aurez toujours raison quand vous pleurerez, et les choses dont vous rirez auront toujours une tendance vraiment ridicule. »
Ce qui précède n'est qu'une ombre, une contre-épreuve imparfaite, un souvenir effacé des brillantes leçons prononcées par cette voix éloquente, qui se tait aujourd'hui, et qui était écoutée avec tant de respect.
L'on peut dire que ce jeune professeur a appris, à tout ce qu'il y a de distingué dans la jeunesse, à oser, au théâtre, être soimême et n'écouter que ses propres impressions. Mais le bienfait des hautes leçons du Platon moderne a été restreint à ceux des jeunes gens qui ont assez de fortune, et par conséquent assez de loisir, pour approfondir des études qui ne sont que de simple agrément. 11 serait souverainement injuste de faire un crime à plusieurs élèves des Ecoles de droit et de médecine, soutenus à Paris par des sacrifices pénibles de la part de leurs familles, de M'avoir pas consacré six mois d'un temps précieux à se &ire une idée juste de ce que doit être la littérature en général, et en parliculier la littérature dramatique, en l'an de grâce 1822.
Le Miroir y journal rempli d'esprit, dé brillant, d'à-propos, et qui donne souvent le plaisir de deviner des énigmes piquantes ; le Constitutiomiel et le Courrier français, qui, dans leur partie littéraire, oiTreutdes articles marqués au coin d'une raison profonde ; les Débats, journal un peu jésuitique, mais plus profondément littéraire peut-être qu'aucune autre œuvre périodique de l'époque; les quatre journaux que je viens de nommer, disje, se partagent l'opinion littéraire de toute la jeunesse qui n^a pas eu le loisir d'approfondir des objets d'un intérêt un peu futile. Mais les trois premiers, le Miroir, le Constitutionnel et le Courrier y désignant souvent la jeunesse par le nom et jeunes barbares, ont acquis sur elle et ses opinions littéraires uu empire sans bornes. Cet empire n'est nullement partagé par les jésuitiques débats, dont on se méfie.
Ma tâche ici devient bien pénible ; je dois être ingrat, je dois
dire du mal de gens qui, tous les malios, me font passer une heure agr^ble. Je proteste que j'ai la main forcée par la vérité, ou par ce que je prends pour elle ; je décline d'avance toute interprétation offensante.
Après ce préambule nécessaire , entrons courageusement en inatière. Ne serait- il pas possible que parmi les rédacteurs des trois journaux qui se partagent Tempire, sur Topinion des jeanes gens qui, par leurs occupations sérieuses, n'ont pas le temps de se faire une opinion littéraire, quelques-uns eussent fait le petit monologue suivant :
«Il y a cinquante ans que Ton souffrit que la musiqi.e italieoDc fit entendre à Paris ses accents séducteurs. Cette espèce de vanité puérile , que nous avons décorée du nom d' honneur national, et nous avons nos raisons pour cela, a eu beau comhaltre pour la musique française, après cinquante ans de gueire, Feydeau et le grand Opéra vont tomber écrasés sous les coups que leur portent Topera Buffa et madame Pasta. Feydeau et le grand Opéra, ou ne chanteront plus, ou chanteront comme on chaule rue de Louvois. G*est bien là ce qu'on appelle, dans les ^rts, être anéantis. La musique des Prétendus semble ridicule, o^me aux bourgeois de la rue Saiut-Deuis, et le jeune Nourrit, qui va succéder à son père de brillante mémoire, chante comme Oû chante à Louvois.
« Telle est la vive image du sort qui nous est réservé. Shakspeare va nous jouer, à nous, auteurs actuellement estimés des vaudevilles, des comédies et des seules tragédies qui aient la vogue, le même tour que Mozart, Rossini et Gimarosa ont joué à Lesueur, à Grétry, à Lcmoine et à Berton. Nos tragédies et DOS vaudevilles rapportent à plusieurs d'entre nous dix mille francs par an, outre un peu do gloire. Si nous laissons jouer ^hakspeare en anglais à Paris, voici le sort qui nous menace :
«Quelque maudit directeur de théâtre du boulevard, au lieu '^ payer un droit d'auteur, pour des mélodrames nouveaux, à M. Guilbert de Pixérécourt ou à M. Caiguez, aura l'idée de couper avec des ciseaux une trentaine de pages dans VOtello ou <ïans le Richard IIl de Shakspearc , si mal à propos traduit de ^'anglais par madame Guizot , et nous verrons ces pièces don-
i94 ŒUVRKS POSTHUMES DE STENDHAL.
nées ccmime mélodrame. La irobième oo quatrième que Von essayera ainsi aura un succès fou. Quelque prince oCi qnekiue homme riche engagera Talma, ligier ou mademoiselle Mars à apprendre un rôle dans quelque tragédie de ce Shakspeare ; on osera représenter cette tragédie, ainsi montée, à la campagne ou à Paris, sur quelque théâtre particulier. De ce moment*lày et ce moment peut arriver dans trois ans ; dans ce siècle» où tout galope, Sylla et Rcgulus paraissent ennuyeux. Que sera-ce donc des pièces que nous autres nous avons en poriereuilie^
« Le remède est simple; persuadons à la jeunesse qu'elle fera un acte de patriotisme en sifflant les acteurs britanniques. Faisons-les siffler d'une manière outrageuse, et avant qu'ils aient pu ouvrir la bouche. Qui sait même si Ton ne lancera pas à ces maudits acteurs quelque pomme cuite ou quelque orange^? Alors le triomphe de la bonne cause est assuré ; les acteurs effrayés regagneront TAngleterre, et nous serons peut-être délivrés pour dix ans de la crainte du Shakspeare. »
Je ne sais si ce monologue a eu lieu, mais tout ce qu'il annonce est arrivé exaclemeni comme il Tannonce, à la Porle- Saint-Blarlin. Toute la vieille Académie française, ou du moins les principaux membres de ce corps, autrefois si considéré, ont joint leurs anathèmes classiques aux anathèmes politiques des journaux en faveur auprès de la jeunesse. Les acteurs anglais ont été chassés, par des pommes cuites, du théâtre de la Porte- Saint-Martin. Mais, accoutumés, à ce qu'on dit, à un pareil traitement de la part de ce qu*on appelle, en langage de théâtre, en Angleterre, les gods ( ce sont les matelots qu'on laisse entrer à moitié prix, à huit heures et demie, dans les théâtres royaux de ^ Govent-Garden et de Drury-Lane), les acteurs anglais ont tenu bon et ont eu Finsolence, malgré les anathèmes du Miroir et les épigrammes de M. de Jouy, de donner dix-huit représentations, sur le plus exigu des théâtres de Paris, dans la grange qu'on appelle un théâtre, rue Ghanlereine. Là, par un autre malheur, une mademoiselle Rosina Penley s'est fait une grande réputation. J'ai vu Talma et mademoiselle Mars, placés à côté l'un de Tau-
* liittorique.
LETTRES k SES AMIS. 195
ite, applaadir avec trauspori à la manière dont mademoiselle Penley a jone le premier acte de Bornéo et Juliette, et le rôle tout entier de la Jeune Femme colère. Malheureusement ce succès a été stérile : toute la haute société est à la Campagne; c'est la classe qui, à Paris, sait Tanglais.
II y a eu peu de spectateurs à la rue GbaDtereine, et surtout ces spectateurs n'appartenaient pas à la classe dont nous regrettoosTabsence. Nous les avons vus, dans Hamlet, se moquer des sons physiques de la langue anglaise, et toutes les fois que Ton <loiuiail à Gertrude, la mère d*Hamlet, son titre de reine qui, en anglais, se dit Queen, et qui, il faut bien Tavouer, au grand détriment de Shakspeare, se prononce kouine, nous avons eninxlii beaucoup de jeunes gens du parterre répéter en se mo- <|Dant: Oh! oh! kou-ine! kou-inel II était facile de distinguer, dans ces exclamations de mes voisins, la mauvaise humeur d'une petite vanité déçue dans son attente. Ces braves spectateurs croyaient savoir Tanglais ; ils se donnaient peut-ôtre, dans leurs coteries littéraires, pour savoir Tanglais; et ils ont vu qu'ils ne comprenaient pas Shakspeare.
11 fallait bien se venger de ce désappointement, insupportable pour nne petite vanité. De là, les épigrammes du Miroir et les recherches savantes sur la manière dont quelques matelots angles ivres reçurent, il y a soixante ans, des acteurs français qui Gèrent donner des représentations à Londres, sous la direction <IeMonet. C'était dans un moment de crise, la populace de U&dres était irritée du mauvais succès d'une guerre maritime, et Tenait de forcer le gouvernement à faire fusiller le pauvre «niral Byng. Le Miroir nous a gravement proposé cette con- <hHle pour modèle, à nous Français de Tan 1822.
Aurions-nous donc un si grand tort, si nous disions aux jeunes gens qui se prétendent philosophes et qui trouvent si étrange que reine, en Anglais, se prononce kouine :
< Eh, messieurs, laissez-nous nos plaisirs qui ont le malheur âe n'être pas les vôtres! S'il est vrai que les acteurs anglais CDnuient, le combat finira faute de combattants; ils seront bien obligés de plier bagage, quand personne ne viendra les voir KMier. Quoi, messieurs, vous voulez empêcher les plaisirs des
autres, uniquement parce que vous ne comprenez pas l'anglais? Quelle petite jalousie! Vous vous prétendez libéraux et vous vous livrez à une tyrannie aussi absurde ! On ne vous dispute pas voire nombre ; vous êtes quatre mille ; cent d'entre vous peuvent louer dix loges, cent autres occuper le parterre, et vous empécberez de jouer tous les acteurs que vous voudrez *. C'est le triomphe du nombre. Mais le lendemain d'une si honteuse victoire, cessez d'élever si haut la bannière de la Raison, cessez surtout de vous parer du nom de libéraux, de philosophes, et de demander pour tous les Français le libre exercice de leurs droits naturels; autrement, vous me rappelleriez malgré moi l'immortelle comédie du Tartufe, et je m'écrierais aussi :
« A'ous êtes libéraux, et vous persécutez I »
A MONSIEUR VAN P..., A Ï'ARIS
Vincennes, le 4 septembre iS22.
Je me surprends souvent à me trouver plus heureux que lorsque j'avais vingt ans. Cependant je vais atteindre la qua* rantaine.
Je me repeuts de ne m'ètre pas mis un samedi, en 1805. quand j'avais vingt ans, à faire la liste de mes actions de toute la seniaine. Je n'ai rien à objecter aux actions que j'ai faites comme utiles (actions pour me faire des protecteurs, pour gagner de l'argent, etc.), ou faites par devoir, comme marquer ma reconnaissance à l'oncle qui a élevé ma jeunesse.
Mais c'est aux actions que j'ai faites comme agréables que j'ai beaucoup à dire. La plupart des choses ^ue je faisais comme agi'éables, en 1805, étaient agréables pour les jeunes gens de bon ton que je voyais, pour les jeunes gens élégants plus âgés
* Historique, à la Porle-Saint-Martin.
que moi ; mais» dans le fait, ne me faisaient nul plaisir. Voilà pourquoi je suis plus heureux en 1822 : je ne fais que ce qui me cause réellement du plaisir.