SOURCE DE RIDICULE
Un homme d'esprit, qui voit un jeune homme se porter, comme à un plaisir, à une chose qui réellement Tennuie, a une occasion superbe de se moquer do lui ; car Vennui transpire, il se voit. Au contraire, rien ne donne un air plus respectable à uo jeune homme que de le voir s'abstenir d'une action qui plail à tous les jeunes gens, uniquement parce qu'elle l'ennuie.
II n'y a que l'exception de la mauvaise honte.
Rien n'est ridicule comme de voir Charles, âgé de vingt ans, Qoi prend un plaisir qui Teunuie, pour imiter son ami Adolphe, ^gé de vingt-huit ans, jeune homme de bon ton qui, dans le tond, s'ennuie aussi de cette choSè. J'ai vu un homme de quarante ans faire rire toute une société, pendant six mois, de la prétention de Charles et d'Adolphe.
Faire un samedi, jour par jour, lundi, mardi, etc., la liste de lOQies les actions qu'on a faites, comme amusantes, dans la semaine, et se demander (mauvaise honte à part) : Ai-je eu du plaisir réellement ? *
{En note): Remettre, sous enveloppe, au n** G5.
Lxxvin
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 7 septembre 1822.
M. de Jouy, le poète libéral, s'est mis dans une grande colère contre Shakspeare. Son journal, le Miroir, d'hier, est rempli de la diatribe la plus comique et la plus violente dans l'expression contre cetle plate pièce nommée Homéo et Juliette.
C'est tout simple, M. de Jouy est l'auteur de St///a, tragédie
qui est arrivée à sa cinquanlième représentation. M. de Jooy est un homme d'esprit, qui a abandonné plusieurs des absurdités du théâtre français; par exemple, les amours postiches, les confidents philosophes impassibles, etc. Dans sa tragédie de Sylla, il a osé imiter le célèbre dialogue de Montesquieu, intitulé Sylla et EucraU. Il a osé peindre un grand caractère et lui faire dire des mots simples. Gela est évidemment contre le génie du théâtre français, cela est évidemment une imitation de Shakspeare.^M. de Jouy, au talent près, est comme Voltaire; il se rapproche de Shakspeare, il Timite; mais il voudrait bien qu'il ne fttt connu que de lui seul.
M. de Jouy, Tun des personnages les plus marquants de la littérature^ française, est né au petit village de Jùuy près Versailles, c'est pour cela qu'il s'appelle de Jouy. il a été fort bel homme. Après deux ou trois années passées à Pondichâry, dans l'intimité du gouverneur et de la gouvernante, il commença à devenir célèbre dans la colonie; il eut tant de bonnes fortunes, que madame la gouvernante fut jalouse : ils se sépareront. Cette femme généreuse 6t de Jean un sous-lieutenant. Ce fut alors (comme il fallait être noble pour devenir officier) qu'il prit le nom de Jouy.
Un jour, dans l'Inde, lui et un ami entrèrent dans un temple, pour se mettre*Si l'abri d'une chaleur insupportable. Ils y tronvèrent la prêtresse, espèce de vestale. Il sembla plaisant à M. de Jouy de la rendre infidèle à Brama, sur l'autel même de son dieu. Les Indiens s'en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les poignets et ensuite la tête à la pauvre vestale, scièrent en deux l'officier, camarade de l'auteur de Sylla, qui, après la mort de son ami, put monter à cheval et galope encore.
Le sous-lieutenant de Jouy se battit fort bien, il monta en grade et enfin revint en France, il y a une vingtaine d'annés, avec une jolie fortune et une bonne réputation militaire. 11 a fait de jolis vaudevilles et deux ou trois tragédies. L'une, Tipoo- Saeb, est tombée malgré les intrigues infinies de l'auteur. La dernière, Sylla, a eu et a le plus grand succès, grâce à Tahna, qui a imité tous les gestes de Napoléon.
M. de Jouy étant l'un des personnages les plus influents de la
littérature française, j'ai saisi roceasion de vous le faire connaître. Les plates injures qu'il dit à Shakspeare laissent soup* ÇOQoerqni a préparé les scènes indécentes et étonnantes do tbéâtre Saint-Martin. Les ailleurs tragiques français ont une peur horrible de Shakspeare. M. Peniey leur a joué un tour abominable ; miss Peniey a eu un tel succès dans Jeane Shore (qne le Constitutionnel^ journal libéral, appelle Jam Soun), que les auteurs du boulevard fabriquent dans ce moment'trois mélodrames intitulés Jeane Shore, ainsi que je vous Tai dit. Toute la haute société est à la campagne ; or c'est la haute société qui apprend l'anglais et achète la traduction de Shakspeare, par madame Guizot. Si M. Peniey peut se soutenir jusqu'au mois de décembre, le tbéàtre anglais est pour toujours établi à l^aris. Si jamais on y voit M. Rean, faisant Richard III, comme il ressemble beaucoup phis à Napoléon dans ce rôle, que Talma ^ Sylla, c'en est fait de la tragédie de Bf . de Jouy.
^ succès de mademoiselle Peniey va en croissant. Tout le nooQde convenait, à la représentation de Juliette, qu'elle était ^ au-dessus de mesdemoiselles Ducbesnois et Georges, les deux premières aLCirices du Théâtre-Français. Mademoiselle Peniey a une simplicité et un pathétique que l'on n'a pas vu depuis longtemps en France. Il serait curieux qu'elle fît goûter, cet ^iver, les principaux chefs-d'œuvre de Shakspeare. En ce cas, adieu les réputations de MM. de Jouy, Ârnaut fils, Delavigne, ocelot, Bis, Guiraud, etc., etc. Chacun de ces messieurs a fait ^ on trois tragédies en style épique ; les vers sont ronflants, ^isles pièces sont d'un ennui mortel. Les personnages s'y <^ûduisent en dépit du sens commun, les vers sont copiés d'après ceux de Racine. Je parierais que dans vingt ans l'on jouera ^ France Shakspeare traduit en prose.
^ la Morale appliquée à la politique, par M. de Jouy de l'Âca- ^\e française, i volume in-8".
tf. de Jouy est le Book-Maker ^ à la mode; c'est un homme aimable^ et ses livres aussi sont aimables, mais sans aucune pro- ^eur; cela même est un avantage qui se paye fort cher. La
* Faiseur de livres.
profondeur serait un défaut dans le vrai Book-Maker. Un livre, pour se bien vendre, doit : i° avovr un joli tibre ; T être écrit sur un sujet à la mode ; 5<» é(r« facilement compris.
Or, maintenant, rien de plus à la mode que les ^scussions politiques, tantôt sur la meilleure forme de gouvernement, taniôl sur les chances de succès des deux partis ultra et libéral, M. de Jouy a lu les Garanties de M. Dauuoii, \e&Pnncipes politiques de M. Benjamin Constant; il a traduit les idées de ces messieurs eu style de journal ; il s'est vanté daus le Constilutùm' nel et le Miroir ^ dont il fait; la fortune, et voilà un livre dont on vend deu\ mille exemplaires et qui rapporte six miUe francs à son auteur.
Du reste, le livre est amusant, la morale surtout est excellente. Le but de Touvrage est de prouver que toute cruauté retombe tôt ou tard sur le parti qui la conseille au gonvernemenl. Mais c'est un livre que les gens instruits ne lisent pas, ils ont vu les mêmes choses mieux dites ailleurs.
Précis de Vliistoire de la Révolution française^ par Rabaot Saint-Etienne, un volume in-S"".
Voici un original et du premier mérite; Tédition que je vous aimonce est Li cinquième.
Me permettrez-vous, à ce sujet, de vous nommer les quatre ou cinq volumes qu*un étranger qui arrive en France doit lire pour a^oir une idée de notre révolution :
1'' D'abord, le livre de Babaut Saint-Étienne.
2^ Ensuite les deux intéressants volumes intitulés Mémoires de madame Roland.
S'^La réfutation de l'ouvrage^ de madame de Staël, par M. Bailleul, ancien député, qui fut un des plus courageux ennemis de Bobespierre. M. Bailleul a endn expliqué le pourquoi et le comment de cette époque aiïreuse : la Terreur. Ou con • spirait sans cesse contre le gouvernement, on conspirait sur tous les points de la France. Par exemple : M. le baron d'Imbert livrait Toulon aux Anglais. Les autorités locales n'avaient pas le temps de demander des ordres à Parts; il fallut donc
Voir la lellrc du 17 juin 1818, page 73.
LETTRES A SES AMIS. oo|
donner un pouvoir immense aux autorités locales; mais de quels hommes composer ces autorités?
Tous les nobles, tous les riches n'aimaient pas la République ei conspiraient conlre elle. On fut réduit à composer dans toute la France les autorités locales avec des maçons, des cordonniers,des charpentiers, des ouvriersen un mot. A quelquesexceplions près, c'était la seule classe qui aimât le système républicain. Ces gens firent non-seulement des sottises, mais, méfiants à 'excès, ils prirent peur et se lancèrent dans la carrière du sang. 4"» Après les deux volumes de M. Bailleul, je conseillerais à l'étranger les Tablettes chronologiques de M. de Montgaillard. M. (le Montgaillard est un homme très-fin, qui sait la vérité sur loul et méprise tous les partis. Imprimant en 1821, il n'a pas osé dire tout ce qu'il sait; mais du moins il ne dit jamais rien de faux et souvent fait deviner une vérité impossible à imprimer aujourd'hui.
5" Muni des lumières contenues dans les volumes que je viens dmdiqner, l'étranger pourra lire l'histoire de M. Bertrand de Molleville. Au talent près, c'est le Clarendon de la famille de Bourbon. Le livre de M. de Molleville contient les aveux les plus précieux.
L'éiranger pourra terminer son petit cours de l'histoire de la dévolution de France par :
6' l'Histoire de la guerre de la Révolution, par le général Malliieu Dumas, dix volumes in-8'.
Le général Dumas est encore un hpinme d'infiniment d'esprit, <|uine dit pas tout ce qu'il sait, et qui flatte tout ce qui a eu du pouvoir; par exemple, le maréchal BerLhier, le fameux secré- •^•fe militaire de Napoléon. Du reste, il écrit fort bien et ne ''i^^iH pas en choses importantes.
Au moyen des six ouvrages indiqués ci-dessus, l'étranger 5e«"a à même de se former une idée juste de la France. La lectore da dernier ouvrage est même une lecture de luxe et qui Jï'esi nécessaire que pour la personne qui veut approfondir la ^Qrieuse lutte des monarchies de l'Europe contre les idées ré- Hblicaines. Cette lutte à mort entre deux principes opposés est ^in d'être encore terminée.
Le curieux irouveni les détaHs les plus iotéressâDts sur la famUle régnante dans on petit volume ui-8* qui se vend un loaîs actaellement à Paris, et qui est intitulé:
Mémoires du comte de Vauban, relatife paiticulièremoit aux affaires de la Vendée et au débarquement de Quiberon.
M. de Vauban, descendant du célèbre ingénieur et maréchal de ce nom, était un émigré plein de courage. Ces Mémoires sont authentiques; l'histoire de leur publication est romanesque. C'était un des morceaux les plus curieux des Mémoires de Fouché; je vous conterai cette histoire si elle vous intéresse.
A' MADAME G..., A GREHOBLE.
Paris, le 30 septembre 1822.
A celte époque de Tannée, où la dispersion de la société rend le séjour de Paris assez maussade, le plus mince événement est une sorte de bonne fortune. Un de mes amis, à Londres, a donné une lettre pour moi à un Anglais fort désireux de voir la France. Sir John Armitage ne manque ni d'origiuaHté ni d'esprit. Afin que vous puissiez en juger, ma chère amie, je vous envoie ce qu'il a écrit, jusqu'à ce moment, sur son voyage : c^est le reflet très-fidèle de sa conversation.