JOURNAL DE SIR JOUN ARMITAGE
Calais, le 21 septembre 1822.
L'orthographe de mon nom, qui est française, m'a toujours donné le vif désir de voir la France et particulièrement la Normandie, pays où nous avons toujours dit, dans la famille, que nos ancêtres étaient grands propriétaires quand ils le quittèrent pour suivre Guillaume le Conquérant, lorsqu'il fondit sur TÂngleterre.
Je suis né assez pauvre et, par conséquent, hors d'état d'aller yoyager en France. Ma première jeunesse s'est passée à la chasse. J'ai trouvé moyen de séjourner six mois aux États-Unis, sans déranger mon petit budget. Un riche marchand de Liverpool, me sachant fort honnête homme, me donna sa procuradon; j'allai arranger des affaires qu'il avait à Philadelphie.
De retour d'Amérique depuis trois ans, il y a deux mois juste, le 21 juillet, que je me promenais dans un petit parc dont se compose toute ma fortune et qui est situé dans les environs d'York; j'étudiais; je venais de fermer un volume du Voyage en %pte, de Vohiey, et je déplorais mon sort, qui m'empêche de voyager, moi qui ai la passion des voyages, quand Tunique doniestiquequi compose à lui seul mon petit établissement est venu, en courant, me remettre une lettre de Liverpool. Je l'ouvre, je lis quatre lignes, je tombe à genoux, je regarde ma iDOQtre, il était exactement onze heures et vingt-deux minutes. C'est à onze heures vingt-deux minutes, le 21 juillet 1822, que BHm sort a changé! Un cousin éloigné, assez fier et assez sot, ^eje n'avais pas vu deux fois depuis dix ans, s'est avisé de nM>Qrir. La mort de ce cousin me laisse le titre de baronnet et one fortune de mille livres sterling, tout juste.
Ce cousin était beaucoup plus jeune que moi, il n'avait que vingt-sept ans, et j'en avais trente-six et demi le jour de mon ^bcor Je puis dire que ma vie a changé à onze heures vingtdeax minutes, le 21 juillet : ma première pensée a été de venir en France.
Je vais donc voir la France, la patrie de mes ancêtres, ce P^yssi brillant, û déraisonnable, si singulier, après lequel je ^pire depuis ma naissance, que j'étudie depuis vingt ans ! — ^gré ma très-petite fortune, j'achetais, chaque année, pour ^gt livres au moins, de cartes géographiques et de livres re- ^tifs à la France. Ma passion pour connaître ce pays m'avait même donné une teinte de ridicule parmi les sept ou huit personnes que je voyais chacune deux on trois fois par mois.
Telles sont les réflexions qui m'occupaient le 21 juillet, en rêvant à mon bonheur, et me promenant dans mon petit bois. -* Sttis-je plus Français qu'Anglais, me disais-je à moi-même?
Esl-ce avec raison que mes voisins m'accusent de manquer de patriotisme? — Mon chien favori, qui a un nom français, Médor, autre titre à la haine de mes voisins, s'arrêta au moment où je me livrais aux réflexions précédentes ; Médor attirait mon atiention en attaquant vivement le gazon avec ses pattes de devant et rejetant la terre en arrière; il faisait la guerre à une taupe; il chercha pendant longtemps à la saisir.
Voilà mon histoire et celle de mes voisins, pensai-je loul à coup. VoUà rhistoire de la haine réciproque des Anglais et des Français. La taupe est heureuse dans son habitation sous terre, et si elle pouvait parler, elle ne trouverait rien de ridicule connue rexislence du moineau, toujours perché sur nue hraocbe de quelque haie, exposé à la pluie et au vent, mis en fuite vingt fois la journée, par le premier animal que le hasard fait passer près du buisson où il a fixé son domicile errant. Cet être si malheureux, dit la taupe, erre dans un océan de lumière ; saos cesse ébloui, ses yeux sont sans doute dans un état de douleur continuelle : qu*uu moineau est un être malheureux ! Toute sa vie n'est qu'un enchaînement de positions désagréables et de contrariétés.
L'histoire du moineau et de cette taupe, c'est Thistoire de l'Anglais et du Français.
Quelle horreur, dit FAnglais, n'être pas seul dans sa niaisoui u* habiter qu'une malheureuse tranche de bâtiment, avoir un étranger à Télage au-dessus, un autre étranger à Tétage au-dessous, être exposé à rencontrer ces gens-là dans l'escalier une fois par jour, peut-être deux ! Quelle contrariété! Être peut-être Tobjet secret de leur curiosité, être peut-être examiné par eux, quelle horreur !
Les réflexions du moineau sur la vie de la taupe m'occupèrent aussi une partie de l'iieureuse matinée du 21 juillet ; j'en fais grâce aux lecteurs de mon Journal, si jamais il en a.
J'ai voulu peindre mou caractère. Un homme arrive d'Egypte et me dit : Ah ! monsieur, il n'y a rien d'imposant comme le spectacle des trois pyramides, s'élevant immobiles au-dessus d'une mer de sable.
Avant de laisser aller son âme à la sensation de ce spectacle
imposant, od se dit : Mais qael est l'homme qui me parle? mérite-t-il quelque coufiauce? — C'est peut-être un homme trèsrespectable et très-sage, trop sage peut-être! Sent-il comme mol ? Si Ton avait passé deux soirées avec cet homme, sou récit ioléresserail cent fois davantage ; on saurait juste ce qu'il y a à retrancher de ses récits pour savoir la vérité.
Eh bien, j'ai regardé avec un microscope ce qui s'est passé dans mon âme pendant les deux jours mémorables de ma vie, les^l et 22 juillet 1822. J'ai conté à mon lecteur, avec une parfaite naïveté, tout ce que j'ai pensé et senti. Par ce moyen, il me connaît déjà un peu ; il sait que j'ai près de trente-sept ans. Je suis un assez bel homme ; j'ai les cheveux et les yeux très-noirs. J'étais grand chasseur, mais depuis longtemps c'était moins le goût de la chasse qui me portait à faire la guerre aux perdrix du voisinage, que le manque de Targent nécessaire pour me livrer à quelque passe-temps plus agréable. Souvent, voyant un joli oiseau à portée de mon fusil, je me suis dit : je vais changer cet être si joli et si propre en un quart de livre de chair morte, et, au lieu de tirer, je m'en suis approché doucement et ai tâché de l'observer de près, sans lui faire peur. Voilà un des traits de ma vie qui ont le plus diminué l'estime que mes voisins avaient pour moi. Gomme j'ai T imagination tendre et imprudente, un jour que j'avais épargné un joli chevreuil qui Tenait à moi au petit trot, j'eus la faiblesse de conter mon action à une jolie fille dont j'étais amoureux; mais elle avait l'àme commune, elle rit de ma sottise et en fit part à la société. Je m'aperçus ce jour-là que je m'étais encore lromjE>é. Ce fut deux mois après que je saisis l'occasion d'aller en Amérique sans dépenser une guinée.
Je viens d'écrire ce qui précède dans le petit hôtel de Saint- Nicolas, à Calais. J'abhorre l'insolence des grands hôtels. Une journée où je me suis mis en colère est perdue pour moi; et quand je me vois faire une insolence, je m'imagine que l'on me méprisera si je ue me fâche point. J'ai donc choisi le petit hôtel de Saint-Nicolas, situé dans un coin de la ville, près la grande place du Phare à la vérité, mais dans une rue écartée, située derrière le mur de la ville, du côté de la mer. — J'avais beau- 1. 12
coup de mai de mer ce malin, à midi, en arrivant à Calais; j'avais froid. Sur ma mine anglaise, l'hôtesse de Saint-Nicolas a voula me faire du feu dans une chambre à part. Dieu m'en préserye, me suis-je écrie, je veux me chauffer au feu de votre cuisine.
Deux remarques déjà sur ce peu de mots. D*abord, j'avooerai que j*avai8 la vanité de croire savoir parler français; depuis vingircinq ans je me donne assez de peine pour cela. Or mon hôtesse ne m*a pas entendu ; j*ai été obligé de répéter trois fois. Ensuite, quand on m*a eu compris, j'ai vu que mon Dieu hCen préserve était une exclamation beaucoup trop énergique et beaucoup trop sérieuse pour une chose aussi simple, que de préférer rester dans la cuisine au lieu d'aller seul dans une chambre. J'avais la Dublesse de ne vouloir pas être Anglais. Je me suis dit, si je dis simplement et froidement : J'aime mieut rester près du feu de la cuisine, on trouvera cela sec et bieo anglais; il faut faire quelque avance à ces gens-ci pour qu'ils me parlent. Quel plaisir d'entendre parler français à des Fraaçais ! Dieu, qui me l'eût dit il y a trois mois ! Ah ! mon coosio, mon grand cousin, quel service vous m'avez rendu !
Calais, le septembre.
J*ai dîné avec trois courriers et quatre commis porteurs d'argent de la maison Rothschild ; ce sont des gens pris aussi daos la classe des courriers. Mes courriers, tous gens enluminés, de trente à trente-cinq ans, sont de petits bourgeois fort gais et d'un caractère très-ouvert. On voit les passions se succéder comme les images d'une lanterne magique dans ces âmes françaises; les passions, j'ai tort, c'est toujours la vanité ; mais celte vanité tantôt les met dans une position brillante, tantôt dans une passe moins flatteuse, et aussitôt les voilà malheureux. Plu* sieurs de mes courriers, à culottes de peau* ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; ils se sont contés réciproquement, avec de grands détails et beaucoup de piquant, l'histoire de leur vie. Et vous, monsieur l'Anglais^ me disaient-ils de temps en teoips? -— Je leur ai conté que j'étais premier groom des écuries du duc de Rutland. Comme je connais fort bien tes chevaux, que j'ai
aimés à la pas^on, j^ai pu continuer mon rôle. Je leur ai narré ma vie auprès de Sa Grâce, et j'ai parlé douze minutes pour 6ter à mes courriers toute idée de hauteur; j'ai même continué à parler ooe ou deux minutes après que» dans leurs yeux, je voyais que je les ennuyais. Gela a parfaitement purifié ma grande figure anglaise de toute idée d'impertinence. L'un d'eux m'a dit avec amitié : « Monsieur l'Anglais, ouvrez la bouche en parlant français, ne nous montrez pas toujours les dents, faites que ooQs puissions voir la langue. »
Nous avons bu, entre huit, quatorze bouteilles de vin, à quanote sous d'abord, et les dernières à quatre francs: tous étaient gris, un seul arrivait à l'ivresse ; entendez l'ivresse bavarde et gaie d'un Français :.
A MORSIBGR ...., A LONDRES.
Paris, le 11 novembre 1822.
Monsieur,
Le iameux imprimeur Didot vient d'imprimer un petit ouvrage ^glais, qui n'a été tiré qu'à vingt exemplaires, circonstance doDt on m'a administré la preuve. Ce livre rare, même en naissûfit, n'a que soixante-cinq pages iu-8*^ ; tl a pour titre Family (oiecdotes,
i'ea aurai un exemplaire d'ici à quinze jours.
lALaide Moïse , par M. Salvador, trois volumes in-8*.
Voilà encore un livre qui arrive cinquante ans trop tard, comme VEsprit de VÉglise de M. de Potter. M. Salvador, écrivant en 1770, fût allé à la célébrité, comme MM. d'Holbach et Boulanger. Aujourd'hui, nous regardons, à Paris, l'histoire des rois du people hébreu avec la même curiosité qui nous ferait étudier l'histoire des Caciques de quelque peuplade indienne, jeune de civilisation. Le livre de M. Salvador, quoique un peu en-
iiuyeux, esl le m^ineur à lire sur cette matière. Il faut y joindre le pamphlet de Volney, intitulé Saûl, ou du Sacre des rois, lequel pamphlet empêcha, il y a trois ans, le sacre du roi de France actuel. M. de Talleyrand déclara à son oncle, alors toulpuissant (M. le cardinal de Périgord), que celte cérémonie était frappée de ridicule.
Marguerite Aymon, par madame de Gubière, deui volumes in-i2.
Voici un roman qui fait beaucoup de sensation dans la haute société ; c*est qu'il esl écrit par une très-jeune femme d*un colonel de Tarmée de ffapoléon, habitant la province avec son mari. Mourant d'ennui, madame de Gnbière s'est mise à écrire, le colonel s'est emparé du manuscrit et Ta fait imprimer; on dit qu'elle en est au désespoir. Quoi qu'il en soit du désespoir, feint ou réel, d'un auteur qu'on imprime et qui a du succès, Marguerite Aymon préseule uue copie exacte des mœurs actuelles. L'opinion est libérale, mais quand on veut marier sa fille, la première question est pour savoir si le gendre futur est marquis ou seulement baron.
L'auteur de Marguerite Aymon a décrit des aventures arrivées dans sa propre société. Un jeune homme de vingt^trois ans, adorant sa cousine, qui en aimait uu autre, alla à la guerre, en lialie, en 1812, pour chercher la mort. Blessé mortellement, il fit un testament et laissa soixante mille francs à l'auteur du roman nouveau. La jeune légataire, loin de vouloir s'approprier ce don, chercha une jeune fille, parente de l'amant malheureux, et la maria avec ces soixante mille francs. Ce trait, si romanesque et pourtant connu de tout Paris, est l'un des plus jolis événements du roman nouveau. Ces événements ont tant de simplicité, que je doute qu'il réussisse traduit en anglais.
Histoire de la Gaule, par Marincourt, trois volumes in-8®.
L'aclivitc de la pensée esl immense en France. Autrefois il fallait être homme de lettres pour écrire. Aujourd'hui que nous avons lous appris à écrire correctemenl, uu capitaine à la demisolde ou un préfet destitué se met à écrire pour occuper ses matinées. Cette disposition est favorable aux lettres. Des gens qui ont agi mettront plus de pensées en circulation que des
LETTKKS A SKS AMIS. 209
gens de letlres uniquement occupés, pendant leur jeunesse, à peser un hémistiche de Racine, ou à rechercher la vraie mesure d'oD vers de Pindare.
L'ouvrage de M. Marincourt nous raconte ce qui se passa entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin avant la conquête de César, el depuis César jusqu'à Clovis (en 500). M, de Sismondi et M. Picot ont déjà traité de cette époque. M. Thierry travaille aussi à un grand ouvrage sur le même sujet; nous ne pouvons manquer d'arriver à la vérité. Les trois ouvrages de MM. de Sismondi, Picot et Marincourt sont un peu ennuyeux, quoique très-savants. Nous espérons mieux de celui de M. Thierry, connu par de chnrmanies lettres sur l'histoire de France (voir le Censeur de 18 1 7).
Ia Comtesse de Fargy, par madame dé Flahaut-Souza, quatre volumes in-i2.
Ce roman-ci peut être traduit en anglais. Vous avez déjà accneilli Charles et Marie, roman du même auteur. La Comtesse deFargy présente une extrême délicatesse dans les scniimeius mériie compensé par l'absence de tout trait fort et jirofond.
Madame de Flahaut est toujours ce que Walter Scott n est j.j- Diais. Cent pages d'amour délicat, peint par madame Fla!i:îui, donneraient la vie aux trois volumes de Nigel, j)ar exemple. Elle aurait donné une grâce charmante aux amours dn jeniie brossais avec la froide Marguerite. Waller ScoU es( injuste avec Taroour; il le peint mal, sans forée, décoloré, saiis énergie. On voit 1Q*il a étudié Famour dans les livres el non dans pon pro;;re cœor. Madame de Flahaut, élevée à la cour dxi Louis XVI, nous peint sans cesse et un peu longuement l'amour efféminé qui refait à Versailles en 1780. Le premier volujue do ses romans ^nse beaucoup, le quatrièine lasse toujours. C'est que ses héïW ont une sensibilité maladive. Les mœurs étaient si légères en 1780 que, pour leur donner la faculté d'être peintes, même <ians on roman frivole, il faut leur prêter une énergie que l'on ne trouvait plus parmi les classes élevées dans la France de 4780. Or c'est celte énergie que madame Flahaut ne sait pas peindre àme manière naturelle. Quoique ce roman soit écrit avec bien pïns de finesse, de délicatesse, de prétention, de noblesse, elc., que Wargtierite Aymon, j'aime mieux le premier roman de ma-
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dame de Gubière que le dernier ouvrage de madame de FkhaaU Souza. Les petils-fils de M. de Souza sont à demi Écossais.
Considérations générales sur les applications de la géoméinet par M. Charles Dupiii de rinslitut. — In-4°. 2 feuilles.
Tous nos savants sont frivoles et ne songent qu*à faire leur cour et à aller à la messe, bien peu travaillent en ôoaseience. l^e public distingue MM. Ârago, Boissonnade, Courier et Dupin. On reconnaît dans le dernier ouvrage de M. Dupin le digne élève de Monge. La base du savoir mathématique de ce grand homme était une bonne logique. 11 avait commencé par être tailleur de pierre à Metz, et c'est de là qu'il partit pour s'élever, sans intrigue, à la place de sénateur, après avoir été l'un des fondateurs de rÉcole polytechnique. M. Dupin, bien coddu en Angleterre, est Tun des meiileurs élèves de celte école qui vient d'être désorganisée en 1822, et qui a donné quatre mille cinq cents sujets distingués à la France. Ses Considéraiions sont un excellent supplément à tous les cours élémentaires de géométrie.
Voyage pittoresque autour du lac de Genève.
I^e texte de ce livre est assez plat ; cependant je le conseillerais à tous les étrangers qui vont visiter les bords du Léinao. Rousseau leur a donné une célébrité exagérée. Je connais trois ou quatre autres lacs bien supérieurs en beauté ; mais, Genève étant une colonie anglaise, un habitant de Londres qui y arrive croit presque n'avoir pas changé de pays. A Lausanne, on est plus gai et on a moins de morgue. La seule des institutions de Napoléon qui subsiste, c'est la petite république très-libre du canton de Vaud, dont Lausanne est la capitale. Comme cet Etat est très-petit, il meurt de peur d'être reconquis par l'aristocratie bernoise.
Collections des théâtres étrangers, 25 volumes in-8^ Cette collection manquait tout à fait en France. Racine, qui ne mourut qu'en 1699, ignorait aussi entièrement Sbakspeare que nous ignorions, avant le volume du Théâtre suédois, qui vient de paraître, l'existence deM.Léopold, poète suédois.
Ce M. Lëopold, comme tous les poètes des nations à civilisation factice, copie servilement Racine et les autres tragiques
français. On nous donne deui tragédies de lui : Odin et Virginie.
Odin se trouve le contemporain de Pompée. L'énergie et la magnificence de ce roi barbare, vénéré comme un dieu par ses sajets, foit un beau contraste avec la raison élégante de Pompée, général romain, qui se trouve, dans cette tragédie, le représentant de la civilisation. Dans sa tragédie romaine de Virginie, M. Léopold a eu Tidée ridicule de supposer que Virginie est amoureuse en secret du décemvir Âppins.
Une grande révolution théâtrale se prépare en France. D*ici à quelques années, on fera la tragédie en prose et l'on suivra les errements de Shakspeare. On remarque dans les bibliothèques publiques que sept ou huit exemplaires de la nouvelle et assez plate traduction de Shakspeare, par le célèbre N. Guizot, ne suffisent pas à Tavidité des jeunes gens, il y a tout juste un siècle que Voltaire, après avoir imite Othello dans sa Zaire, apprit aux Parisiens, dans ses Lettres sur les Anglais, qu'il y avait un barbare nommé ShsdiLspeare qui avait quelquefois des lueurs de géuie.
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 27 novembre 1822.
Monsieur,
Nous aurons prochainement les Dîners du baron d'Holbach, par madame la comtesse de Genlis.
Madame de Genlis a été Tune des femmes les plus passionnées et les plus jolies de son temps. Elle a infiniment d*esprit et cependant son style est froid et souvent ennuyeux ; c'est que madame de Genlis a toujours songé, en écrivant, au rôle que l'auteur jouait dans le salon. Madame de Genlis a compris que la considération d'une femme qui compte près de quatre-vingts ans ne pouvait que gagner à afficher des principes extrêmement monarchiques.
Les deux volumes dont je viens de vous donner le titre feront beaucoup de scandale dans un mois, quand ils parailronl. Ce sont, à ce qu'on assure, des conversations où Diderot, Marmontel, Raynal et tous les gens d'esprit de l*époque de 1778 affichent les principes et les idées tes plus contraires aux. sentiments que madame la comtesse de Genlis affiche aujourd'hui, il y aura dans cet ouvrage beaucoup de calomnies contre les écrivains de la fin du dix-huitième siècle ; mais si leurs talents sont mal appréciés, leurs portraits seront dessinés avec vérité. Madame de Genlis était fort galaute alors, et a connu de fort près la plupart des gens célèbres dont elle va nous donner la satire.
Le vrai tableau de la société des gens de lettres de 1778 se trouve dans les Mémoires de Marmontel et de madame d'Epinay, et dans la correspondance de Grimm. Tout ce qui survit du siècle spirituel de Louis XV nous dit que Grimm, surtout, est rigoureusement vrai à Tégard de ses illustres contemporains.
VEsprit de r encyclopédie, quinze volumes in-S®.
Voici un de ces ouvrages que le gouvernement poursuit de sa défaveur et dont on vend mille exemplaires on quinze jours. C'est une nouvelle édition de tous les articles piquants qui firent jadis la fortune de la fameuse Encyclopédie, publiée en trente volumes in-folio, par d'AIenibert et Diderot. Celte entreprise valût sept cent mille francs de bénéfice aux libraires, et à peine deux mille francs par an aux deux philosophes, pendant quinze ans qu'ils y travaillèrent. V Encyclopédie pénétra rapidemeul dans toutes les bibliothèques, ce fut un coup mortel porté aux préjugés dans tous les genres. Cependant, si Bonaparte n*eûlpas été détrôné, jamais Ton ne se serait avisé d'imprimer, en 1822, V Esprit de V Encyclopédie.
Mémoires sur les Cent'Jours, deuxième partie, par M. Benjamin Constant.
Les Cent'Jours ont été le règne du général Camot, c'est-àdire le règne de la République. Napoléon n*était, à proprement parler, que ministre de la guerre. 11 n'a £ait qu'une action de souverain, le fameux Acte additionnel aux Constitutions de VEmpire. Cet acte 6ta toute illusion ; on reconnut dans l'exiié de retour de l'île d'Elbe Tambitieux qui avait cherché à étouffer
en France tout amour pour la liberté. Le peu de principes jusles qui se trouvent dans Vacte additionnel y fut mis, malgré Tempereur et surtout malgré son ministre M. le duc de Bassano, par M. Benjamin Constant. Cet bomme courageux qui, en 1802, avait combattu Bonaparte au tribunal, n'hésita pais à le seconder en 1815. Cette démarche a pu être blâmée, parce que M. Benjamin Constant est fort pauvre. Bonaparte le fit conseiller d'État avec vingt-cinq mille francs d'appointements. La plupart des collègues de M. Constant au tribunat, ayant abandonné la patrie en 1802, ont eu de grandes places et de bous appointements, de 1802 à 1814.
M. Constant regarda la domination de Napoléon, en 1815, comme un fait; ce mal donné, il chercha à Tamoindrir.
M. Constant a fait l'histoire complète de cette époque romanesque; il vient d'imprimer un extrait assez timide de son histoire, il n*a rien dit que de vrai ; mais la crainte de la prison (i laquelle il est condamné pour six mois ) Ta empêché de dire toute la vérité. Cependant on devine le vrai , même au travers des réticences d'un homme d'esprit; c'est ce qui rend fort piquant le dernier livre de M. Constant. Si le style en est un peu vague, on voudra bien se rappeler le ton des pamphlets anglais publiés pendant le règne de Jacques et avant la révolution de 1688. Jamais Thisloire d'aucun peuple ne présenta une similitude aussi complète que celle de la France en 1 822 et celle de l'Angleterre en 1684.
£«ais sur le Portugal, par M. Balbi, 2 vol. iu-8'». Très-bon livre de statistique, peu intéressant, mais fort utile, et donnant du Portugal une idée qui doit être vraie. M. Balbi a habité longtemps le Portugal, et paraît honnête et sensé.
Bistoire des Fonctions du Cerveau, par le docteur Gall, 2 vol. in-8*. Voici encore une exposition du système des dispositions invincibles du docteur Gall. Cet homme d'esprit est venu à Paris il y a quinze ans ; on Ta trouvé excellent médecin : il y a fait nne fortune brillante. En connaissant l'homme, on a appris à avoir de la considération pourson système. Je connais beaucoup <le médecins fort sensés et des opinions les plus opposées en philosophie qui s'accordent à dire qu'il y a un fond de vérité
dans le système de Gall. 11 est sûr que les philosophes modernes les plus estimés, et Uelvétius à leur tète, u*oat pas connu Tun des plus grands motifs des actions de Thomme, Vinstinct. L'opinion des philosophes de Paris est que le système de Gall est digne d*ètre examiné de nouveau. Il faut être savant en anatomie pour combattre le docteur Gall, qui, assure-t-on, a tait dlmportantes découvertes sur la structure du cerveau. La ooiivelle édition du système de Gall aura huit volumes.
Histoire naturelle des Animaux vertébrés, par Lamark, septième volume. Voici Tun des ouvrages les plus estimés par les savants dex^e pays-ci. La France ne produit plus de gens de lettres, mais elle brille encore dans les sciences. Les noms des Fourier, des Gay-Lussac, des Dulong , des Legendre, sont connus en Europe. Leur suffrage honore le livre de H. Lamark et recommande à l'attention ce nouveau volume d'une productioo déjà célèbre.
Mémoires de Leclerc , 4 vol. Bruxelles. Cet auteur est contemporain de Philippe de Gomines, dont les Mémoires sor Louis XI et Philippe, duc de Bourgogne, sont si célèbres. Gomines fut le duc d*Otrante de PhUippe, duc de Bourgogne ; il le trahit pour Louis XI , qui lui donna la seigneurie d'ArgeaUu et en fit un de ses principaux ministres.
Leclerc est moins homme, mais beaucoup plus amusant qae Philippe de Gomines dans ses récits, et beaucoup plus pittoresque dans ses descriptions. Le style en est vieux ; cependant, on s'y accoutume au bout d'une heure, et en prenant la précaution d'écrire un petit vocabulaire de cinquante ou soixante mots ; c'est comme on fait pour les mots écossais, en lisant les romans de Walter Scott. Gomme Leclerc, simple conseiller dans une des cours de justice de Philippe de Bourgogne, n'avait pas trahi son maître, il n'interrompt pas à chaque instant sa narration, comme Philippe de Gomines, pour faire de la morale. Je conseille les Mémoires de Leclerc, surtout aux personnes qui veulent faire des romans historiques dans le genre de îiigel ou de Waverley. Les Hémoires de Leclerc sont remplis d'aventures singulières et de grandes passions qui n ont besoin que d'être développées ; il y a des descriptions qui, par leur pittoresquCi
rappellent le charme de certaines descriptions de Waiter Scott dans Ivanhoe.Vûê scène analogue, décrite par Leclerc, se passe à Châlons-sur-Saône.
des Cabinets et des Peuples, par M. le baron Bignon, député et légataire de Napoléon.
Voici UD gros livre qui aurait beaucoup de succès traduit eu anglais. C'est Thistoire de la vie et de la mort de la Sainte-Alliance, que M. Bignon dit être morte à Vérone. C'est Thistoirc de la guerre de Sept Ans, des peuples contre les rois; Tauteur Ta appelée : Des Cabinets et des Peuples, parce qu'il dit que la gnerre n'existe qu^entre les ministres des rois et les peuples ; les rois, gens modérés, pour la plupart, et amis des plaisirs, s'accommoderaient assez de la vie de roi constitutionnel. Les constitutions ne sont terribles que pour les ministres, qu'elles exposent à s'entendre dire des vérités dures et qu'elles forcent au Iravail.
Le livre de M. Bignon est exact et vrai ; du côté de la fidélité bistorique il n'y a aucune objection à lui faire ; mais il n'est ni piquant ni amusant. L'auteur l'a écrit du ton d'une note diplo - Mique, avec toute la mesure possible et en gardant toutes les avenues contre la critique. Il est infiniment plus^^age que cet vlequin d'abbé de Pradt, et cependant il n'a pas eu. la centième partie des lecteurs de l'abbé. M. Bignon écrit l'histoire de lâ diplomatie en Europe de 1790 à 1814; Napoléon-hii a laissé cent mille francS; par son testament, en l'invitant à écrire cette bistoire.
A MONSIEUR ..., A LOKDRES.
Paris, le 4 décembre 1822.
IVon certainement, monsieur, je n'ai point laissé là le cours de mes recherches sur le rire; celles que j'ai recueillies sont déjà assefe nombreuses pour pouvoir en former un essai philo'
sophique sur ce sujet difficile ; bien que fort incomplel encore, je pourrai vous le communiquer à notre première eulrevue. En attendant, vous aurez des observations faites ce soir même sur cette sorte de convulsion, dont les causes sont si variées.
Je suis allé ce soir au Tartufe, joue par mademoiselle Mars, pour éclaircir mes idées sur le comique. Je n'ai guère fait de progrès dans' ces idées depuis dix ans. Quand je pense au comique, je ne fais guère qu'arriver sur d'anciennes traces.
Mon mobile est ceci : si je pouvais Caire du comique une analyse aussi claire et aussi complète (modestie à part et suivant moi) que celle que j'ai faite de Yamour, travailler dans le genre comique ne serait plus qu'un badinage pour moi ; je douoerais des coups de pinceau hardis, comme je ferais si j*avais à peindre (exactement et non pour produire un certain effet) le cœur d*uae femme qui aime, soit de l'amour de vanité, soit de l'amour passion.
On a fort peu ri ce soir au Tartufe; on a plusieurs fois souri et applaudi de plaisir, mais l'on n*a ri franchenoient qu'eu deux endroits :
V Quand Orgon, parlant à sa fille Marianne de son mariage avec Tartufe (deuxième acte), découvre Dorine près de lui qui l'écoute.
2<^ Le second rire a, je crois, eu lieu dans la scène de brouille entre Valère et Marianne.
Un fait certain, c'est que la seconde pièce, les Jeux de V Amour et du Hasard^ a fait beaucoup plus de plaisir que le Tartufe,
i"* C'est un roman, et tous les jeunes cœurs à mes côtés sympathisaient au Dorante, c'est-à-dire voyaient une maîtresse dans mademoiselle Mars.
2° Cette pièce n'est pas sue par cœur comme le Tartufe.
5** Sans que le sot parterre s'en rende compte, les barbarismes, les périphrases, les tours inexacts et qui disent irop ou trop peu, nécessités par les vers, l'ennuient ; la prose de Marivaux lui convient bien mieux.
Procès verbal exact des rires du parterre en 1822 : voilà un
LETTUtS A SES AMIS. 217
iwn livre bieu iustructif à faire. Le pédantisme et la lecture des théories bouchent les yeux aux trois quarts des spectateurs.
4" Le Tartufe vivra en 1922 ; que dira-l-ou alors des Jeux de ^awotfr de Marivaux?
Tous les défauts de la langue du Tartufe auront disparu sous le vernis antique, en 2500, dans sept siècles d*ici.
Il reste donc constaté pour moi, par mon expérience de ce soir, que l'on rit fort peu au Tartufe; ou n'a ri* que deux fois, el eucore le rire a été bientôt absorbé par l'intérêt sérieux. Cependant beaucoup de scènes sont doublées à la Molière. Dorine est la doublure de la conversation d'Orgon, proposant Tartufe à Marianne, et de la scène de brouille des deux amants.
Dainis est la doublure de la scène de la déclaration d*amour faite par Tartufe à Elmire.
Ces doublures donnant deux objets à noire attention : par exemple, Vimpression faite sur ràrae <le Dorine dans la scène de brouille, offrent im canal à rattenllon du spectateur, qui serait ennuyé par le grand courant de la scène, par la querelle d'amour entre Marianne et son amant. Voilà ce que j'appellerai scènes doublées (comme ou dirait un morceau de drap doublé de soie).
Mais, quoique le rire ne naisse que deux fois, Molière a sans cesse travaillé à donner un vernis de ridicule aux scènes du Tartufe. Sans cette admirable précaution, il donnait dans le plus abominable odieux^ et tout plaisir cessait à l'instant. Sa pièce n'était plus qu'un misérable drame, nous attristant sur un des mauvais côtés de la nature humaine.
Il faut que j'analyse bien, que je décrive dans ses moindres détails, ridée de bégueulisme ; c'est là la qualité dominante du public actuel. Ce soir, il murmurait sans cesse de l'esprit de Mourose (le faux Dorante) ; le sot public craignait de donner une mauvaise opinion de son propre esprit en ne murmurant pas des galanteries du faux Dorante; la plupart sont fort naturelles et bien plaisantes. Cela ressemble aux phrases pathétiques du vicomte d'Arlincourt ; c'est de l'esprit de laquais. Le faux Dorante s'évertue et doit se trouver fort aimable. Cela est agréable comme du vin délicieux.
Le public murmurait sans cesse; pure affectation; chacun murmurait pour être enteudu de son voisin.
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 1*' janner 1823.
Monsieur,
M. Picard, le plus vrai de nos poètes comiques, le seul qui ail su peindre un petit coin de la société contemporaine, publie un second roman :
Jacques Fauvel, quatre volumes, par MM. Picard et Droz.
Gomme le premier (Eugène et Guillaume) , il sera beaucoup lu, assez loué, et bientôt oublié. Qu'est-ce donc qu'il y manque? Le piquant. Tout est vrai dans Jacques Fauvel, mais tout y est commun ; rien, ou presque rien, ne valait la peine d'être dit. Ce roman enchantera uue classe de lecteurs, les gens sans imagination. Us seront ravis de voir enfin un ouvrage d'imagination, qu ils puissent comprendre et qui ne leur semble pas extravagant.
Jacques Fauvel naît en Auvergne; il raconte fidèlement, raisonnablement et platement) TJiisloire de sa vie. Tous les journaux diront du bien de cet ouvrage, parce que MM. Picard et Dro2 sont des littérateurs estimables et des gens bonnêtes. Tout se fait par coterie dans notre littérature ; malheur à Tbomme de talent qui ne fait pas dix visites, eu bas de soie noirs, tous les soirs ; jamais il ne verra ses ouvrages annoncés. G^est comme nos ministres : pour chaque déparlement il en faudrait deux : Tun chargé de travailler, et Tautre d'intriguer; sans cela pas de succès.
Je conseillerais cependant aux étrangers de lire le Jacques Fauvel de M. Picard. Ils y trouveront une peinture fort ressemblante de la France et des caractères français* Paris est le salon
LETTRES A SES AMIS. 2iU
de TEurope ; tout le monde vent savoir ce qui s'y fait el ce qu'on y dit. C'est une manie, mais, puisqu'on en est possédé, il vaut mieux chercher à la satisfaire en lisant le Fauvel de M. Picard que telle rapsodie nouvelle d'un voyageur anglais, qui se met hardiment, comme feu M. Scott, à décrire une société qu'il n*a jamais \ue, et dont, y eût-il été admis, il n'eût pu comprendre les finesses et les sous-entendus qu'après un an d'habitude. Les Manteaux, par M. Loeve Veymar; deux volumes in-i2. Voici un ouvrage dans le genre du Table- talk de M. Hazlitl. C'est une suite d'histoires dans lesquelles un manteau joue toujours un grand rôle. 11 y en a une fort intéressante,' mais dont, à l'exemple de Tauteur, je devrai m'abstenir soigneusement de nommer le héros. C'est un beau jeune homme qui, à Florence, devient amoureux d'une jeune fille et lui fait la cour de la manière la plus mystérieuse. Il l'épouse, il la rend fort heureuse ; mais de temps en temps il prend un manteau rouge et se rend chez le podestat, fiietitôt la curiosité empoisonne le bonheur de la jeune épouse. Une nuit, sachant que son mari est appelé chez le podestat le lendemain de bonne heure, elle s'échappe de son Ht, se revêt de son manteau; elle paraît chez le podestat de Florence; sa présence inspire la terreur; elle trouve plusieurs aventures- singulières, toujours pendant la nuit; avant le lever du soleil, elle rentre à la maison. Son mari, qu'elle adore, ne s'aperçoit de rien, mais aussi elle n'a rien découvert. Il sort, comme à l'ordinaire, enveloppé de son manteau. Une heure après elle met la tète à la fenêtre.... Que voit-elle? Le plus horrible spectacle, et, comme l'héroïne d'un roman anglais de la vieille école, elle devient folle. Je ne dirai pas dans quelle horrible fonction elle a vu l'homme qu'elle adorait.
Ce conte est plein d'esprit et de talent. Il y a en trop dans les Manteaux, ce qu'il y a en moins dans le Fauvel de M. Picard. 11 y a chez M. Loeve excès d'esprit, intempérance de force et de chaleur; mais je parierais qu'aucun journal ne louera M. Loeve, excepter 4 /5ttm, bon petit journal, trop raisonnable, auquel il travaille.
Au milieu de la médiocrité générale qui étouffe la littérature rançaise» voici deux jeunes gens de talent qui viennent de dé-
220 (EUVRES POSUiUMES DE STEiNDHAL.
buler : M. Migoet, auteur des Inslitutiofis de saint LoiiiSf couronuées par rAcadéraie, et M. Loeve Veymar: vous pouvez lire hardimeut les ouvrages signés de ces uoins.
Lou Bouquet provençaou, uu volume in-lS.
M. Rayuouard, secrétaire perpétuel de l'Académie frauçaUe, est uu savant qui a eu de Tesprit dans sa jeunesse. Il a fait la tragédie des Templiers, où, au lieu de copier Racine, comme la tourbe des poètes actuels, il a osé imiter Corneille. Sa tragédie est froide, noble et sèche ; mais', enfin, elle est un peu diiïéreule de celles de MM. Delavlgue, Soumet, His, et autres grands hommes de même force.
M. Raynouard est de Marseille ; il a fait cinq volumes ennuyeux sur les troubadours qui, vers Tau 1500, créèrent une littérature si originale, dans les environs de Garcassonne. M. Raynouard a remis un peu à la mode, en Provence, les poésies en langue du pays. Je viens de lire le petit volume dont je vous parle ; il y u quelque vestige de naïveté de sentiment et de Tespril arabe que Ton trouve dans les troubadours du quatorzième siècle. Cela eàt plus curieux que touchant ; mais, enfin, ces poètes provençaux ne copient pas la cour de Louis XIV, ainsi que tous les autres poètes français passés et présents, et j'ai presque envie de dire à venir.
Qui nous délivrera de Louis XIV '/
Voilà la grande question dont la solution renferme le sort de la littérature française à venir. Les gens de lettres actuels se sont fait uu point de doctrine de soutenir la guerre à la Louis XI V, et r Académie française est devenue plus intolérante et presque aussi absurde que la Sorbonne.
Valérie, comédie en Crois actes de M. Scribe.
Cette comédie sentimentale aura quatre-vingts représentations. Pourquoi? C'est qu'elle sort du genre de Louis XIV. Elle courait le plus grand danger d'être simée le premier soir; mais le public n'a osé siffler la délicieuse mademoiselle Mars, qui joue le rôle d'une jeune (ille aveugle de dix-huit ans. La pruderie littéraire du public ayant été surmontée le premier soir, ce bon public s'abandonne avec délices au plaisir, si nouveau pour lui, de voir du neuf.
Valérie est un romau de madame de Krudener transporte sur la scène. M. Scribe est un homme de trente ans, qui a déjà dooné quatre-vingt-quinze comédies ou vaudevilles; quatrevingts sont oubliés, mais quinze ou vingt sont des pièces charmantes; et, tous ensemble, grâce aux droits d'auteur, donnent quarante mille livres de rente à M. Scribe. Valérie, où tout est esquissé, mais où rien n^est approfondi, est aussi jolie à la lecture qu'à la scène ; car, heureusement, elle est en prose.
Odes et poésies sacrées y par M. Hugo; un volume.
Faire correctement des vers est devenu un métier daçs la littérature française. Un jeune homme, en travaillant constamment, pendant quatre ans, à apprendre par cœur et étudier les vers de Racine et de Delille, parvient, eu général, à faire des vers corrects et assez bons au premier coup d*œil ; le mal est qu'à peine en a-t-on Tu quinze ou vingt, Ton se sent une irèsgrande envie de bâiller.
Voilà ce que n'a pas dit le numéro 74 de YEdinburg-Revieiv, dans son cKcellent article sur la poésie française. Nous avons à Paris quatre mille jeunes littérateurs qui font bien le vers français; il y eu a trois ou quatre, peut-être, qui sont parvenus à faire passer leurs pensées dans leurs vers ; ce n'est pas une petite affaire. Sur ces quatre mille poètes, beaucoup ont des pensées; mais comment les rendre dans la langue.de Racine? Dès qu'ils ne peuvent plus parler de Muses, d*Apollon, tïHélicon, à' inspiration, de mélancolie et de souvenirs, ils n'y sont plus.
M. de Lamartine a eu une vie de poète, une vie romanesque, une vie agitée par les grandes passions et par des sentiments héroïques; il a perdu, à Naples, une femme qu'il adorait; après quatre années de douleurs, il est parvenu à pouvoir faire parler son cœur en vers ; il a trouvé des accents louchants ; mais, dès qu'il sort de l'expression de l'amour, il est puéril, il n'a pas une pensée de haute philosophie ou d'observation de l'homme: c'est toujours, et uniquement, un cœur tendre au désespoir de la mort de sa maîtresse.
Du reste, YEdinburg-Review s'est complètement trompée en faisant de M. de Lamartine te poète du parti ultra. Ce parti, si habilement dirigé par MM. de Vitrolles et Frayssinous, cherche à
2iâ ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
adopter toales les gloires. \\ a procuré à M. de Lamariine neuf éiiilions de ses poésies ; mais le véritable poète du parti, c'est M. Hugo.
Ce M. Hugo a un talent dans le genre de celui de Young, Fauteur <les l^ights Thoughts: il est toujours exagéré à froid ; sou parti lui procure un fort grand succès. L'on ne peut nier» au surplus, qu'il ne sache fort bien faire des vers français ; malbeurensemeut il est somnifère.
Esquisses historiques de la Révolution , par Dulaure, ex-représentant du peuple; quatre volumes.
M! Dulaure a un véritable talent historique, et, ce qui est bien singulier, ce talent n'est nullement influencé par les théories du jour. Il est sans affectation, sans sensibilité hors de propos, sans manies de théories générales à propos du moindre petit fait. M. Dulaure fait à chaque page une ou deux fautes de français que le moindre écolier pourrait corriger. Nous lui devons un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis la Restauration : c'est Y Histoire de Paris eu huit volumes.
Les Esquisses historiques seront accompagnées de figures» Je conseille d'avance cet ouvrage à tous les voyageurs anglais qui veulent parler de notre révolution. Il faut les avertir qu'en général ils font rire dès qu'ils veulent ouvrir la bouche sur nos affaires; je crois^qu'ils savent mieux celles de la Chine. Madame <le Staël et Burke leur ont donné une vue tout à faii romanesque du drame imposant qui se passe, en France, depuis 1789 et qui ne finira probablement qu'en 1900. MM. Dulaure et Baiileul, tous les deux collègues de Robespierre, pourront leur donner quelques idées justes ; mais ces messieurs ne sont pas aussi amusants que madame de Staël.
A MONSIBOR ..,,f A IX>NDR£S.
Paris, le 3 janvier 1825.
M. Andrienx, dont on vient de publier les œuvres, est un élève de Voltaire, ingénieux, spirituel et sans force; tel U s'est toujours montré dans ses comédies, dont une seule est restée au théâtre, les Étourdis, et dans ses poésies légères. Voici cinq volumes de ses œuvres; ils doivent plaire aux étrangers. Il me semble que si Frédéric II vivait encore il en serait enchanté, lui qui se plaignait de Yobscurité et de rafTectation des écrivains modernes.
M. Andrieux est un homme de bon goût; mais ses ouvrages ne conviennent plus au siècle vigoureux et sérieux au milieu duquel nous vivons. La génération des poupées qui commença la Révolution en 1788 a été remplacée par une génération d'hommes forts et sombres, qui ne savent pas bien encore de quoi il leur conviendra de s'amuser. Les dures exagérations de MM. Hugo et Delavigne nous conviennent mieux que les petits vers doucereax et d'excellent goût de Ml^l. Andrieux et Baour-Lormian.
Méditations sur Véconomie politique, traduites de Titalien de M. le comte Vcrri.
Il y eut à Milan, vers 1780, une nichée de philosophes, Ils furent remarquables parce qu'ils osèrent penser par eux-mêmes. L'Europe doit Beccaria à cette école. Le comte Verri était son ami intime; ils publièrent ensemble un journal dont le Spectateur d'Addison fut le modèle ; le journal milanais s'appela le Café. Comme le soleil est plus chaud et la pruderie plus faible à Milan qu'à Londres, il y a plus de passion et plus de gaieté dans le Café que dans le Spectateur,
Verri a fait une histoire de Milan ; une théorie du bonheur, où ToQ trouverait des choses neuves. Beccaria, outre son grand
nA ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
ouvrage &ur les déliU et le$ peines, a donné un iraiié da slyte rempli trune haute philosophie et plus original que sou livre sur \^ délits.
Verri eut un frère qui a donné les Nuil,^ romaines, la Vie (TËrostrate^ satire contre Napoléon; ce n'est qu'un rhéteur. Mais le comt4^ Verri est un philosophe ; il a eu sur Féconomie politique des idées vraies et originales, mises en oeuvre par M. Say.
ùriele, o letUre didue amanti, publicate da dependcnleSacfct, un volume; Pavîe, 1822.
L'apparition de ce roman à Pavie est un miracle. Comment la terrible censure autrichienne a-t-elle laissé passer un roman philosophique dont le héros» exilé d*Itatie, va en Amérique et devieut rélève de JeiTerson?
La partie dramatique de ce livre, écrit dans un style boursouflé, est une imitation de la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau. C'est déjà un projet ridicule que d*imiler uo tel ouvrage. Rousseau sentait vivement, et de plus était un rhéteur habile, formé à Técole de Démoslhènes. Il y a loin d'un tel homme dévoré de passions et d'orgueil mécoulenl à un brave homme de lettres de Pavie.
Quoique assez ridicule, le roman iïOriele étant le premier qui paraisse en Italie depuis vingt ans, sera très-utile et aura beaucoup de succès. Mais n'est-il pas singulier que Vltalie ne puisse pas absolument produire un roman original?
Les Lettere di Jacopo ùrti%, publiées par M. Foseolo en 1798, sont une copie du Werther de Gœlhe, tout comme Oriele eu une copie 'du roman de Rousseau. On traduit à force Wallcr Scott à Milan. Le moyen âge d'Italie, illuminé par la liberté, offrirait de bien autres matériaux à un homme de talent que la vieille Ecosse de Van 4700. Quelle figure à faire mouvoir que celle du Dante! Casiruccio Castracani, Cola di Rienzi. l'archevê que Guillelmino, cl la foule immense de gens qui leur ressemblèrent, pourraient donner lieu à des romans sublimes. Chartes VU et ses Français, Bayard, le connétable de Bourbon, Taslucieux Comines, viendraient diversifier le roman par leurs physionomies françaises. Mais Tltalie n'a point de Waller Scott. Giacopo Ortiz est comme Oriele, il veut toujours élonuer par
une belle phrase. Ces héros de seoliment ne sont alleuiifs qu*à dire de belles phrases et en Ont Tair tont fiers. Pauvre Italie ! Voilà ce que trois siècles de despotisme ont fait des compatriotes du Tasse et de Christophe Colomh.
A MONSIEUR ...., A LONDBES.
Paris, le 12 février 1823.
Monsieur,
Un des savants les plus distingués de France prépare une histoire de la civilisation provençale. 11 y eut, de Tan 1200 à Tan 1328, un siècle de bonheur, de plaisir et d'élégance, tout à fait ignoré aujourd*hui. La Provence était alors, comme la Pologne en nSG, un peuple d'esclaves, an milieu duquel vingt mille, gentilshommes goûtaient tous les plaisirs de la civilisation la plus aimable et la plus avancée. Mais, comme on Ta vu par l'exemple de Venise, toute société de nobles qui ne se fait pas soutenir par le peuple est renversée au premier choc. Bisloire^ Bretagne, par M. le comle Daru, pair de France. L'illustre auteur de Y Histoire de Venise prépare une histoire de la province de Bretagne; il dira des choses nouvelles, parce qu'il a relu dans un esprit nouveau tous les vieux monuments de notre histoire. M. Daru citera dans ses notes des poèmes exlrémement curieux sur Fancienne histoire de Bretagne. Ils sont remplis de détails- de mœurs qui rappellent Ivanhoe. la langue de ces poèmes est un latin barbare comme celui de Grégoire de Tours; c'est une langue que Ton comprend facilement au bout de huit jours.
Ukisioire est fort à la mode en France. Ou était tellement ignorant et nos histoires avaient été si puériles, que c'est apprendre du nouTeau au public que de lui dire que la France a eu la
liberté ei des espèces de parlements jusque vers Van 1550; la servitude ne date que du règne de Richelieu, sous Louis XIII.
Cinq où six hommes d'État, en France, sont occupés à écrire rhistoire. Walter Scott aura une grande influence sur cette branche de notre littérature; il aura ouvert les yeux sur les beautés de nos anciennes chroniques. Ce qui semblerait puéril au goût dédaigneux du siècle de Louis XV^nous parait acloellement fort intéressant et peignant parfaitement les mœurs si pittoresques du moyen âge, qui, en France, comme partout, Tut rage de YhéroUme.
Vie et miracles du bienheureux Hélye, aumônier de Saint- Louis, accompagnés des preuves irrévocables de la sainteté audit aumônier, preuves qui confondent les impies, etc.
Le titre seul de ce livre curieux remplirait une page. J'ai choisi cet ouvrage entre huit ou dix de la même espèce qui oui paru ce mois-ci. Ces sortes de livres se vendent fort bien; ils sont accueillis par la classe riche en France. Beaucoup de pairs, et j'en pourrais nommer parmi ceux qui marquent dans Topposition libérale, achètent et recommandent ces productions, parce que, disent-ils, sans religion dans le peuple, il n'y a po^ de pairie.
Le fait est que la vie du bienheureux Thomas Hélye fera la fo^ tune du libraire; mais le peuple ne se doute pas de rexistence même de tels ouvrages. Le peuple lit la Pu^elle de Voltaire, parce que, dans la Révolution, on a imprimé ce volume, auisl que beaucoup d'autres de Voltaire, à douze sous le volume. Le peuple, en France, est souverainement méfiant; en littérature, il croit toujours qu'on cherche à le séduire, et, en politique, il croit qu'on le trahit.
Mémoires de Catinat, publiés par son arrière-neveu, trois volumes in-8o.
Catinat fut un philosophe au milieu de la cour de Louis XIV, et, ce qui est bien pis, ce fut un bourgeois,
La haute fortune de Catinat et de Vauban, petit gentilbomme méprisé à l'égal de la bourgeoisie par la noblesse, explique la grandeur de Louis XIV. Quelquefois le mérite faisait percer uu homme ; c'est ce qui n'arrivait plus sous Louis XVI. Les Mé-
moimàjR Catinat ne sont pas iniéressanis comme ceux de Saint* Simon, mais ils peignent bien les opinions et les habitudes de Tarmee sous Louis XIV.
Le caractère de Catinat lui-même est fort curieux. Ce fut un sage; un peu trop adonné aux voluptés, méprisant la vanité et ses hochets. Ce seul trait en fait un personnage bien original dans les annales de la France. €atinat, né eu 1637, écrivait vers i700 et mourut en 1712.
lies canaux navigables de France y par M. de Pomeuse, un volume in-4".
Ce volume peut être utile à TAnglelerre. Nous avons eu deroiérement en France deux hommes de génie, Monge et Lagrange. Monge, ainsi que je vous Tai dit, fut Tun des fondateurs àe cette École polytechnique qui a inondé la France d'excellents ingénieurs. Napoléon voulait faire chaque année un canal navigable, le vendre Tannée suivante, et, avec le produit de la vente, continuer un autre canal navigable. Malgré ses guerres, il consacrait annuellement aux routes et aux canaux une somme lie vingt-cinq à trente millions; c'est plus que Louis XVI n'a* vaii dépensé pour ce genre d'amélioration, dans toul le cours d'un règne de dix-neuf ans.
M. de Pomeuse s'est fait l'historien de tous ces grands travaux ; il est bien ennuyeux, bien dépourvu d'esprit, mais il est exact. Vous pouvez trouver dans son in-l** des procédés incon* nos en Angleterre.
Nouveaux contes, par madame Guizot, quatre volumes.
Voici un recueil fort agréable et que Ton peut mettre entre les mains des jeunes miss anglaises. Je leur souhaite à tontes 'esprit et le bonheur de madame Guizot. Avant son mariage, elle avait fait connaître, par beaucoup de charmants articles dâfls les journaux, le nom dé Pauline de Meulan, qu'elle portait alors. Elle avait deux sœurs et peu de fortune ; elle donna sa légitime à ses sœurs, qu'elle maria bien, et déclara que, pour elle, elle n'épouserait jamais que l'homme assez généreux pour Tépouser sans dot, M. Guizot, sous-secrétaire d'Ëtat sous M. Decazes ei écrivain de talent, épousa sans dot mademoiselle Pau-
Haeëe Meulan, qui, aiyourd'bui, aide son mari dans ses nombreuses entreprises littéraires.
Mémoires relatifs à Vhistoire iTÀngleterrey de l*an 1400 à Tau 1800, trente volumes.
Voilà une superbe eutreprtse littéraire, formée par M. Cuiiot et exécutée par madame Guizot. Les deux premiers volumes viennent de paraître. On nous annonce, pour le mois prochain, la traduction des Mémoires de madame Bulchinson.
A propos de traduction, je dirai que celle de Peveril du Pic a passé pour séditieuse ici, cl que, sans la crainte du ridicule, on l'aurait arrêtée, tant est frappante Tanalogie de la France actuelle avec TAngleterre sous Charles II. Vous ne pouvez vous faire d'idée de ta platitude des traductions françaises des romans de Walter Scott; on emploie quatre traducteurs pour chaque volume ; trois au moins ne savent pas l'anglais ; le libraire donne dix sous par feuille à un prétendu littérateur qui corrige le style; malgré cette belle manœuvre, la nation française est folle de Walter Scott. — Depuis ses dernières tragédies, lord Eyron est beaucoup tombé dans Topinion des Français.
« C'est un homme fou d'orgueil qui finira par se brûler lu cervelle parce qu'il ne peut pas être roi. )>
Voilà l'opinion française sur son compte.
Élégie sur la vie d'un petit ramoneur, par M. Guiraud.
Ce volume de quarante pages a du succès. Jamais l'on n'avait forcé le vers alexandrin français, naturellement si dédaigneux, à rendre des détails si naïfs. Vous qui avez le Deserted village de Goldsmitl), vous ne senthrez pas le plaisir que nous fait M. Guiraud en nous donnant des vers coulants et intéressants.
Discours de M. le prince de Talleyrand sur la guerre d^ Espagne ^ quinze pages in-8^.
Ce discours, mémorable en politique, a pris rang sur-lechamp en littérature. L'opinion publique a dit : « L*on u'arieu vu d'^al depuis les beaux jours de Mirabeau. » On a dit aussi : « C'est la Restauration de M. de TaHeyrand. » Il y a dans ce discours une naïveté tout à fait conforme au génie de la langue française, qui, naturellement, est ennemie jurée des grandes phrases à la Chateaubriand et à la d'Arlincourt.
Œuvres de Jean Botrou, dix volumes in-8''.
Uu i>céte 'aimable, M. le Duc, Fauteur de VArt de diiier en ville, donne une nouvelle édition du vieux Potrou, Tauteur de rexcellenle tragédie de Venceslas. L'exposition de Venceslas est restée le chef-d'œuvre de la scène française. Botrou est notre Massinger^ 11 avait le caractère héroïque et trouva la mort en faisant une belle action. Cette nouvelle édition est fort remarquable, elle contient des pièces inédites jusqu'à ce jour.
Duels et suicides du bois de Boulogne, doux volumes in-12.
Un libraire a trouvé ce titre piquant et a dit à un des trentesix mille gens, de lettres qui remplissent Paris : Faites-moi un ouvrage sous ce titre. Bien fait, cet ouvrage eût été du plus haut inlérét; même tel qu'il est, il se (ait lire. .
On dit qu'il y a plus de gens qui se tuent à Paris qu'à Londres ; la différence entre les deux pays consiste dans le rang des gens qui se donnent la mort. Depuis dix ans, la France n'a pas vu trois personnages du rang de MM. Castlereagh, Samuel Romilly et Withbread, se couper la gorge. Ce qui fait les suicides en France, c'est la vanité désappointée.
Quant aux duels, les gardes du coips du roi et de Monsieur, tous ultra et craignant les plaisanteries, passent leur vie dans leurs casernes, à tirer le pistolet et à faire des armes. Voilà la principale source des duels actuels. Ou ne se battait presque jamais sous Napoléon; on cite le général ... et M. de ... qui ont tué en duel chacun vingt-cinq adversaires.
A MONSIEUR ...., A CARIS.
Paris, le 26 février 1823.
Rien ne peut donc vous dissuader, mon cher ami, de ce funeste projet de vous retirer eu province ? Parce que vous avez
' MassÏDger, poète dramatique anglais, né fcn 1D84, à Salisbury, mort à Londres en 1640. (R. G^
cent mille écus de rente, vous pensez n'être obligé à f;ftire la cour à personne. Quelle erreur!... lien est encore temps ; écoulez les conseils de Texpérience d'autrui. Le bon JeanliOuis pensait comme vous; voyez ce qui lui est advenu. Au reste, voulez-vous 'une autorité autrement puissante que la . mienne? — L*idée des monologues et dialogues suivants ne m'appartient pas; elle est de Paul-Louis Courier, qui me Ta remise dimanche dernier, entourée des aperçus les plus piquants.
Le vigneron JeaU'Louis est un bon homme, avec une .disposition philosophique, qui cherche la paix ; son ridicule est de s'être trompé et de trouver la guerre, et une guerre de tous les quarts d'heure, là où il venait pour goûter une tranquillité parfaite. Rencontrant à chaque pas un mécompte ou un malheur, il se. réfugia à Paris. Philosophe rêveur et tendre d'abord, il fiait par avoir besoin de Texercice de la force et des autres venus» dans un degré héroïque, pour ne pas se mépriser soi-même.
Jean-Louis, seul. — Il n'est que cinq heures trois quarts à ma montre, et voilà six heures qui sonnent à Thorloge de Saiot- Nizier ; ma montre se dérange. (Riant.) Mais, à vrai dire, quel besoin ai-je d'une montre dans Theureuse vie que je vais mener? C'était bon à Paris, où les affaires, les rendez- vous, les soirées, me talonnaient; mais dans ce charmant village de Saint- Nizier, quelle tranquillité délicieuse ! quel air pur je respire ! ma foi, je ne monterai plus ma montre, c'est une peine inutile, je n'ai plus de visites de cérémonie à faire, libre et sans gêne... (Tapage épouvantable à la porte.) Mais, bon Dieu, quel tapage f (Entre un grossier paysan, fort insolent et en blouse.)
Le paysan. — Est-ce vous qui est M. Jean-Louis?
Jean^Louis, se cofitenant, — Oui, mon ami ; que voulez-vous?
Le paysan. — Pardi, on n'est guère honnête chez vous. Savezvous que je ne suis pas accoutumé à attendre à la porte ; ou me connaît dans Saint-Nizier ; il y a bientôt deux mois que je suisau service de M. le sous-préfet.
Jean-Louis, se coj%tenant à peine. — Enfin, que voulez- vous?
Le paysan. — Ce que je veux, je vous le dirai ce que je veux; je ne suis pas accoutumé à attendre, et surtout quand je viens inviter les gens à dîner de la part de M. le sous-préfet.
Jean- Louis. — Pour qnel jour est-ce que M. le sous*préfet me fait rhonneur de m'engager?
Le PATSAif. — Pardine ! Pour aujourd'hui. Croyez- vous qu*on y fait tant de façon, pour un qui s'appelle Jean-Louis; Jean-Louis tout court !
Jean-Louis. — Mon ami J'aurai Tbonueur de répondre au message de M. le sous-préfet; je ne puis pas dîner chez lui aujourd'hui.
Le paysan. — ("omment» vous refusez noire sous-préfei ! Pardioe, voilà qui est bien insolent !
Jean-Louis. — Mon ami, ne me faites pas ressouvenir que c'est vous qui TéteS) insolent; laissez-moi, j'ai affaire'; je préseiUe mes devoirs à M. le sous-préfet.
Le paysan. — Gomment, vous ne viendrez pas diner, à trois heures et demie précises, chez M. le sous-préfet? Ah bien ! il va êlrejoliment en colère ; il nous demande à tous qui vous êtes, ce que vous êtes venu faire dans notre pays, et cette grosse lettre qu'il a reçue hier de monseigneur le préfet, par un gendarme, je parie que c'est bien pour vous qu'elle est écrite.
Jean-Louis. — Adieu, mon ami.
Le paysan. — Gomment, adieu! sans trinquer avec moi? Ah Yoos êtes joliment poli ! {En s en allant insolemment) Que peuton attendre aussi d'un qui s'appelle Jean-Louis ? Est-ce un nom ça ?
Jean-Louis. — La belle matinée ! Quel air pur ! quelle position pittoresque que celle de Saint-Mizier î (S'interrompant.) L'insolence de cet homme m'a troublé; voilà le maudit défaut de mon caractère ! mais qu'y faire? moi j'ai besoin de solitude.
A trente-sept ans, j'ai payé ma dette à la société ; |*ai îaAi cinq campagnes; j'ai été à Moscou, j'ai vécu à Paris; cette vie toute de devoirs et de convenances me déplaisait ; d'ailleurs, qu'y laire? Je n'avais pour tout bien que ma demi-solde ; il y a six HKûs, un animal comme celui-ci m'éveilla aussi à six heures du matin; mais, au lieu d'être sous une allée de beaux arbres comme ceux-ci, c'était dans une petite chambre, au sixième ciage, rue de Richelieu. Je pouvais faire jusqu'à six pas dans nui chambre, en me promenant d'un angle à l'autre. Ne sachant que faire avec trois cents francs de rente par mois, il me vint dans ridée de traduire Plutarque; j'étais dans le grec jusqu'au
COU, lorsque uo beau matin une leUre me réveille à six heures. Non oucle le chanoine, brouillé avec moi, s'est avisé de mourir sans faire de testament et de me laisser, malgré lui, quatre cent vingt mille francs, qu'il destinait à bâlir un petit séminaire.
Je ne révais que Tindépendance, je pars, je quitte Paris, je ^ voyage à pied. Saint-Nizier me platt, j*y achète des vignes pour trois cent mille francs. J*y suis depuis deux mois; ce petit bois m'a plu, j y ai fait bâtir cette tour composée de quatre chambres.
Lehaçon insolent. — Eh bien, monsieur Jean-Louis ! voulezvous me payer, oui ou non?
V Jean-Louis* — Tâchez d'éire poli ; je suis prêt à vous payer les quatre cent vingt-six francs que je vous dois d'après voire marche.
Lb haçon. — Moi, je prouverai que vous m*avezobHgéà des changements, et il me faut la somme ronde de cinq cents francs.
Jean-Lodis. — Je vous conseille de ne pas me faire perdre patience ; heureusement j'ai eu la bonne idée de faire un marcfié écrit.
Le maçon. — Ah ! votre marché écrit ! tenez, je vous conseille de me payer mes einq cents francs, ou le procès vous coûtera plus des quatre-vingts francs que vous me refusez.
Jean-Louis, en colère, — Sortez à l'instant, ou je vous jette dehors. '
Le maçon. — Ah ! vous le prenez sur ce ton! sachez que je ne " me laisserai jamais maltraiter par un Jean-Louis, un homme qui ne connaît personne, qui ne voit personne. Je vais vous faire citer I (A part.) Ma sœur est cuisinière chez M. le juge de paix, et je sais qu'U dit que ce M. Jean-Louis est suspect : il perdra son procès. D'ailleurs, il y a M. le marquis de Somont qui nie protège ; il m*a donné des coups de canne, il y a quatre mois, et ne m'a pas payé ; il est juste que ce Jean -Louis, qui n'est protégé par personne, paye pour deux. (En s*enfuyant.) Vous vous repentirez de vos menaces....
il me serait fort aisé, mon cher ami, d'ajouter de nouveaux dialogues tout aussi instructifs ; mais j'espère que ces deux-ci sufQront pour vous éclairer sur le sort qui vous attend si vous persistez dans cette déplorable résolution.
A MONSIEUR..., A LONDRKS.
Parts, le i\ mars 18^5.
M. de Lamartine, que vous avez vu en Angleierre, atlaclië à l'ambassade de M. de Chateaubriand, passe aujourd'hui pour le premier de nos poêles. Il a un nouveau volume de poésies sous presse, et, dans ce temps où la politique seule inspire de Tintérèt, un libraire n'en a pas moins ofTcrt vingt-cinq mille francs à M. de Lamartine pour le nouveau volume de ses œuvres, ayant pour titre : Poésies, 1 vol. in-8».
Ce jeune poète est fort intéressant. C'est par erreur, je vous le répèle, que VEdinburg^Review a dil, dans son dernier numéro, que M. de Lamartine était le poêle du parti ultra; ce poste lucratif est occupé par d^autres. M. de Lamartine a, au contraire, été persécuté par M. de Chateaubriand, un peu jaloux peut-être du talent original de son jeune secrétaire. J'ai lu plusieurs des pièces qui composent le nouveau volume de M. de Lamartine. (i*est toujours une imitation du ton de lord Byrou. Seulement le poêle français, quoique né d'une famille noble des environs de Mâcon , ne fait pas paraître l'orgueil et la misanthropie aristocratique du nobleman an^ais. La sensibilité de M. de Lamartine est, au contraire, douce et profonde.
La touche de ses vers rappelle à tous moments ses aventures de Naples. Ces aventures louchantes ne sont un mystère pour personne ici ; mais il serait peu délicat de les imprimer. Elles ont plongé M. de Ijamartinc dans une mélancolie profonde, et lui ont donné son talent. Au contraire de nos autres poètes français, il a quelque chose à dire. Il peut dire des peines du cœur ce que Boileau disait des ridicules de la société :
El mon vprs, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
234 ŒUVRES POSTHUMES DE STEI9DHAL.
Œuvres complètes de Regnard , 6 vol. io-S®. Cette superbe édition, dit rédileur, a été faite pour les Russes et les Anglais, qui vienneut à Paris enlever des éditions entières de nos auteurs français. L'année dernière on a fait pareille édition de Voltaire, imprimée à trois mille exemplaires, dont il n est pas resté trois exemplaires à Paris. En ce sens, la France aura beaucoup contribué à civiliser la Russie.
La nouvelle édition de Regnard , de M. Grapelet, est remarquable en ce qu'elle donne une foule de farces, charmantes de gaieté, que Regnard, un des hommes les plus heureux et les plus gais de son temps, faisait au courant de la plume y sans corriger, comme j'écris ceci. Ces farces charmantes furent jouées sur le théâtre de la Foire, de 1688 à 1696. Je vous recommande les farces intitulées : le Divorce , les Chinois, la Foire Saint Germaitu, les Filles errantes, ïHomme à bonnes fortunes. Seulement, n'allez pas vous armer de votre raison pour juger ces folies. Dans un de ces moments où vous sentez quelques petites dispositions à la gaieté, prenez les tomes V et VI de cette nouvelle édition de Regnard, et je vous réponds que bientôt vous rirez aux éclats. Gela est plus gai que Molière. C'est une satire moins amère, moins sensée , et partant plus gaie que les comédies de Molière. Regnard ridiculise \ei jaloux, les amants passionnés, les gensàe loi fripons; en un mot, il s*adresse aux clas&es éternelles et nécessaires de la société, et non pas, comme Molière, dans le Misanthrope, aux classes créées par le gouvernement et les mœurs de Louis XIV.
M. Auger, qui donnait ici une superbe édition de Molière, vient de l'arrêter; il a peur du courroux d'une Société célèbre, que Pascal a attaquée dans ses Lettres provinciales , et qui renaît de ses cendres.
Adelchi, tragédie de M. Alexandre Manzoni; Milan, un volume. Depuis trois ans que le pauvre Pellico est en prison au Spielberg, M. Manzoni est resté le premier poète tragique de Tltalie. L'inconvénient de son talent, c'icst qu'il aime trop à faire de beaux vers. Son dialogue n'est pas rapide, ses personnages ont l'air arrêtés par le soin et le plaisir de bien parler ; cela empêche qu'il ne soit un poète romantique; c'est un poète me/x^x^ termine.
entre les romantiques et les classiques, mais plus près des derniers, si ce n'est par sa théorie» au moins par sa pratique.
Probablement vous ne vous douiez pas, en Angleterre, de la grande dispute du romantique contre le classique, qui occupe les littérateurs de France, et surtout ceux d'Italie. Il s*agit de savoir si, pour faire des tragédies intéressantes en 1823, les auteurs français doivent suivre les errements de Racine ou ceux de Shakspeare. L'Académie française a pris la résolution de ne jamais admettre dans son sein tout homme de lettres qui se serait souillé de Thérésie du romaniicisme. Cette grande colère a été fort utile aux romantiques. Le caractère principal de la .nation française est la méfiance ; il suffît qu'une doctrine soit protégée par le gouvernement ou les gens en place, pour devenir suspecte au public. Les Français ont envio de voir sur leur théâtre les tragédies historiques de la Mort de Henri IIJ , de V Assassinat du duc de Bourgogne au pont de Mon' tereau. Ce qu*ou goûte le plus dans Shakspeare, en France, ce sont les tragédies historiques de Henri VI et de Richard IIL La nation française veut revoir et rejuger ses annales; elle aurait du plaisir à les voir se dérouler sous ses yeux. Or cela est impossible en employant le vers alexandrin français, qui, dit la Harpe, n'admet que le tiers des mois de la langue. Ce vers fut créé par Racine à Tusage de la cour dédaigneuse de Louis XIV. Le vers simple du vieux Corneille conviendrait mieux à la tragédie historique, mais il serait sifQé aujourd'hui, comme manquant de dignité. La protection que le gouvernement et l'Académie française donnent au genre classique avancera de dix ans le triomphe des romantiques, M. de Jouy a fait faire un grand pas au théâtre français, par sa tragédie de S/glla. Cet auteur n'a nul génie, mais il est impossible d'avoir plus d'esprit. Il a vu que le public était ennuyé de Vamour fade peint par Racine dans Hippolyte, dans Bajazet, dans Xipharês, et, au lieu d'amour, il a copié le songe terrible de Richard III dans Sylla. Les vers de celte tragédie ne sont que de la prose rimée ; il n'y a qu^m pas de tels vers à la prose énergique. Les vers anglais peuvent tout dire ; gardez-vous de juger de nos vers alexandrins par les vôtres.
»23t; ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
Vous avez maintenaDt une idée de la dispute qui agite les littératures italiciine et française. Le style de la brochure iatilulée Racine et Shakspeare, pamphlet de soixante pages, est trop tranchant. L'auteur n*a pas eu l'art de paraître un peu plus douter de sa thèse ; il a manqué d'adresse, il a attaqué trop de front les classiques.
Œuvres complètes de Cabanis, membre de Tlnstitut, du Sénat conservateur, etc. ; sept volumes in-8^.
L'on n'a aucune estime en France pour la philosophie écossaise de Dugald' Stewari * ; on la trouve nébuleuse et inconcluante. Gomme le mépris entre les nations esl toujours réciproque, je pense que Tiabanis* Tun des fondateurs de la philosophie française, u% doit être guère estimé en Angleterre. J'ai remarqué que jamais VEdinhurg-Review n^a parlé des ouvrages de M. le comte de Tracy, si populaires en France. Napoléon avait défendu à ses journaux de parler, en bien ou eu mal, des œuvres de MM. Cabanis et de Tracy, et U les fit taacer verlemeot à l'Académie française par M. de Ségur, son grand chambellan, lequel reçut à l'Académie française M. de Tracy, qui y rempbça Cabanis. Ces deux sénateurs faisaient partie d'une opposition de dix membres qui irritait fort l'Empereur.
Deis sept volumes des œuvres de ce grand phHosophe, cinq sont fort ennuyeux, ce sont de purs ouvrages de médecine. Deuii volumes renferment le chef-d'œuvre de Cabanis : les BapporU du physique et du moral de Vhomme, Cet ouvrage, VIdMogie de M. le comte de Tracy et son Commentaire sur l'Esprit des lois de Montesquieu, forment les bases de l'éducation actuelle des Français. La méfiance^ qui est extrême et universelle eu France, fait que plus le gouvernement proscrit ces livres, plus les éditions s'en multiplient.
Journal d*un voyage autour du monde, pendant les années 1816, 1817, 1818, 1819, par M. CamUle de Roquefeuil ; de«ix volumes.
Ou aime les voyages, ils reposent l'esprit des discussions. Je trouve que celui-ci repose un peu- trop l'esprit. L'auteur a voyagé,
mais il n'a pas porté avec lui des yeux philosophiques pour voir
* N.' en 175.^, mort en 1828.
ce qui intcressu aujourd'hui. Nous voulons couuaitre riioinme, nous voûtons conuattre les mœurs des sauvages, étudier leurs passions, reconuaitre chez Thabitant du dëserl le germe des penchants qui, développés, agitent les salons de Paris. C'est ce que j'ai cherché vainement dans le livre qui est devant moi. Un i)on traité de rHomme sauvage et de ses passions aurait un succès fou en France ; mais il faudrait des faits et des conséquences bien tirées de ces faits. Les meilleurs voyageurs, y cornprisM.deBumboldi,nous donnent trop souvent des déclamations plus ou moins pompeuses ; nous voudrions la vérité dans toute, sa simplicité. A-t-on assez d'esprit à Philadelphie pour envoyer àFEurope le livre qu'elle demande sur Yhomyne sauvage?
Cathédrales françaises ^ par M. Gbappuy, ancien élève de rÉcole polytechnique; trente-six livraisons.
Quand, en Frauce, nous voyons le titre d'élève de TÉcole polytechnique accolé au nom d'un auteur, nous nous attendons à trouver un ouvrage de mérite. Les cathédrales françaises présentent des chefs-d'œuvre du genre gothique. Celle de Paris est peu remarquable, mais le Munster de Strasbourg est au nombre (les monuments les plus frappants que j'aie vus. J'ai trouvé dans te temple sombre la terreur.
Voilà quelle doit être l'expression d'un temple chrétien. Le pêcheur qui y entre eu passant pour se distraire doit eu sortir le cœur navrer avec la peur de l'enfer. Saint-Pierre de Rome ne «lonne point cette sensation; il est trop 7nagnifique, trop riche, trop gai.
Lettres dé Saint-James; troisième volume.
L'auteur inconnu de cet ouvrage est le meilleur politique qui imprime sur l'époque actuelle. Son style est obscur; peut-être la position personnelle de cet auteur lui fait-elle une loi de parler eu énigmes. Quelques personnes ont cru que cet auteur genevois avait des relations avec M. Canning. Quoi qu'il en soit, ce troisième volume des Lettres de Saint-James va servir pendant trois mois de magasin à pensées à nos journalistes. La Russie est forte parce que le gouveniement gouverne dans le sens du peuple; voilà la maxime fondamentale de celte troisième partie; l auteur ne le dit pas seulement, il le prouve.
238 ŒUVRES POSTHUMES i)E STENDHAL.
Toul le monde a lu le Voyage en Suisse de M. Simond; égalemeut auteur d'un Voyage en Angleterre, M. Simond n'est pas brillant, mais il est judicieux. Et, ce que le peuple lisant demande au dix-neuvième siècle, ce sont des idées sur lesquelles il puisse compter.
Le public a refusé de lire les Lettres sur la Suisse de M. Raoul- Rochelte, parce que c'est le manifeste des idées d'un parti, à propos de la Suisse.
LXXXVIU
A MOKSIKUK ...» A LONOKËS.
Paris, le 9 avril 1823.
Monsieur,
Ma revtie iraujourd'hui comuieuccra par :
lielntion dun voyage à Bruxelles et à Coblent%, en 1791 ; un volume in-8'*.
Cinq mille exemplaires de cet étonnant ouvrage ont été vendus eu di\ jours de temps. 11 paraît qu*un bonapartiste le fit imprimer en 1815, pendant les Cent-Jours, pour jouer un tour à l'auteur. A iu seconde Restauration tous les exemplaires disparurent; on m'en offrit un à un prix fort élevé en 1816; on me donna un échantillon de ces Mémoires en deux pages; je cnis cela une fraude pieuse des Bonapartistes pour déconsidérer le Kiug. M. Baudoin, imprimeur libéral, obtint par hasard^ il y a six mois, de voir un manuscrit de ce voyage, corrigé de la main de rillustre auteur; il songea dès lors à l'imprimer. Mais oo lui fit craindre un procès sans pitié de la part du tribunal de police correctionnelle.
Voyant ce qui se passe depuis trois mois, M. Baudoin a pensé qu'il pourrait naître telle circonstance qui rendrait sans danger la publication du Voyage à Coblent%, il Fa Imprimé. Il en était là
quand quelqu*uD, se fondant sur la vanitc bien connue des auteurs, lui a donné le conseil hardi de faire hommage de son édition à Tauguste personnage. Ce personnage a été exlrêmemeut irrité, mais seulement de huit ou dix fautes d'impression qui s'étaient glissées dans Tédition. M. Baudoin, comprenant que si l'ouvrage pouvait être annoncé par les journaux il s'en vendrait plusieurs milliers d'exemplaires, en a fait sur-le-champ une nouvelle édition, que le King a crue la première et dont il a corrigé les épreuves.
11 passe pour constant que l'auguste personnage a dit à madame la duchesse de Berry, en lui donnant un exemplaire de ce >oyage : « Ma nièce, voici un ouvrage duquel mes amis me disent que Fauteur ne devra pas regretter l'impression. » Ce sont les propres paroles ; on les a retenues parce qu'elles donnent une juste idée du style entortillé de Fauteur.
h ne sais si, hors de Paris et des convenances que la société de ce pays impose aux grands personnages, vous pourrez sentir l'immense ridicule de ce petit ouvrage. Vous le trouverez vide seulement; nous, nous le trouvons ridicule sous raille rapports, fi'abord, il est écrit d'un stylç de ferame de chambre, comme disait Voltaire, eu parlant de l'ouvrage du roi Charles IX sur 'a chasse. On a compté que le mot bien est répété jusqu'à six fois dans la même phrase. U y a des solécismes que le proie du plus mince journal prendrait sur lui de corriger dans un article de sa feuille périodique ; par exemple :
« Je commence à être un peu lourd pour monter et descendre facilement de cabriolet. »
On ne peut pas dire : monter de cabriolet. Un enfant dirait, eu voyant une telle phrase, il faut : pour monter en cabriolet et en Rendre.
lâ réputation d'un excellent écrivain, qu'avait l'illustre auteur, (disparaît entièrement étouffée sous un nombre étonnant de phrases niaises ou même fautives. Ce qui est plus triste, c'est que tout l'esprit qu'on accordait au même personnage disparaît en même temps. M. de Talleyrand a dit : « C'est le voyage d* Arlequin, manger et avoir peur, avoir peur et manger. I La sensation produite par l'apparition intempestive de
ce volume a été si forle, qu'elle a fait diversion totale à la guerre ; cet effet est si fort, qu*il s'élève jusqu'à rimporiance politique.
Le King a dit : « M. de Buouaparte (c'est toujours ainsi qu^il rappelle) a fait paraître des Mémoires par Tentremise de sod chambellan Las Cases, j'ai été bien aise de montrer que je pouvais écrire les miens moi-même. »
Tous les frères de Napoléon ont écrit, et tous ont mieux écrit que Louis XYllI.
Uu autre ouvrage qui a fait presque autant de sensation que le Voyage à Coblenlz, ce sont les :
Mémoires d^une jeune Grecque, par madame Alexandre Panam.
Un prince souverain d'Allemagne, M. le duc régnant de Saxe- Cobourg, a eu, envers cette jeune Marseillaise qu'il a enlevée à L'âge de quatorze ans, des procédés qui font l'entretien de tout Paris. Il lui a écrit des lettres d'une orthographe à mourir de rire. Mais ces deux petits volumes commencent par une letlre du maréchal prince de Ligne, qui a un succès fou. Cette Icllre est digne de Voltaire ; c'est un coup d'œil rapide sur Thistoire des cours, depuis Cyrus et Uéliogabale jusqu'à Louis XV et madame de Pompadour. Je ne vdus entreliens pas plus au long de ce livre singulier, qui probablement est déjà traduit en anglais. J'ai acheté mon exemplaire chez madame Panam elle-mèDie (rue Louis-le-Grand, n"* 21). C'est encore une fort belle femme; elle est presque aussi pauvre que belle. J'ai vu le charmant enfant de Son Altesse Sérénissime. Trois ou quatre ambassadeurs d'Allemagne agissaient depuis six mois auprès de la police de France pour empêcher Timpression de ces curieux mémoires eu France. Madame Panam a eu la bonne idée de faire lire aux chefs de la police française la lettre du maréchal prince de Ligne; comme ils sont gens d'esprit avant d'être agents de police, ils out laissé faire l'impression. II paraît que cette dame Panam a beaucoup d'esprit ; elle écrit avec une grâce infinie el avec originalité. Heureux les princes de pouvoir avoir de telles maîtresses !
Un libraire a acquis ces jours ci les lettres originales du King à M. d'Avaray. 11 a voulu les imprimer ; il est allé chez les mi-
nistres, qui, témoÎDS du succès de scandale obleuu par le livre du King, oui dit au libraire : (c Gardez-vous d'impriuier. » Le libraire, qui se connaît eu vanité d'auteur, a trouvé le moyeu de pénétrer jusqu'au King ; il a exposé son projet.
« Imprimez, imprimez tant que vous voudrez, à vos risques et périls ; tant pis pour vous si le public trouve ces lettres saus iutérét. »
Telle a été la réponse du King. Ou dit que ces lettres coutien- Dent des naïvetés d'une bi^n autre force que le Voyage à Bruxelles; elles paraîtront sous peu de jours.
A propos de ce voyage, MM. de Virieu et de-Levis vont imprimer leurs justiûcalions. M. de Virieu est le personnage qui refusa d'accompagner le King, et que ce prince se fait un mérite de ue pas nommer.
U. le duc de Levis avait une charge auprès du prince qui a imprimé : « Heureusement M. de Levis donna sa de mission, » C'est contre cet adverbe heureusement que M. le duc de Levis va faire ui mémoire.
Madame de Balbi, la femme de France qui a peut- être le plus d'esprity et qui fut longtemps amie du King, a aussi des lettres impayables à publier ; tous les libraires de Paiis sont à sa porte.
Le faubourg Saint-tierniain est d'une colère outrée contre un King qui, de gaieté de cœur, y'ieni déconsidérer VAndmi régime.