PRÉFACE
Trois personnes, qui ne se connaissaient pas avant de travailler
ensemble, ont clé chargées de rendre compte, dans un journal, du salon de 1824. Quelle que pût être la couleur de ce journal, on n'a demandé aux juges de Texposilion que de dire la vcrilé, chacun avec le plus d*esprii qu'il pourrait. Cette dernière condition m'a d'abord porté à refuser remploi: mais, dès le surlendemain, le plaisir de me voir imprimé tout vif ni*a fait acce()ter avec reconnaissance.
Mes opinions, en peinture, sont celles de V extrême gauche. Gomme MM. de Corcelles et Demarçay, j'ai souvent le plaisir de me voir tout seul de mon avis. Souvent, la jouissance est encore plus vive. Gomme les honorables députés que je viens de me faire Thonueur de citer, j*ai la délicieuse satisfaction devoir que meâ adversaires, quoique gens célèbres dans les salons, ne sachant que répondre à mes raisons, ont eu recours aux injures. On a dit que j'étais grossier, parce que j'ai le malheur de ne £iire aucun cas des phrases élégantes et vides qui viennent de valoir T Académie à M. D.. ., et la réputation d'homme éloquent à M. V... J'ai compte dans le Constitutionnel et dans la Pandore cent quarante-deux formes d'éloges amphigouriques qui ne sont point à mon usage. Les sommités de la pensée , les nécessités de l^époque, les hautes sphères, etc., etc., ne se trouvent point, hélas ! dans la présente brochure.
Un autre a dit que je critiquais un peintre parce qu'il était pauvre; une telle infamie ne mérite pas de réponse. Noi-niéme je suis pauvre, et j'estime beaucoup plus la pauvreté que la nehesse. Je m'ennuie toujours dans un salon quand le maître de la maison a cent mille livres de rente.
Je n'ai jamais vu MM. Reguault, Tauuay, Deuon, Guérin, Uharbier, Gros, Meynier, C. Vernet, Garnier, Le Thière , Hersent, Bidault, tous membres de F Académie royale des beaux- Sfts; seulement j'ai parlé une fois à M. le baron Gérard, daus faielier duquel j'eus Thonneur d'être reçu à la suite d'un ami. J'ai si peu de crédit, je vis tellement en dehors des supériorités ^ l'époque, .que je n'ai pu obtenir une carte pour entrer au Musée le vendredi. Il est vrai qu'après avoir écrit à M. le comte de Porbin, directeur général des musées royaux, le billet qui ^ resté sans réponse, j'eus l'idée d'en faire une copie et de
28i ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
Signer IjC vicomte N,.. Cet^homme titré reçut, dès le lende* main, un billet dont, par délicatesse, je u'ai jamais fait usage ; car, eoûo, il était obtenu sous un faux nom. Voilà, je pense, mon véritable titre à la qualité d'komme grossier, de vilain, de pauvre f en un mol. Je vais bien aggraver mon cas ; je dirai fort sérieusement que je regarde M. David comme ayant surpassé de bien loin les Mengs, les Battoni, les Solimène, les Reynolds, les West et tout ce que le dix-huitième siècle a de peintres renommés. 11 me semble que, pour trouver un rival à cet homme illustre, il fiiut remonter jusqu'au siècle des Carrache (1609). C'est une pitié qu'un tel peintre ne vive pas au milieu de nous ; mais, eutin, son grand caractère lui fera supporter le malheur de Texil avec fierté, et, comme Napoléon avant Sainte-Hélène, on peut dire que l'infortune manquait à sa gloire.
Je vois plusieurs lecteurs froncer le sourcil. Je profiterai de l'occasion pour annoncer qu'il n'y a pas un mot de politique dans celle brochure. La postérité admire le Dante et ne s'informe pas pour quelle bonne raison, après qu'il eut exercé la suprême magistrature à Florence, le parti du pape l'eu bannit pour toujours. Le siècle à venir dira du peintre David : Un tel homme devait faire exception. Et Napoléon a déjà dit : A soixante-dix ans, on est toujours innocent en politique ^. Je sais fort bien que je vais être puni de ma hardiesse par les épithètes : jacobin^ bonapartiste, sans-culotte, valet de V empire, etc., etc., etc. Le mépris des gens que je méprise m'est indifférent. Le fait est que si j'avais des opinions à émettre , elles seraient centre gauche, comme celles de l'immense majorité, et que je suis trop jeune pour avoir clé de rien dans la Révolution.
En 1780, un homme dédaigne de copier servilement ses prédécesseurs, et trouve une nouvelle manière d'imiter la nature. Les applâudisscmenls d'un siècle pointilleux et critique le prochmeni grand, Â l'instant, la tourbe des imitateurs se précipite sur ses traces. Au lieu de chercher comme lui, dans la nature ou dans l'antique, les formes et les expressious de tête qui peuvent donner le plus grand plaisir à leurs contemporains, ils copient
* MéfMvreê de madtime Campan.
les tableaux de David, et, se retournant vers nous autres critiques, ils s'étonucnt de ce que uous nous moquons d*eui. L'indigoation les empêche de dormir, et voilà que le lendemain, dès sept heures du matin, au mois d'octobre, ils montent en voiture ei vont successivement frapper à la porte de tous les bureaux (le rédaction des journaux de Paris.
Ce sont justement ces courses matinales et les beaux articles unanimes qu'elles ont produits, qui m*ont donné Tidée d'imprimer les miens. Je serai, me suis-je dit, comme le paysan du Danube; je serai singulier, original, nouveau: or il nous faut (lu nouveau, n'en fût-il plus au monde.
Voici donc mes articles tels qu'ils étaient avant que mes deux collègues, MM. P... et L...., eussent corrigé mes fautes de style 61 de convenances ^ Je n'ai point de style, mais je pense tout ce ^ue j'écris. Combien d'auteurs, à Paris, peuvent en dire autant ? Aussi ai-je le chagrin de n'être pas même de la Société de géographie,
A MONSIEUR .... A LONDRES
Paris, le 15 février 1825.
Le bon sens inexorable de M. Lanjuinais persécute depuis longtemps l'amour-propre des gens qui sont en possession du pouvoir. Sous Napoléon, il était l'un des membres les plus actifs de cette courageuse opposition, composée de huit ou dix sénateurs, à laquelle l'Europe n'a pas fait l'honueurde les apercevoir. Aujourd'hui que dans des Chambres vendues toute opposition, ^ paroles, est inutile, M. le comte Lanjuinais, qui est janséoistc, persécute les jésuites avec son inexorable bon sens. Mal-
* Les retranchements dont Beyie se plaint furent exigés, à ce qu'il paraît, par la censure. (R. C.)
Iieureusement M. Lanjuinai^ n'a pas d'esprit, et, sans esprit piquant, un livre ne fait pas d'effet en France. Si MM. Lanjuiuais et Grégoire avaient de l'esprit, ils auraient une tout autre réputation que l'abbé de Pradt; car, d'abord, ils ne se sont jamais vendus, et, en second lieu, ils sont fort savants. M. Lanjuinais nous apprend, dans son
Histoire de la bastonnade chez tous les peuples du monde, un volume in-8»,
que, chez les Juifs, les rois, eux-mêmes, étaient sujets à la bastonnade. Il suit, chez tous les peuples du monde, l'histoire de cette intéressante institution. Il arrive enfin aux jésuites, saus lesquels rien ne se fait en France, etqui veulent rétablir le fouet à Tusage des écoliers. Le guûl particulier que les jésuites eut pour ce genre de punition a fait écrire des volumes. Celui que je vous signale est le plus savant. Quel dommage que Tauleur n'ait pas un peu d^esprit!
VÉtrangèref par M. le vicomte d'Arlincourt. Un volume iii-8°, Ce roman, écrit en style emphatique, et dont les dialogues ressemblent exactement au dialogue des mélodrames qui, sur le boulevard, amusent la classe des ouvriers, est précédé par une préface, dans laquelle le vicomte d'Arlincourt annonce que, du consentement de toute TEurope, il est Tégal, au moins, de sir Walter Scott. M. d'Ârlincourt en veut beaucoup à VEdinburg- HevieWf qui a prétendu que, nouveau Cervantes, il écrivait des romans emphatiques pour dégoûter de l'emphase le public français. 11 prétend que M. Jeiïreys, rédacteur en chef de VEdinbtirg- BevieWf\m a offert de démentir et rétracter l'article fatal. VEdmburgh'Revievj ne ferait pas mal de chercher à connaître un peu la littérature française avant d'en parler. On trouve, dans ce journal célèbre^ des balourdises au moins égales, en absurdité, à celles du vicomte d'Arlineourt. Si ce pauvre vicomte eût eu le moindre esprit, il avait beau jeu. En effet, dans l'article dont il se plaint, YEdinburg-Hevieîv prétend que le vicomte d'Arlincourl est un grand ennemi des minéralogistes. Qu'y a-t-il de commun entre la minéralogie et un mauvais roman, écrit par un homme qui dépense trente mille francs chaque année à donner des dînei*» aux journalistes et à se faire prôner?
VÉtrangère est une histoire du Ireizième siècle ; rhéroïne est la reine Agnès de Méranie, répudiée par Philippe- Auguste. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les grossiers chevaliers du treizième siècle -ne disent pas vingt paroles sans faire une allusion pleine de grâce à la mythologie grecque. Mais peu importe aux femmes de chambre qui, après les journalistes bien payés, sont les seules lectrices que M. le vicomte d*Arlincourt trouve en FFance ? A Félranger, on est dupe du puff, qui coûte si cher à M.d'Arlincourl. Des Allemands, des Danois, ont été assez nigauds poor traduire dans leur langue les œuvres du vicomte.
Itinéraire descriptif et pittoresque des Hautes-Pyrénées françaises, par N. La Bouliuière. Deux gros volumes in-8''.
Voilà un livre indispensable à tous les voyageurs qui visitent les montagnes des Pyrénées, beaucoup moins connues que les Alpes, beaucoup moins explorées par les voyageurs, et, par conséquent, beaucoup [dus curieuses. Le seul langage parlé dans les vallées basques, et qu'on suppose tenir à Tancien égyptien, mérite qu*on voie les Pyrénées. La fierté sauvage du caractère basque, la jalousie avec laquelle on y surveille les étrangers, rappellent les mœurs primitives des Hébreux. Les Alpes n'offrent rien d'aussi curieux.
Hésumé de l'Histoire de Danemark^ par Lami. Un volume in.l8.
L'eutreprise des résumés historiques est une des plus utiles qu'ait Élites la librairie française. Vous avez en un petit volume l'histoire de la Russie, du Danemark, de la Suisse, de TEspagoe, etc. Rien n'est plus commode. Les libraires ont confié la rédaction de ces résumés aux jeunes littérateurs les plus dis- Vogues : MM. Rabbe, Lami, Woimar. Le Résumé de V histoire de f fonce, par M. Félix Bodin, en est à sa septième édition, quoique vigoureusement calomnié par le parti qui voudrait nous donner I inquisition. Ces résumés, déjà au nombre de sept ou huit, ménieraient d'être traduits en anglais. Que de gens ignorent lei ^its principaux de VHistoire d'Espagne, par exemple, qui seraient bien aise de les trouver dans un volume moins gros qu'un otiinéro du New-Monikly-Magazine.
Parahxes de Condiltac^ par M. la Romiguièrei
La philosophie de Gondillac invoque sans cesse Texpéneoce. La philosophie allemande de Kant proscrit l'expérieDce et en appelle sans cesse au sens inlime. Quand vous lui dites : c Mais je ne sens pas en moi ce sens intime, » elle vous répond fièrement : n Dieu a fait de vous un être imparfait. » — Les jésuites qui régnent en France détestent Gondillac, Cabanis, etc. L'ouvrage de M. la Romiguière est un mezzo termine fort bien écrit, et pourrait bien valoir à son auteur une place à 1* Académie.
Répertoire de la littérature ancienne et moderne. Tome neuvième. In-8°. {Convenance. — Dante.)
C'est une espèce de dictionnaire fort utile à un étranger qai désire connaître à fond la littérature française. Ce répertoire contient tout ce que nous autres Français nous apprenons par la conversation sur nos écrivains célèbres. Beaucoup des opinions énoncées dans ce répertoire sont des préjugés. Je recommande ce livre à Tétranger qui veut pouvoir parler de littérature à Paris.
Essai philosophique sur les probabilités, par M. le marquis de Laplace. Cinquième édition. Un volume in-8<*.
Ce livre est un des plus remarquables <;u'ait produits la France depuis la Révolution. Les probabilités appliquées aux votes des assemblées délibérantes sont un sujet neuf et intéressant pour TAngleierre, où tant de choses se décident par la majorité, dans une assemblée. Je ne crains pas de dire que dans ce genre de recherches, jamais aucun philosophe n'est allé aussi loin que M. de Laplace. Ce savant a fait une cour assidue à tous les gouvernements qui ont paru en France depuis trente ans; il a obtenu une faveur de chacun d'eux. Souvent, pour Tintérét de son ambition, il a dû appliquer la théorie de la probabilité.
Mémoires sur la Grèce, pour servir à F histoire de la guerre de rindépendauce, accompagnés de plans, etc., par Maxime Raybaud, ancien oilBcier supérieur au corps des philhellèues, avec une introduction historique, par M. Alphonse Babbe. Deux volumes in-8**. -
Cet ouvrage a beaucoup de succès. La France commence enfin à s'intéresser au sort des Grecs. Il s*est formé une société à Paris, où on a comparé kis récits de M. Raybaud à ceux do colonel
Slaohopé. L'iiilroducUou de M. Rabbe est remplie de laleiii et de philosophie. Ce jeune écrivaio est de Marseille , ville où, dès le temps de M. Guys, célèbre par son voyage en Grèce, on connaissait mieuK les flellènes que cUns aucune autre ville de France. • Œuvres complètes de J.-J, Rousseau, Un volume in-8«>.
Œuvres complètes de Voltaire. Deux volumes in-8'*.
Cette entreprise est uue des plus curieuses et des plus utiles dojit se soit avisée la librairie française. J'ai sous les yeux les premières livraisons du Rousseau. Le volume qui contiendra les œuvres complètes de Técrivain le plus éloquent qu'ait produit l'Europe au dix-huitième siècle coûtera cinquante francs. Ce volume fonde la réputation de M. Fournier, comme imprimeur. Les éditions données par la famille Fournier obtinrent déjà une haute réputation vers Tan 1760. Celle-ci est un chef-d'œuvre de netteté.
La Haine d'une Femm£, ou le jeune Homme à marier y comédie-vaudeville en un acte, par M. Scribe. Deuxième édition.
M. Scribe est Fauteur dramatique de France qui a le plus de taleut et le plus de fécondité. La charmante petite comédie que je vous annonce est la quatre-vingt-dix-huitième qu'il publie. Ces comédies rapportent à leur auteur soixante mille francs par au. Il a droit à une part de la recette chaque fois qu'on les joue. Je couseille fort aux Anglais amateurs du théâtre français de se procurer : la Somnambule^ la Haine d'une Femme, Coraly» M. Scribe ferait bien mieux encore, si la censure ne l'arrêtait pas dès qu'il veut peindre avec force les ridicules actuels.
Chansons nouvelles, par M. de Béranger.
Je viens de voir ce nouveau volume, qui ne sera publié que dans huit jours. La chanson la plus frappante m'a semblé celle sur le triomphe de M. de la Fayette aux Etals-Unis. On voit que M. de Béranger, le plus grand poète peut-être que la France possède, ne laisse échapper aucune grande circonstance, aucune grande émotion de l'opinion publique, sans exprimer dans ses vers ce que tout le monde, à Paris, exprime de vive voix. Ses chansons sont donc exactement des odes nationales; elles s'adressent au sens intime des Français. Ce volume, toutefois, me parait un peu inférieur à ceux que nous connaissons. L'auteur iDe semble s'être trop rapproché de l'ode. Souvent il est un peu 1. 17
ÎÔO ŒUVBES POSTHUMES DE STENDHAL.
obscur. L'ouvrage aura un grand succès. Il a été payé à Tautenri qui est très-pauvre, vingt mille francs. Ce prii n'est pas 6ctif et destiné à faire effet sur les badauds , comme les quarante mille firaocs donnés par le libraire Ladvocat à M. de Barante, pour VHistoire fies ducs de Bourgogne (bon livre, du reste); il est réel, et c'est beaucoup pour un petit volume qui, peut-être, sera persécuté par la police et enverra Tauleur à Sainte-Pélagie.
Mémoires de madame la comtesse de Genlis, (Les deux premiers volumes.)
Voici encore un ouvrage qui ne sera mis en vente que dans huit jours, mais que j'ai lu. Ces Hémoires auront beaucoup de succès partout, mais moins à Paris qu'ailleurs : l*" parce que nous connaissons tout ce qu'ils renferment; l'' parce que nous détestons, à Paris, rhypocrisie. Le voile léger de Thypocrisie que madame de Gcnlis u*a pas pu se dispenser (étant dévote) de jeter sur ses récils Ole toul le piquant dais un pays où, tous les six mois* nous voyons la publication de Mémoires tels que ceux de madame du Hausset ou de M. de Bezenval.
Madame de Genlis traite des mêmes événements que M. de Bezenval (1766-1780). Madame de Genlis, pauvre demoiselle de province, fil fortune à la cour par sa beauté, la souplesse de sou caractère et son esprit. On dit qu'elle ne fut jamais cruelle et toujours très-dévole. Elle dit beaucoup de mal, dans les deux premiers volumes de ses Mémoires, de sa tante madame de Mon* tesson, femme beaucoup plus honnête qu'elle et qui, en 1785, était la maîtresse du vieux duc d'Orléans, le père du duc d'Orléans, surnommé Égalité, parce que, dans la Révolution, il prit ce nom. Madame de Genlis fut la maîtresse de ce duc Égalité, qui la nomma gouverneur de ses enfants, ce qui parut fort ridicule à Versailles.
Il faut louer madame de Genlis de l'excellente éducation qu'elle a donnée à M. le duc d'Orléans actuel, à ses frères et à sa sœur. Le tableau de la cour de Louis XVI, donné par madame de Genlis, ressemble plutôt à un morceau historique qu*à une narration de Mémoires. La naïveté, si nécessaire aux Mémoires, y •^manque tout à fait. D'un autre c6té, il y a beaucoup! d'ensemble et de raison. Toujours madame de Genlis cherche à excuser
LETTRES A SES ÂMiS. 291
tnNs espèces de personnes : les prêtres, les nobles, les princes. Ces Mémoires sosit supérieurement écrits, hauteur, qui a quatre-viflgtnieux ans, jouit d'une excellente santé et vit en philosophe, apparemment heureuse et satisfaite.
ex
A MOMSIEVR ..., A LONDRES.
Paris, le 20 février 1825.
Une partie des immenses héritages de la Emilie de Gondé provient de confiscations faites sur la famille de Montmorency. Quand Louis XIV chassa les prolestants et révoqua la charte doQoée par Henri IV, et nommée YÉdit de Nantes, d'après le nom du lieu où elle fut publiée, les grands seigneurs de sa cour se firent douner les biens confisquée sur les malheureux pro* testants. Si vous prenez, dans le Siècle de Louis XIV, par Voltaire, la liste des maréchaux de France et des grands officiers de la cour des rois de France, vous aurez les noms des familles françaises, dont les trois quarts des biens, an moins, proviennent de confiscations. En d'autres termes, la fortune de tout noble français, si elle excède cent mille francs de rente, provient, en tout ou en partie, de confiscations. Voilà ce que prouve le livre curieux, ayant pour titre :
VÊmigration indemnisée par l'anden régime, et depuis la BesLauration, par M. Isidore le Brun. In- 8°.
Malheureusement ce volume est écrit avec trop de précipitation; les gens de lettres, en France, ne se donnent pas le temps de travailler. Un tel sujet méritait d*étre approfondi par le savant Lanjuinais. Tel qu'il est, il met sur la voie des recherches. Taoleur conclut ainsi : c Les grandes familles de France, enri« chies par des confiscations, quittèrent la France en 1792, pour aller se joindre aux Prussiens et se battre contre leur patrie ; on confisqua justement leurs biens. Aujourd'hui ils remplissent les
202 aSUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
Chambres législatives et se donnent à eax-mémes an miUiard, celte année. L'an prochain, ils rapporteront ce qn*ils auront reçu et reprendront leurs terres en nature, ce qui meUra les Bourbons en péril. Une guerre peut seule nous sauver et Tauguste famille des Bourbons avec nous. Sans guerre, les jésuites perdront les Bourbons et ramèneront la guerre civile en France. Neuf millions de Français, presque tous paysans, sont eu possession des biens confisqués et vendus par la nation. »
Du sacre des rois de France à Reims. Un volume.
Cet ouvrage est fort curieux; il a servi de base à une détermination des eulonrs du roi. Les formalités du sacre des rois de France sont tellement libérales, semblent tellement reconnaître les droits du peuple, auquel on demande, par deux fois, sHl veut d'un tel pour roi, que les favorisde Charles X ont décidé qu'on s'écarterait, sous quelque prétexte, deFancien cérémonial. Quand le peuple français était endormi par un long et profond despotisme, comme en 1775, au sacre de Louis XVI, toutes ces formalités étaient sans dangers. Aujourd'hui les écrivains libéraux, qui, sans contredit, effacent par le talent les écrivains ultra, ûreraient un grand parti de ce cérémonial ; ils prouveraient, ce qui est vrai, que c'est la liberté qui est ancienne en France et non pas le despotisme ; que, comme nous le voyons dans Tacite (de Moribus Gertnanorum), les prétendus premiers rois de France n'étaient que des généraux en chef, obligés de consulter leur armée. Le despotisme tempéré par des chansons, tel que la Révolution Ta détruit, u existait que depuis le cardiual de Richelieu. Celte vérité, funeste aux prétentions, non du roi qu'on dit être un excellent homme, mais de la cour, est mise en lumière par les ouvrages historiques et les Mémoires qui sont i la mode, et que Ton publie chaque jour.
Le Vingt et un Janvier, ou la Malédiction d'un père, par Fauteur de Monsieur le Préfet. Trois volumes in-12.
Ce roman n'en est pas un ; c'est une description de ce qui arrive tous les jours en France. Paris jouit d'un gouvernement modéré; la province commence à être en proie à la tyrannie des évéques. L'auteur du Vingt et un Janvier a le malheur d'outrer la vérité; cela nuit à son talent. Quaud il n'exagère pas, sa prose
rappelle les Taies of the hall S de Grabbe. Il décrit avec soin des eboses borribles, dégoûtantes, mais vraies.
Tableaux chronologiques de Vhistoire ancienne^ depuis les temps les plus reculés jusqu'à Fère cbrélieune, par feu Thouret, de TAsseniblée constituante. Un volume in-folio.
Ouvrage curieux, nécessaire même. Ordinairement les savants qui s'occupent de chronologie sont des machines à dates et ne pensent pas. 11 n'en est point ainsi de Thourebv V Abrégé de Mably, qu'il a publié, vaut beaucoup mieux que Mably lui-même, et a porté le flambeau de la vérité sur les premiers temps de rbistôire de France. Thouret a été un des philosophes les plus saisés et les plus calmes qu'ait produits l'école de Voltaire.
De la Loi du sacrilège, par M. Tabbé Ferdinand de Lamennais.
Cette brochure est la plus étrange qu'on ait publiée, en France, depuis bien longtemps. La loi du sacrilège, qui vient de passer, grâce aux boules de dix pairs évêques, qui ont voté pour la peine de mort, a fait horreur en France. Eh bien, M. de Lamennais prouve qu'elle n'est pas encore assez cruelle. L'année prochaine, on proposera les galères pour les imprimeurs qui réimprimeront des livres impies. Une commission d'évêques pairs de France jugera les livres, sous le rapport de Timpiéié.
La brochure de M. de Lamennais rappelle les brochures publiées, en France, du temps de la Ligue et en faveur de Fauiorité du pape. Il y règne un ton de violence atroce et de cruauté qui jure avec les mœurs douces des Français actuels. Cette publication a produit l'effet d'un avertissement; elle est un danger pour la famille régnante ; elle est curieuse sous ce rapport politique. Cette déclaration de principes du parti jésuite est fort bien écrite. Peu d'écrivains ont plus de talent et d'éloquence que l^auteur; sous ce rapport il fait honneur à la France.
* ConUs de la grande salle.
2d4 ŒUVRES POSTHUMES DE STEHDHàL