A MADAME P...., A PARIS
Paris, le 21 août 1825.
h sens, madame, que la démarche que je fais est ridicule, n y a plus de deux mois que je me représente tous les joues combien il est ridicule, et même inconvenant, à moi inconnu, d'oser écrire à une femme que la gloire environne, et (fiiesit sans doute, liée avec tout ce qu'il y a de plus aimable et depluft gai en France. Moi je suis inconnu, simple lieutenant dans un régiment de cavalerie de fa garde. J'y arrive depuis peu avec une pension de mon père; je ne suis pas beau, sans cependant être laid. Avant d'avoir eu le bonheur de vous voir, avant d'être entré dans cette seconde vie, qui a commencé pour moi Icjour où vous avez joué le Viago à Reims, je me croyais bien fait, remarquable, l'air noble. Depuis lors je ne vois rien de tout cela. Tout est vulgaire chez moi, excepté la passion forcenée 4ue vous m'avez inspirée. A quoi bon vous le dire ? Je le sens, cette, démarcbe est ridicule ; vous montrerez ma lettre à des gens qui m'en plaisanteront. Oh ! comble de douleur ! Entendre plaisanter sur la passion que j'ai pour madame P.... ! Je vous jnre, madame, que ce n'est pas le ridicule qui peut m'en revenir que je crains. Âh ! pour vous je braverais bien d'autres périls. Mais je mourrais de douleur d'entendre parler de mon sentiment pour vous. Ce sentiment fait ma vie, j'apprends la musique, j'apprends ritalien, je lis les journaux qu'avant vous je ne regardais jamais, dans l'espérance d'y découvrir votre nom. Fût-il au bas de la page, dès que j'arrive à cette page, j'ai bien vite découvert ce
P majuscule qui commence voire nom et qui me fait palpiter, même quand il commence un mot indifférent.
Mais à quoi bon vous dire tontes mes folies? Que m'en reviendra-t-il ? Comment être connu de vous? Comment être présenté? — Je ne suis un peu connu que dans quelques salons antiques qui n*ont pas de relations avec vous. Je vais chez M. le dac de , mais y allez-vous? Ah ! je suis bien malheureux, madame ! Vous ne pouvez concevoir l'escès de ma misère ! J'ai désiré vingt ans de venir à Paris, j'aimais les chevaux, j*adorais le militaire. Tout cela fait mon supplice aujonrd'huj.
Comment être connu de vous ? Quand vous étiez à Paris, je me mettais dans un fiacre, comme pour attendre un ami, et je voyais vos fenêtres. Vous êtes à la campagne, dit-on, mais je n'ai pu obtenir du portier le nom de la campagne. JVi, je crois, fait peur à cet homme. Âh! je m'abhorre moi-même. Sans doute, aussi, si j'obtenais le bonheur de vous être présenté, je vous ferais peur.
J'ai été obligé d'interrompre ma lettre, j'étais trop malheureux. — J'ai vingt-six ans, je suis brun, assez grand, l'air trèsHnilitaire, dit-on; mais, après ce qui m'estarrivé avec votre portier ,j'ai coupé mes moustaches, autant que possible. Sans Tordre de mon ré" giment, je les aurais coupées tout à fait. — Âh ! du moins, que mon air égaré ne vous fasse pas peur, si jamais j'ai le bonheur de vous être présenté. Ne craignez aucune importunité de moi, madame. Je ne vous parlerais jamais de ma malheureuse passion; vous voir me suffirait; je vous dirais seulement : Je suis Cbarency. — Fou que je suis ! on vous dirait bien assez mon nom en me présentant à vous. Mais je veux contiBuer à me faire connaître. Je suis d'une bonne famille dé la Lorraine; je dois avoir un jour quelque aisance.; j'ai reçu une exceHente éducation. Ah ! Dieu ! si on eût eu l'idée de m'envoyer voyager en Italie, je saurais l'italien, je saurais la musiqne surtout. Peutêtre, mais je le crois impossible, comprenant, comme un savant, les airs divins que vous chantez, je vous aimerais davantage; non, il me semble impossible.
Adieu, madame; ma lettre est bien irop longue; à quoi bon vou^ écrire d'ailleurs?
Je suis, avec le plus profond respect, madame, voire trèshumble et très-obéissant serviteur,
Edmond de Charekct.
ChejB M. ..., rue ..., n* ....
GXVIl
A UOiNSlEUR .... A LONDRES.
Naples, lé 30 septembre 18^25.
Vous me demandez, monsieur, un coup d*œil sur Fétat acluel de la musique en Italie.
Une source d'eau jaillit au pied d'une grande montagne. Pour weilre à même de juger de celte source, faut-il s'appliquer à décrire avec soin les divers bassins qui la reçoivent, ou faut- il rechercher dans la position des diverses pentes de la montagne, dans les différentes natures des rocs et des terres qui la composent, quelles doivent être les qualités de la source d'eau qui en jaillit?
Gène serait point, du moins selon moi, vous faire connaître Tétat de la musique en Italie, que vous décrire les conversations de Milan et de Naples, que vous parler pour la centième fois des lameux théâtres de la Scala et de San Carlo. Une biographie de Bossini, de Hercadante, de Paciui, de Meyerbeer, se rapprocherait davantage du but, surtout si on y joignait une analyse du talent de Lablache, de Davide, de Zuchelli; mais il manquerait toujours une description de la source même du goût de la musique chez les peuples d'Italie, si différents de caractère, et qui ne sont liés entre eux que par la malheureuse circonstance d'être opprimés par la même absurde tyrannie. Cette tyrannie est peu sanguinaire, mais elle est extrêmement minutieuse. Une tille riche, c'est-à-dire ayant mille livres sterling de rente, uesemarie pas à Modène ou à Turin sans que les sept ou huit ministres ou sous-ministres de ces petits princes» lesquels sont désolés de
310 ŒUYRES POSTHCMES DE STEHDHAL.
leur oisîTelc, fjsseni chacun irois oa «paire rapports sur cette afllaire. Le pbisir par eioeDeuce de la nation française, se livrer aux ckatmes d*ane conTcrsation amiable ec gaie, dans le coarani de bqoeUe on parie tour à Umr de tous les sojets possibles, serai! le plaisir le pins dangereux en Italie. Les espions, dans ce pays, meurent d'inanition, ils ne savent que mettre dans leur rapport, et toui est espion, depuis le moine qui vient, en disant : Deo yratias, se placer sur le seuil de votre chambre à coucher, poor vous demander Faumône, jasqn*ao perruquier qui vient vous coiffer et au cafetier chez lequel vous allez prendre une glace. Ces espions se vendent à tous les gouvernements saccessifs. Ainsi, par une circonstance originale et particulière à la malheureuse Italie, il est dangereux de mal parler même da gooTemement qui est le pins grand ennemi de celui qui, maiotenant, parait le mieux ^bli. Tel habitant de Yérmie a dit do mal eu 1812, sous le gouveroemeut de Napoléon, de la lenteor stupide du régime autrichien, qui aujourd'hui est persécuté, pour ce propos qu*il tint il y a treize ans, par bassesse envers la puissance alors régnante.
Depuis que la tyrannie, à Timitation de Philippe II, a fait irruption en Italie , c'est-à-dire depuis la première moitié da seizième siècle, ce qu*il y a de plus dangereux pour un Italien, c'est de parler.
Voilà le grand trait moral de ce peuple. Voici un de leurs proverbes les plus familiers : Un bel lacer non fu mai scritto (un silence de bon godt ne fut jamais noté); ajoutez: par on espion. L'Italien qui vient de voir un beau tableau est occupé pendant deux heures des sensations aimables que lui donne ce tableau. Entend-il un opéra nouveau, il y songe uniquement pendant huit jours. Pourquoi? -— G*est que la conversation est impossible poxir lui, c'est que depuis près de (rois siècles il en a perdu rhabiludc. Gomment serail-il sujet à la vanité française? Cette vanité cherche des jouissances dans la convenatùm ; la vanité vit parce qu'elle parle : en Italie, avant tout, il faut se taire.
Dès qu'il s'agit de discuter la vérité d'une pensée ou la jus* lesse d'une expression, les Fonçais et les Anghis, qui> depuis
trois siècles, parleut et discutciil sur tout, reprenaenl une grande supériorité sur ritalieo, qui, dans la discussion, n*est qu'un enfant sans expérience. Ainsi Fllalie vient de produire sous nos yeux Ganova, Rossini, Vigano, et depuis cinquante ans elle n'a pas imprimé trois volumes de prose que l'Europe se soit donné le plaisir de lire et de traduire. Ses meilleurs livres, publiés de i823.à 1825^ semblent écrits par des enfants et pour des enfants, laot ils sont prolixes, tant ils se donnent la peine de tout expli* quer.
L'iialien, dans Timpessibilité de parler, comprend profonde' ment ce qui est de son intérêt. Il est en cela fort supérieur au Français et même à l'Anglais. Les Italiens ont compris, dès l'an i550, ce que l'immortel la Fontaine eut la hardiesse d'imprimer sous le règne de Louis XIV : «Notre ennemi, c'est notre maître.» îl y a deux cent cinquante ans que Télre le plus profondément liai à Turin, à Bologne, à Modène, à Florence, c'est le souverain. Qu'onne m'objecte pas l'état moral de Florence versl780y ce peuple a perdu toute énergie. La puissance de haïr s'est retirée de lui en même temps que la vie.
liien déplus absurde que d'exposer sa vie, rien de bête comme de s'exposer à la mort et, ce qui est bien pis, aux blessures cruelles, pour l'intérêt de qui? de noire souverain, c'est-à-dire du plus grand ennemi que nous ayons.
Le détour a peut-être été un peu long, mais vous voilà en possession des deux grandes sources (springs) de la musique et de la peinture en Italie : l'impossibilité de la conversation, le discrédit total des vertus militaires. Le plus grand général peut arriver dans une petite ville d'Italie, il y excite moins d'inlérêt et de curiosité que le jeune Pacini, compositeur du second ordre, qui vit en ))illant Bossini. Le fameux général est regardé comme un barbare, comme un sauvage, qui a gagné sa vie ireuie fois de suite, à la loterie des trente batailles auxquelles il a assisté. Dit-il quelque bêtise dans la société, on ne lui fait pas même l'honneur d'en être scandalisé. J'ai vu cela arriver vingt fois, à l'occasion des généraux célèbres qui, depuis trois ans, sont venus visiter Naples.
Uu jeune duc milanais serait profondément ridicule s'il s'aYi-
312 ŒUVUES POSTHUMES DE STENUUAL.
sait de placer son orgueil dans les exercices militaires et gym. nastiques, monter à cheval, laire des armes» chasser; sans doute, il faut faire de tout cela un peu, il foui se livrer à ces corvées* précisément autant qu*il le faut pour plaire aux femmes. â4h)d Fair de s*y complaire, toute la ville répète bientôt : È unschiocco (c'est un sot) .
Le jour où Tltalie aura les deux Chambres, le jour où Vopinion fera sou entrée dans le gouvernement, elle ne sera plus exclusivement occupée de musique, de peinture, d'architecture, et ces trois arts, qui, dans l'ordre où je viens de les nommer, se partagent les affections des Italiens, tomberont rapidement. C'est ainsi que la gloire de Voltaire était tombée en France de 1798 à 1812. H a fallu la résurrection des jésuites vers 1820 pour en faire faire vingt nouvelles éditions. Après avoir exposé les sources de la passion générale pour la musique en Italie, revenons enfiu à rhislorique de la musique actuelle.
Ou commence, en Italie, à se dégoûter de la musique de Bossiui. Un style de musique ne vit guère au delà d'une vingtaioe d'années, en Italie. Les philosophes n'ont point encore deviné le pourquoi, mais la nouveauté, la surprise pour Pimagination, est une condition sine quâ non du plaisir musical. Rossini n'a débuté, il est vrai, qu'en 1810, à Venise, par l'opéra intitulé la Cambiale di Matrimonio (le Mariage par lettre de change). Sa gloire date de l'opéra la Pietra del Paragone (la Pierre de touche), donné à Milan en 1812. Treize années se sont à peine écoulées, et la lassitude de Rossini se trahit déjà par des signes certains. Rossini a abusé de la rapidité, des accompagnements brillants et des crescendo plus que Gimarosa, Paisicllo ou il Buranello n'out abusé d'aucun artifice particulier de la musique. Rossini n'est jamais parvenu à peindre la passion, son amour n'est que de la volupté, son style n'est jamais que le style amusant et rapide. Que le libretto sur lequel il écrit cherche à peindre la sombre jalousie d'Otello ou l'ambition déçue d'Assur, le complice de Scmiramis (voyez l'opéra de ce nom), toujours il a peur d'ennuyer en étant vrai. Gomme il n'a qu'infiniment d'esprit et point de passion, dès que l'expression de la passion n'est pas piquante, amusante, singulière ; dès que, surtout, elle n'est que
vraie et simple, fiossini a peur d*eunuyer el se haie de syncoper sa musique. On lui a adressé celte critique : Dans VArmida, représentée ici sur le théâtre de San Carlo, pendant Tautomne de 1817, il a fait chanter ensemble Renaud et Arraide; il a éié long et plat. Ce célèbre duo ne se relève qu'à la fin ; pourquoi ? C'est qu'au lieu de peindre Famour véritable, celui d'fiéloïse pour Abailard, Fauteur se ravale à peindre la simple volupté.
Dans les pays étrangers aux arts, à Paris, à Londres, à Berlin, la musique est loin de s*user aussi vite qu'en Italie; pourquoi? C'est qu>n ces pays la musique n'est pas le sujet unique de Fatlention passionnée du public. Ia guerre, les révolutions de finance, les questions de trois pour cent, d'élablissement des jésuites, ou d'indemnité des émigrés, sont successivement, à Londres et à Paris, les objets qui occupent l'énergie de tous les esprits. La musique est un sujet de conversation commode plus qu'intéressant entre les hommes el les femmes qui ne sont pas très-liés. Dans le fait, à Londres comme à Paris, la musique est ce qu'elle doit être, dans des pays où Vopinion entre dans le gouvernement, un objet d'attention fort secondaire^ un simple
amusement.
Depuis que Rossini est devenu gourmand, son génie parait ravoir tout à fait abandonné. Cet homme n'a plus about him, la moindre étincelle du celestial (ire. Plusieurs Napolitains récemmeut arrivés de Paris y ont vu la seule chose que Rossiul ait écrite depuis deux aus : le Viago à Reims, espèce d'opéra buffa, fabriqué à l'occasion du sacre du roi de France Charles X. <iela est plein d'esprit, cela est savant, extraordinaire; mais de génie, plus la moindre étincelle. Rossini, ayant d'excellents chanteurs : mesdames Pasta, Moubelli, Cinti, et MM. Zuclielli, Pellegrini, Galli, Bordogui, a eu l'idée de faire chauler ensemble quatorze voix sans accompagnement. Rien de plus froid que ce morceau ; absence complète de celestial fire. Malheureusement je crois que Ton peut regarder Rossini comme mort pour son art.
Quels noms se présentent après le sien à ratlculion de 1 £uro|>e, avide de parler musique?
D'abord Maria Weber, dont je ne vous dirai rien. Vous avez I. 18
5ii ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
cnleudu le FreyschUtai plus souvent que moi. Saves^oiK que Weber, au lieu d*écrire de la musique, s'occupe à écme sa vie el à uous décrire» avec toole la darlë de la philosophie allemande, commeot il est parvenu à se donner du talent?
En Italie, les noms qui se présentent pour foire oublier Rossîni sont ceux de : Nercadante, Pacini, Meyertieer.
Le premier de ces compositeurs, Tauteur à'Elisa e ClaudiOt a du génie et ce feu intérieur sans lequel on ne fait rien dans les arts. L'analyse de soo talent, ainsi que de celui de ses deux rivaui, le Milanais Pacini et le Prussien Neyerbeer, pourra faire le sujet d'une seconde lettre, dans laquelle je dirai quelque chose des chanteurs célèbres qui existent en ce moment.
A MONSIEUR ...., A LONDRES
Paris, le 14 octobre 1825.
M. Lemercier a fait douze ou quinze tragédies, barbares pour le slyle; sept ou huit poèmes, où il y a des éclairs de génie; il a traduit d'Alfieri Agamemnon, et en a fait une bonne tragédie du second ordre ; il a fait une comédie imitée des iVores (^ Ft^ajo, de Beaumarchais ; cette comédie, intitulée Finto, est excellente. M. Lemercier a fait, en prose, un cours de littérature assez ridicule-
M. de Tnlleyrand, à Tépoque où M. Lemercier fut à la mode pour avoir refusé la croix que Napoléon voulait lui imposer, dit de lui : « M. Lemercier est la moitié d'un homme de génie. »
Rien de plus vrai. La plupart de ses ouvrages sont mauvais; mais on sent, à chaque page, que si Fauteur n'était pas poursui\i par un malin génie, il pourrait faire mieux. M. Lemercier a eu une attaque de paralysie dans sa première jeunesse. Sans cet accident, disent nos physiologistes, il eût peut-être égalé Corneille.
LhTTRES A SES AMIS. 515
Sa nottvelie tragédie ayant pour titre :
Les Martyrs de SouH, ou VÉpire moderne, en cinq actes et en vers, est remplie de longueurs. Elle eût élé sifBée à la première représentation, l'auteur eût &dt des coupures et eût obtenu un l^beau succès. On a tant écrit en Angleterre sur les martyrs de Souli, que je me dispense de raconter de nouyeau le fait bislorique. M. Lemercierasoivi la réalité d*assez près; son vers, éaergique, quoique dur et incorrect, réveille profondément la sympathie du lecteur. Et, comme à la scène la dureté du vers est peu aperçue, cette tragédie eût éleclrisé les spectateurs. C'est ce qui a porté la censure à la défendre dans un moment surtout où les congrès s'occupent du sort des Grecs, et où M. de Villèle envoie des généraux au pacha d'Egypte pour dresser les troupes qui espèrent exterminer les Grecs.
L'iurt dramatique étant à la veille d'une révolution, dans dix ^Qs, lorsque la censure anra été tuée par le mépris public, la tragédie des Martyrs de Souli s^a devenue obsolète *, et la postérité rangera M. Lemerci^ tout au plus à côté de Ronsard; ce qui, suivant moi, sera un jugement beaucoup trop séfère.
Marie de Brabant, poème en six chants, par M. Ancelot, auteur de Louis IX, tragédie. Un volume in-8% magnifiquement imprimé, avec beaucoup de lettres gothiques.
M. Ancelot Êiit avec succès le vers emphatique et magnifique que Racine a introduit sur la scène française, et que Voltaire a eoeore exagéré. Tout ce qu'écrit M. Ancelot parait imité, qnanl au style de la tragédie de Mahomet de Voltaire. Le poème qu'il nous donne aujourd'hui a pour objet d'augmenter ses titres à la place vacante à l'Académie française. Suivant toute apparence, ce poème n'est qu'une tragédie que M. Ancelot if a| pas voulu risquer au théâtre. 11 a mis en récit les scènes trop faibles. Peu importerait l'origine de ce poème s'il était passable, mais il D est nullement intéressant, et cela parce que l'auteur ne raconte, d'une manière claire et distincte, aucun des incidents par lesqnds il prétend nous attendrir. M. Ancelot étant un des
* Vieux, hors d'asage.
premiers poètes de l'époque, je toqs donnerai en deax mois la fible de son poème.
La jeune et belle Marie de Brabant épouse Philippe le fl:irdi, fils de saint Louis. Philippe a un fils d*nn premier mariage; ee fils meurt à Vimproviste. Le seigneur de Lnieuil, aotreftHS ?alet de chambre de saint Louis, et maintenant premier ministre de Philippe, persuade à ce prince que Marie, jalouse de voir régner ses enfants, a empoisonné le prince Louis. Heurensenient le fils de Taucien valet de ciiambre, le jeune Luveuif, est, en secret, amoureux de la reine. Il entreprend de la sauver; il vient se dénoncer lui-même comme ayant donné la mort an prince Louis, et la reine est sauvée.
Quand on représente un trait ans» extraordinaire que celui du jeune Luxeuil, il faut le prendre en détail, pour que le lecteur, entraîné par la vérité des détails, puisse croire à la probabilité de Faction. Ces sortes de préceptes qui tiennent au bon sens ne sont guère à Tusage de nos poètes actuels: ils font des vers brillants, on les applaudit et on les oublie ; mais on s'ac- C3utume à accorder, dans la conversation, beaucoup de talent au poète dont jan^ais on ne lit les œuvres. Tel est le sort de M. Ancelot ; tandis que chaque jour on relit les exécrables traductions dans lesquelles nous sommes forcés de chercher le sens du Corsaire, de Lara, de Childe-Harold, etc. Le poème de Marie deBrabant, manquant d'art et de raison au fond, passera comme un brillant météore, après, toutefois, avoir été acheté par tout le faubourg Saint-Germain, car l'auteur est fort ultra et membre de la société des Bonnes lettres.
Le Siège de Damas, poème en cinq chants, par M. Viennet.
C'est la place vacante à l'Académie française qui nous a encore valu ce poème, au moment où toute la classe riche est à la campagne, et dans la saison que les libraires appellent morte, M. Vieunel avoue ce que M. Ancelot laisse seulement deviner : le Siège de Damas, dit-il, est une tragédie déjà faite en anglais par le célèbre John Hughes. M. Viennet, qui est classique et grand ennemi du barbare Shakspeare , n'ayant pu faire cette tragédie en conservant les deux célèbres unités de lieu et de temps, en a fait un poème. Il faut une certaine simplicité dans le
dialogue d'une tragédie: il faut, du moins dans le système classique, une certaine pompe dans la narration d*un poème qui veut être épique. Il suit de là que M. Viennet écrit mieux la tragédie que M. Ancelot; c'est par le fond des choses et des pensées que manquent les tragédies de M. Viennet, car souvent le style en est simple et assez raisonnable. Cet avantage devient un défaut dans le poëme tel que les imitateurs de Racine nous ont accoutumés à le concevoir. Le style doit être pompeux et magnifique, rœii doit être ébloui de toutes les richesses de la poésie épique. Or M. Ancelot satisfait cette condition beaucoup mieux que M. Viennet. Ce dernier poète, en revanche, triomphe dans répftre badine : il a souvent le ton et la légèreté de Voltaire. Il a Élit une épître très-plaisante contre les romantiques, qui demandent pour la Frapce une tragédie nationale en prose, sur le modèle de Richard III, de Shakspeare.
GXiX
A MONSIEUR ..., A LONDRES
Paris, le 15 octobre 1825.
MM. Mauzaisse etGrevedon ont contracté rengagement d'exécuter de leur main, et sans employer aucun secours étranger, chacun cinquante portraits pour un ouvrage intitulé :
Contemporains étrangers, ou recueil des portraits de cent étrangers célèbres qui ont vécu de 1790 à 1826.
Les cent portraits, format in-folio, paraîtront en vingt-cinq livraisons, de quatre portraits chacune, avec les accompagne. ments à la mode de fac-similé et notices biographiques.
Si MM. Mauzaisse et Grevedon tiennent leur parole et font eux-mêmes les cent portraits, cette collection fera sensation en Europe. Les portraits relatifs à la Benriade de Voltaire, et exécutés par ces deux artistes, sont des chefs-d'œuvre de lithographie. Bien peu de portraits gravés sur cuivre pourraient soute-
nir la comparaison. Les effets de clatr-obscur sont rendus d'une manière admirable par Al. Mauzaisse.
Le Tartufe moderne, par 31. Morionval. Trois volumes in-1^.
Gomme la censure n'a pas de prise sur les livres» et que la Cour royale vient d'acquitter deux journaux politiques, plusieurs jeunes auteurs racontent les faits qui arrivent jouruellemettl eo province ; ils ne changent que les noms et appellent leur oeuvre un roman. Il n'y a pas beaucoup d'art, mais il y a beaucoup de vérité. Sous ce rapport, les romans de MM. Victor Ducange et Mortonval peuvent être lus avec plaisir par les étrangers. C'est une peinture fidèle de ce que font, loin de Paris, vingt-cioq mille jeunes paysans sans instruction, que, depuis six ans, Ton a métamorphosés en curés de campagne. On leur apprend, surtout dans les séminaires, à faire des armes; le fait est historique. Si jamais les jésuites étaient chassés de France et qu'ils trouvassent de leur intérêt, de faire naître la guerre civile, les jeunes curés faits depuis 1817 pourraient y briller consilio manuque.
Annales du moyen âge, comprenant Thistoire des temps qui se sont écoulés depuis la décadence de Tempire romain jusqu'à la mort de Gbarlemagne. Huit volumes in-S*".
Cet ouvrage, plus estimable que brillant, se diviç^e en trente livres, et commence parla description de l'état de Tempire ro< main à Favénement de Tcmpereur Auguste. Il passe rapidement sur le successeur de l'heureux Octave ; il commence à donner plus de détails en arrivant à la chute de l'empire romain et à la fondation des nouveaux États créés par les immigrations de barbares. L'auteur abrège Gibbon dans cette partie de son livre. Gibbon, quoique madame Guizot ail donné une bonne traduction de son History of the Fait of the roman Empire, n'a pas eu beaucoup de succès en France ; on a trouvé son style trop solennel et trop emphatique. L'auteur des Annales du moyen âge s'attache au peuple franc. Lorsque l'empire d'Orient a pris ftn, l'histoire des conquérants de la France devient le principal objet du récit. Quatre volumes de cet ouvrage paraissent ; les quatre derniers suivront de mois en mois. Ce livre estimable fait tomber tout à fait les diverses histoires du moyeu âge qui
parafent en France pendant le dix-huitième siècle. La critique était tout pour Voltaire et les autres historiens de cette époque; ils voulaient, avant tout, détruire le despotisme et la superstition. Rien de plus louable ; mais, dans leurs ouvrages historiques, ils n'oublient qu'une chose, le récit. Ainsi toutes les histoires écrites en français sont à refaire.
A MONSIEUR LE BARON DE M..., A RONFLEUR
Paris, le 23 octobre i825.
Je trouve voire lettre au retour de la campagne. Je ne suis guère en état de vous répondre, mon cher ami. Je suis absolumostdansTétat de Tamant de Glaire, et plût à Dieu que cela Mt de même ! J'ai besoin de votre discrétion, et ensuite de m conseils. Ne parlez à âme» qui vive de ce triste cas. C'est un sonnent que j'ai fait et refait à la pauvre victime. Le mari est du même caractère; enfin, rien n'y manque. Je suis réellement au désespoir. 11 s'agit d'une personne très-résolue, et que j'ai irwivée amplement pourvue de ce que Glaire allait cherchant. Il ne peut y avoir le moindre soupçon de comédie de sa part. C'est pour moi et non pas pour vous que je vous réponds, afin que d'ici à votre retour votre bonne tête travaille à mon profit.
Je vais voir ce matin le docteur Helder. Le Brother brandy pourrait m'ètre utile, mais il a tant besoin de faire de l'esprit, ^f pour avoir quelque chose à dire, il ferait une anecdote de ma confidence.
le Sacrifice interrompu a réussi avant-hier à l'Odéon. Ils ont iraogporté bêtement Faction au Pérou. C'est un Français troubadour qui combat avec Pizzare ; il déserte, et les Péruviens veulent le faire leur roi. On appelle cela diminuer les invraisemblances dtt poème allemand. — Carsoni n'a pas encore osé chanter. — Adiea ; faites-moi savoir voire arrivée et votre numéro.
DUVERSOT.
7m ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.
A MONSIFX'R V... C. ., A PARIS.
, Paris, le !•' noTembre \df£i.
Puisque tu as encore le courage de.t*occuper de politique, mon cher ami, place dans tes éphémérîdes, dans les souvenirs, etc., les faits et les conjectures dont je vais te grati6er.
Monseigneur le Dauphin a beaucoup plaisanté M. deClermoat- Tonnerre, ministre de la guerre et ancien aide de camp du roi Joseph Bonaparte, sur les honneurs qu'on a rendus à ce ministre et d'après ses propres ordres,. dans le voyage en France qu'il vient de terminer. Cette conversation fait la nouvelle des Toileries. Décidément le Dauphin , si jamais il devient Louis XIX, sera un souverain simple, honnête, sévère seulement pour les braconniers qui gâtent ses chasses. Ce sera un roi tout à fait dans le genre allemand; il supprimera toutes les folles dépenses.
M. de Villèle, de plus en plus irrité contre M. Franchet, directeur général de la police , qui lui est imposé par les jésuites, et qui, loin de lui obéir, comme les ministres, commence la guerre contre la toute-puissante congrégation. M., de Montlosier, homme d*esprit, maniaque de noblesse et, du reste, à demi fou, a commencé l'attaque contre les jésuites dans le Drapeau blanc. On se souvient qu'en 1823 M. le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld acheta, pour un million à peu près, trois journaux : La Gazette de France, le Drapeau blanc et le Journal de Pari$. Ce marché fut connu du public, qui, peu à peu, a abandonné ces journaux. Aujourd'hui le Drapeau blanc, eu attaquant les prêtres comme ignorants et fanatiques, a soin de dire qu'il n'est payé par personne. Mais quel spéculateur aurait racheté de M. de Villèle, pour la somme de trois cent mille francs, un malheureux journal qui n'a pas deux mille abonnés? — On peut donc espérer que la guerre est commencée entre M. de Villèle et la coH' grégation des Jésuites.
Si cela se confirme, si la paix ne se fait pas, les jésuites eiciteroot les trois cent soîxaote-dix indemnisés de la Chambre des députés, et ils rejetteront le budget que M. de Villèle leur présentera en février ou en mars 1826. Car ce ministre, fort adroit et qui a peor, retardera le plus possible Touverture des Chambres, qui, pour lui, commencera cette année Tépoque du danger.
Nécessairement M. de Villèle sera obligé de dissoudre la Chambre avant, ou tout au moins, après la prochaine session. Alors, sois-en certain, la France changera d'allure, continuera à s'éloigner de la Russie et à se rapprocher de TAngleterre.
Sur quelle classe de la nation M. de Villèle cherchera4-il à s'api^oyer? — Sur celle des manufacturiers, négociants, banqaiers; sur les Delessert, Teruaux, etc. — Ces banquiers riches^ auxquels la faveur de M. de Villèle ferait gagner des millions dans les futurs emprunts, chercheront bientôt, ditK>n, à faire monter le fotal trois pour cent, aujourd'hui à soixante-douze francs. S'il oe monte pas d'ici à l'ouverture des Chambres, les trois cent soixante-dix indemnisés seront furieux, et, comme ils sont stufideSf ils seront faciles à ameuter.
M. de Villèle chercherait, en cas de dissolution delà Chambre, à faire élire beaucoup de banquiers et négociants. S'il ne se jette psis dans les indus! rielSj les jésuites auront assez de pouvoir pour faire élire des jésuiles à robe courte. M. Ferdinand de B^rthier a avoué à la dernière session qu'il y avait cent huit jésuites (à robe courte) dans la Chambre élective, qui compte quatre cent vingt membres.
Si les industriels l'emportent, une loi de douanes sage ou- ^vira nos ports, et nouareconnatlrons bientôt les républiques de l'Amérique du Sud.
Je t'envoie un exemplaire de la Peinture, un de V Amour et UQ des Lettres sur Haydn, etc. ; expédie le tout à l'aimable M* de Perdrauyilie. Prie-le de faire connaître ces ouvrages à (Amérique impatiente. Les deux derniers lui resteront; il aura la bonté de faire parvenir la Peinture k M. Ferjus Duplantier, mon cousin, au Bâton rouge, près la Nouvelle-Orléans, avec lous mes compliments, comme un souvenir d'amitié et de parenté.
GXXII
k MONSIEUR .... A LONDRES.
Paris, le 1" novembre 1825.
Vers le commencement du livre cinquième de ses Confemons, J.-J. Rousseau fait une description charmante et cependant trèsvraie, de la petite ville de Ghambéry :
« S'il est une petite ville au monde où Ton goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Ghambéry. La noblesse de la province, qui s*y rassemble, n*a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à Tambition, elle suit par nécessité le conseil de Gynéas» Elle dévoue sa jeunesse à Tétat militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et pourraient se passer de l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer. »
Ghambéry est la patrie de M. le comte Xavier de Maistre, Taimable auteur du Voyage autour de ma chambre. Get homme spirituel et doux a eu pour frère le comte de Maistre, si connu en France par son livre intitulé du Pape, et par sa tendre amitié pour le bourreau. Les théories de Maistre, Vami du bourreau^ ont été mises en pratique dans le midi de la France, lors des massacres des protestants, en 1815 et 1816, et la ville de Toulouse, qui, depuis des siècles, a marqué par son fanatisme et sa cruauté, a osé proposer pour sujet d'éloge en 1824 Téloge da comte de Maistre, Tami du bourreau. Toulouse n'a, dit-oa^ trouvé aucun écrivain jaloux de s'associer à la célébrilé funeste de M. de Maistre. Get homme, mort en 1819, est l'auteur favori des jésuites; ils font circuler parmi les personnes qu'ils veulent séduire deux de ses ouvrages : le traité du Pape et les Soirées de Saint'Pétersbourg. Il est amusant de voir que les Soirées
LETTRES A SEîS AMIS. . 323
àSaiol-Pélersbouig, lerre classique du despotisme, en Europe, u'inspirenl, au lieu de douces rêveries, que V éloge du bourreau.
Œuvres de M. le comte Xavier de Maistre, trois volumes in-18.
J'ai voulu eu finir avec le Maislre sinistre avant de vous par* 1er de M. Xavier de Maistre, qui n'a de commun avec Yami du bourreau, que beaucoup d'esprit. Le Voyage autour de ma chambre parut en 1794 et fit la réputation de son auteur. Coffline Tauleur^ en parlant de je ne sais quel endroit de Turin, dil : Ou y trouvait des animaux féroces, des tigres et des philosophes, la bonne compagnie prit sous sa protection le Voyage mtour de ma chambrer et fil à ce petit ouvrage une réputatiin fort supérieure à son mérite. C'est une imitation de Sterne, mais ifflilatioo sans profondeur et sans génie. M. X. de Maistre, connu à Chambéry sous le nom de Bance, à Eait depuis le Lépreux de ^citéd'Aost€i une continuation du Voyage autour de ma chambre fort supérieure à la première partie, accident très-rare en littérature ; et, eùfin, les Prisonniers du Caucase^ et les Exilés de Sibérie, ouvrages qui forment plus particulièrement Tobjet de cette lettre.
Il y a dans tous ces petits livres une nuance de goût italien ; c'est ce qui m*a engagé à commencer ma lettre par la descripiioD que Rousseau fait de Chambéry. La société de Chambéry et de la Savoie est restée inaperçue par tous les voyageurs; mais elle a trouvé son expression dans les trois hommes de lettres qu'elle a produits : le comte de Maistre, l'ami du bourreau» le comte Xavier de Maistre et le fameux abbé de Saint-Réal» qui a fait sept discours sur Tusage de Thistoire, qui sont de petits chefê-d' oeuvre, l'histoire de la Conjuration des Gracques, et, enfin, celle fomeuse histoire de la Conjuration des Espagnols contre yetUse, qui n'est peut-être qu'un roman, mais qui a fourni à Otway ^ le sujet de sa Venice preserved, et qui est encore aujourd'hui Tun des ouvrages qu'on lit le pjus en France.
Ce qui caractérise les trois auteurs nés à Chambéry, c*est une
' Olway, auteur dramatique et acteur, né en 1651, mort en 1685. Le Manlm Capiiolirms de Lafosse est une imitation de la Venue sauvée d*Otway. (ft. C.)
SM ffiUYRES POSTHCMES DE STENDHAL.
Mgacilé profbDde eC qu, cependaut, ne loaibe jaonisdauis la loordair ; la finesse italienne a passé par là. En effet, Urate la noblesse saToyarde ya passer sa jeunesse en Piémont Les Piéniontais sont gens d^espril et ont, en Enrope, la réputation de savoir haûr; or ce qo*Os baissent peut-^re le plus au moede, ce sont les Savoyards qui viennent chercber fortune à Turin. On conviendra qu'ilétaît difficile de réunir, pour les Savoyards, les conditions d*une meOleure éducation. Les femmes de Gfaanibcry y ont établi des usages qui tiennent le milieu entre ceni de France et dlialie, et qui n'en sont peut-être que plus rapprochés de ce que devraient être partout les lois sociales qui règlent les rapports des deux sexes.
Je retrouve fexpression de tout cet ensemble de société dans les divers ou\Tages de M. Xavier de Maistre. D'abord, quoique plaçant Voltaire et Rousseau avec les tigres, M. Xavier de Maistre n'est poiul méchant ; ses œuvres annoncent, au contraire, une âme douce et qui réellenieot a quelques rapports avec celle de Sterne. Ces rapports s étendent plus loin qu'on ne pense : on sait que Sterne a souvent pillé des auteurs qu'il ne citait jamais; M. Xavier de Alaistre imite sans cesse Sterne, et n'en parle jamais.
M. Xavier de Maistre a, dans son premier ouvrage, le Voyage autour de ma chainbre, un grand défaut, insupportable, surtout pour un habitant de Paris : il copie à chaque instant la petite littérature qui, depuis la mort de Voltaire jusqu'à la Révolution, se consacra à flatter le goât musqué des sujets de Louis XV; car Louis XVI, trop moral et trop simple pour sou siècle, n'a eu aucune influence d'imitation sur ses sujets. Avant la Révolution, ceux-ci ne Tapercevaient que pour se moquer de ses manières vulgaires et de son appétit de paysan. Dorât; Delille, Marmontel, la Harpe, Demoustier, Berlin, Parny, Golardeau, furent les hom* mes marquants de la litléraiure de cette époque. On ne lit plus à Paris tous ces auteurs-là ; la province et l'étranger les admirent encore. (Il me semble que YÉdinburg-Review cile les Mémoires musqués et fardés de Mamionlel comme un livre charmant.) M. Xavier de Maistre a souvent le défaut dlmiter ces auteurs de 1 780, d'autant plus ridicules maintenant à Paris, qu'ils
Tieniieot seulement de passer de mode. Dans ceul aus dlei ils seroDl singuliers, mais non plus ridicules. Du Barlhas, par eiemple, a vu trenl&^cînq éditions de son mauvais poème de la Semaine ; il avait encore du temps de Boileau Thonneur d'être ridicule, il n'est plus aujourd'hui que singulier:
Un autre défaut du Voyage autour de ma chambre, c'est que, quoique la forme cherche continuellement IVsprit, il y en a trop pea dans les posées. Jamais Tattention du lecteur n*est réveillée par la moindre petite idée nouvelle. On connaît Toccaslon de ce livre : l'auteur, M. Xavier de Maistre, eut un duel et fut aux arrête dans sa chambre (située dans la citadelle de Turin) pendant quarante-deux jours. Au lieu de s'ennuyer, comme eût fait on sot ou un homme triste, il se mit à voyager autour de sa chambre et à faire de l'esprit à propos de ses meubles, de ses gravures, de sa chienne, l'aimable Rosine, et de son domestique Gioanelti. L'auteur écrivait en français. Turin fut ravi d'avoir produit un livre français et surtout un livre de bon ton, uu livre d'esprit. Plus Fauteur imitait Dorât, Sainte-Foix et autres écrivains de Paris, célèbres par l'agrément, plus il parut de bon ton aux habitants de Turin, plus ils mirent de vanité à Tapplaudir. Louer le Voyage autour de ma chambre, à Turin, en 1794, c'était presque se donner un certificat de bon goût et d'élégaace.
L'auleur indique sa maîtresse par le nom de madame de Haut' Caslel, page 150, chapitre xxxv ; c'est la plus jolie page de son livre. Tous les chapitres n'ont pas, comme celui-ci, la couleur d'un joli madrigal. Il y a souvent beaucoup de cette affectation qoi passe pour de Tesprit en province. L'auteur n'ose jamais être simple; on voit que, quant à l'esprit, il a vécu dans ce qu'on peut appeler la mauvaise compagnie. Par exemple^ a-t-il à parler de Newton, il ne dit pas simplement : Newton ; cela Mtrait plat à Turin; il faut dire: Vimmortel Newton. Je suis loin de reprocher bien sérieusement les fautes de ce genre à Fauteur; <0D but était, sans doute, de plaire à la bonne compagnie de Turin et surtout anx dames de Haut-Gastel ; il y réussit parfaitement. La seule erreur que je pourrais reprendre dans ces gens riches qui s'amusent à parler français à Turin^ c'est Fidée qu'ils I* 10
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ont de l'espril comme à Paris. Pour approcher de Fespril français, il faudrait commencer à être soi-même, n'imiter personne, et, par exemple, quand on est de Turin, en Italie, il faudrait parler italien et ne pas copier les phrases de Dorât.
Il y a beaucoup moins de cette imitation du petit esprit frao* çais, qui u*est plus de rcsprit,dans YExpédilion nocturne autour de ma chambre. Ou sent que Fauteur a voyagé ; il counait un peu mieux rhomme et les hommes; sa manière a acquis plus de fermeté et a perdu de son afféterie.
L'auteur parle d'un petit système du monde assez plat, dont il a fait le chapitre xvi de son ouvrage; heureusement il ajoute :
« Je l'aurais cependant embelli (ce système) de commentaires et de notes. »
Ou je me trompe fort, ou le fragment du tome deuxième, pages 80 à 91, est une des plus heureuses imitations de Sterne qu ait la langue fraçaise. Il est vrai que ce n'est pas beaucoup dire. Le caractère gascon, qui consiste surtout en ce que, dans les rapports des deux sexes, le héros regarde avec affectation toutes les petites circonstances comme étant au-dessous de son attention sérieuse ; le caractère gascon est trop souvent, par malheur, le caractère de la littérature française; la plupart de nos fats de province, de nos Maclou de ÏÏeaubuisson (dans le Comédien d*Étampes, jolie pièce du Gymnase que Perlet vous jouera tôt ou tard à Londres), la plupart de nos fats de province seraient scandalisés de voir attacher de Timportance à des nuances fines, senties avec justesse et, en un mot, telles que celles que M. de Maistre vient de peindre avec bonheur. Au contraire du fat français, le nigaud allemand s'enterre et se perd dans ces sortes de nuances; leur peinture fait tout le talent d'Auguste la Fontaine.
J'arrive enfin au troisième volume des oeuvres de M. Xavier de Maistre et à son chef-d'œuvre, suivant moi, à son conte des Prisonniers du Caucase^ C'est un tableau dans le genre du René de M. de Chateaubriand, des aventures d'Aristonous de Fénelon, du délicieux roman de Paul et Virginie, Heureusement pour Fauteur, le ton de ce nouvel ouvrage est trinipic ; ou y rencontre
bien pea de ces phrases destinées à plaire aux Maclou de Beaubuisson et qui gâtent quelquefois les plus jolies pages du Voyage autour de ma chambre.
Les montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'empire de Russie, sans lui appartenir. Leurs féroces habitants forment un grand nombre de petites peuplades qui yîveoi par le pillage. Les guerriers d'une de ces peuplades, dont les coutumes rappellent souvent celles des sauvages de TAmériqoe, font prisonnier un major russe nommé Kascambo, qui s*expose imprudemment. Les Tchetcbenges emmènent le major Kascambo et son 6dèle denstchik (domestique «soldat qui, dans Varmée russe, sert les ofHciers et avec ime fidélité souvent héroïque; ou, en d'autres termes, rappelant Y homme primitif). En Russie, la partie estimable de la nation est surtout celle qui n'a pas été gâtée par la fausse civilisation de Moscou, et parce gouvernement humain, où un fils ne parvient au tr6ne que parle meurtre de son père et de plus est obligé (comme le magnanime Alexandre) de vivre avec les meurtriers de son père et de leur donner les grandes charges de sa cour. Fidèle à la donnée que j'ai indiquée et qui doit se retrouver dans tout ouvrage qui cherchera à peindre la Russie avec quelque vérité, le véritable héros de la nouvelle de M. de Maistre n'est pas le major Kascambo, mais son domestique Ivan.
Les Tchetcbenges emmènent dans leurs montagnes Ivan et son mattre ; ils espèrent tirer une forte rançon du major; ils emploient cent petites ruses de sauvages pour le porter a écrire des lettres pressantes à ses amis de Russie. La lettre, objet des vœux des sauvages, élant enfin écrite, le prisonnier est traité moins durement à partir de cette époque.
Pour ne point trop allonger cet extrait, je passe sur une preuve d'estime singulière que ces sauvages donnent au malheureux inajor Kascambo : ils le prennent pour juge dans une cause difficile, dont les détails, quoique fort intéressants, me conduiraient Irop loin.
Le fidèle Ivan, devenu mahométan, fait partie d'une expédllion des Tchetcbenges contre les Russes, se distingue par cette intrépidité héroïque que l'on peut dire être commune chez le
paysan nisse. Ifan sauve la. vie d'au sauvage, qui devîeDi soq ami, ou, comme ils l'appellenl, sou kaniak, titre sacié dans les moDtagnes du Caucase, et qui oblige le sapivage à défieudre son koniak envers et contre tous. Mais la situation des deux pnmniers en est empirée. Depuis ses exploits on ne pouvait plus regarder Ivan comme un bouffon incapable.
On a dit du fameux poète italien Tincenzo Monti : È il DanU ingentilUo (c'est le Dante plus noble et plus pur). On peut dire, ce me semble, du magnifique passage (pages 40 à 62) de M. de Maistre : c C'est du Walter Scott, adouci et arrangé à Tusage des femmes élégantes d'une cour aimable et raffinée. > Une jeune et innocente Anglaise, babitant la campagne avec un mari qu'elle vénère et des enfants qu'elle adore, sera plus touchée par vingt pages des romans de Walter Scott que par ce morceau de M. de Maistre. Mais je sais, par expéneoee, que beaucoup de femmes élégantes de la baute société du continent trouvent souvent Walter Scotl un peu grossier et un peu brut ; ses étemelles descriptions de costumes ennuient et &tiguent, tandis que tout est mesuré, tout est calculé pour l'effie^ dans cette scène admirable. C'est donc du Walter Scott arrangé à Tusage d'une cour aimable. Comme je ne suis pas Tenuemi de mes lecteurs, je ne suivrai pas plus loin Tbistoire du mufor Rascambo et de l'héroïque Ivan ; je veux vous laisser le bonbeur de la lire dans Toriginal.
Je ne sais si le nom de madame Cottin est connu en Angleterre. C'était une dame de Paris, morte il y a dix ou douie ans, fort laide, dit-on, et que sa laideur remarquable n'avait pas empêchée d'inspirer de grandes passions. Elle a iaii des romans d'une sensibilité brûlante : Claire (TAlbe, MathiUU. Visant à l'effet et sachant bien que l'âge auquel on lit ordinairement les romans est peu difficile sur les moyens employés pour atteindre à l'effet, madame Cottin fait usage de toutes les ressources du mélodrame. Ses romans sont difficiles à lire pour des hommes âgés de plus de vingt-cinq ans; ils se placent, sur le clavier moral, à l'extrémité opposée à celle où se trouvent les romans de sir Walter Scott. Madame Cottin abuse de la peinture de I*amour. Le courage d'une jeune fille qui, vers la fin du règne
de Paul V, parlit à pied de la Sibérie pour venir à SaiiU*Pétersbourg demander la grâce de son père, a fourni à madame Gottin le sujet de : Elisabeth, ou les Exile's de Sibérie, le seul roman qu'en France ou lais&e lire au.\ jeunes ûlles, dans les familles ultra, qui s'imaginent faire partie de Taucienne aristocratie.
M. Xavier de Maistre» sous le titre de la Jeune Sibérienne, nous donne le simple récit des aventures de Prascovie Lopouloiï : tel fut le nom de cette héroïne de Tamour filial. Un homme, sans une seule guinée dans sa poche, qui partirait de Londres pour aller à pied à Calcutta, ferait une chose, sans comparaison, moins hardie que celle qu'exécuta heureusement Prascovie Lopouloff. Le récit de M. de Maistre est également intéressant pour le philosophe qui s'amuse à deviner les ressorts secrets des actions des hommes et pour l'homme d*esprit qui demande deax heures d'une émotion douce à un petit volume de deux cents pages in-8°.
U père de Prascovie, issu d'une famille noble d'Ukraine, était né en Hongrie; il servit quelque temps dans les hussards hongrois ; il vint en Russie, s'y maria, y prit du serviccw II se trouve aux assauts d'Ismaîl et d'Otchakoff, dont lord Byron a immortalise la férocité sauvage dans le plus beau de ses poèmes. M. de Maistre, qui habite Pétersbourg, n'ose pas nous révéler la cause de Texil en Sibérie du malheureux Lopouloff. Ce n*est pas la seule fois qu'on s'aperçoit que M. Xavier de Maistre écrit dans un pays esclave et a servi dans ses armées. M. Xavier de Maistre devrait préparer une seconde édition de ses ouvrages avec des variantes, pour être livrée à l'impression après sa mort. Quoi qu'il en soit des causes de l'exil du pauvre Lopouloff, à i époque du voyage de sa fille, il gémissait déjà depuis quatorzt* aos dans les affreuses solitudes de la Sibérie, relégué à Jschim , village situé près des frontières du gouvernement de Tobolsk. U, lui et sa famille n'avaient d'autre ressource, pour vivre, que h rclrîbution de dix copeks (à peu près cinquante centimes) par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux iravanx publics.
La jeune Prascovie, dès l'âge où la raison commence à avoir quelque force, conçut l'espoir de mettre un terme à Texil de
son père. Peu à peu cette pensée devint l'objet unique de ses méditations. Enfin un jour Prascovie se détermine à faire à soo père l'aveu de son étrange projet. J'avoue que cette scène me semble un des morceaux les plus frappants dans la collection de H. de Maistre. Elle montre, avec une énergie qui provient enlièremenl de la vérité du coloris, quels sont les premiers et les plus grands obstacles que rencontrent les entreprises extraordinaires.
Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie osil renouveler ses instances au sujet du voyage à Saint-Pétersbourg; mais sa raison se forma, les discours de la jeune fille acquirent plus de poids dans les conseils de la famille; elle put reparler de sou projet. Toutefois, les empêchements que ses parents mettaient à son départ le firent différer encore de six mois. Enfin Prascovie, soutenue par le sentiment de la dévotion la plus exaltée ou de V Amour de Dieu, sentiment qui, comme toutes les sortes d'amour, peut centupler les forces de Thomme, Prascovie obtient de son malheureux père la permission de partir. Le vieux capitaine la voyait partir pour une mort probable ; eiie était son seul appui, sa seule consolation. Qu'on se figure tout ce que cette séparation eut de déchirant 1
Je ne suivrai pas Tinléressaute Prascovie jusqu'à Saint-Pétersbourg ; tout ce que je puis vous dire, c'est que son voyage fut semé de curieux épisodes qui captivent constamment l'aileution du lecteur. Elle obtient la liberté de sou père, elle le revoit; mais sa vie n'en finit pas moins d'une manière triste et touchante. Lorsque sou héroïne arrive à Pétersbourg, M. Xavier de Maistre est malheureusement obligé de se souvenir de sou rôle de privilégié (nobleman). 11 s'agit, dans son ouvrage, d'un grand abus à réparer. Or, dans les pays soumis au despotisme pur, comme la Russie, il faut savoir que jadis il a existé des abus, que peut-être par In suite il pourra en exister; maisquïl n'existe jamais d'abus au temps présent.
(lue bonhomie réelle^ jointe à beaucoup d'esprit et à toute la finesse italienne (alliance que l'on trouve bien rarement dans les ouvrages écrits en langue française), fait le grand mérite des trois volumes de M. Xavier de Maistre. Une tête étroite, des
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peosées courtes, donoées par rhabitude de vivre sous le despotisme et de le servir quelquefois, surtout dans ses premiers ouvrages, la malheureuse et gauche affectation de l'esprit français, sont les défauts de cet auteur. S'il eût vécu dix ans à Paris, sa manière aurait plus de grandiose ; on ne se sentirait pas, en le lisant, emprisonné avec un homme dont la boutonnière est chargée de douze ou quinze croix barbares; mais aussi le charme de ces nouvelles eût été détruit par je ne sais quel ton de fatuité, trop commun en France. Voyez, par exemple, les Mémoires et anecdotes publiés récemment par M. le comte de Ségur, pair de France et ancien grand maître des cérémonies de Tempereur Napoléon.