LETTRES
DE
HENRY BEYLE
A MONSIEUR R... C...,A PARIS
Rome, le 11 novembre 1825.
Si quelque chose nous cafpttve vivement, nous nous figurons qu'elle doit offrir un^gal intérêt à tout le monde. Cette com* mime erreur, je la partage» peut-être dans ce moment, en t'envoyant quelques pages écrites sous l'impression de mon débotté à Rome. Quoi qu'il eu soit, tu me sauras toujours gré de ce long convenir, que tu pourras communiquer aux amis de Tillustre et savant voyageur.
A trois ou quatre lieues de Rome, on commence à remarquer cette solitude parfaite, celte désolation sublime, dont tant de voyageurs ont parlé. Si jamais un grand roi, comme Napoléon, parvenait à rendre à la culture VAgro Homano, Rome perdrait les trois quarts de sa beauté. Je traverse des paysages admira- ^, c'est-à-dire tristes, tranquilles, grandioses, remuant TAme profondément, et du soovenir desquels on ne peut plus se déto-
lacber . Je n'ai jamais rien vu d'approchant, et cependant j*ai bien couru l'Europe.
Rome est entourée d*une muraille qui est, en architecture, ce que la campagne voisine est pour le paysage. Ce mur, bàli, relevé, réparé par vingt hommes célèbres, entre autres par Bc- Itsaire, a cinquante pieds de haut sur huit à dix pieds d'épaisseur. J'arrive à une niche dans ce mur ; au fond de la niche est une porte : c'est la célèbre porte du Peuple, arrangée par Michd- Ange. Cette porte et l'entrée dans Rome, qui la suit, sont forl au-dessous de leur réputation ; cela est plein de petitesse. Je trouve une attention bien aimable de M. le cardinal Lante. Le pauvre étranger' qui arrive à Rome est impitoyablement coodoit à la douane, pour la visite de ses effets. Pour peu qu*il y trouve deux ou trois voitures arrivées avant la sienne, on le retient quatre ou cinq heures, et bien loin de l'enthousiasme divin, ses premiers moments dans la ville éternelle se passent en mouvements d'impatience contre les douaniers.
En présentant mon passe-portàla porte du Peuple, on m'a dit: Éles-vous monsieur G.? —Oui. — Voici une autorisation de faire visiter voj effets chez vous. J'ai eu peu de débarras aussi agréables dans ma vie. Je baisse à mon domestique le soin de chercher un logement. Pour comble de bonheur, je vois une calèche attelée de deux chevaux très-vifs ; c*est un fiacre. Irai-je au Colisée ou à Saint-Pierre? Que préférerai-je de l'architecture amique» rendue encore plus grandiose par les injures des siècle, ou du chef-d'œuvre de la religion chrétienne et del'architecture moderne ?
Je dis : au Colisée. ^ Je travai^e toute cette magnifique rue du GoTso, la rue de l'Europe qui a le plus de style. Je vois la colonne Trajane et la superbe basilique déterrée par Rapo* léon t je traverse le Forum romain. La erainte d'jéire confondu avec nos petites femmes, jouant toujours la comédie, m'empêche presque d'écrire combien mon coeur battait en entrant au Colisée et en me trouvant au milieu de celte vaste solitude. *- Chant des oiseaux perchés sur les buissons qui cotuonnent les ruines des étages supérieurs. J'ai passé une heure dans cet at^ téndrissemeat extrême, dont on a honte de parler» même aux
amis les plus inlimes. Je monte aux étages supérieurs du Colisée. — Vue admirable de b pyramide de Cestius, à travers les arcades minées. Me voie! au troisième étage du Colisée ; vue au delà des jardins des moînes de San Pietro in VincalK Voilà le sublime du paysage ; mais ce n*est pas le paysage riaol ; les tristes pins couronnent de tous côtés les collines de la vUieéter* oelie. Quoi î c'est ici que Camille a vécu? C'est là, foui près de moi, que Romnlus a fondé sa ville? — L'extrême des passions est niais à noter : je mé tais.
ff Sommes-nous loin, dis-je à mon coçber en sortant, des Thermes de Caracalla ? — Â une demi-heure. •— Courons. » ,
Le sentiment de radmiralton profonde, le ravissement de Taniique, si je puis ainsi dire, sont encore plus vifs. Ënfia je dis au cocher : « Menez-moi à Saint-Pierre; ]> je monte dans la calèche et je ferme les yeux. La machine humaine ne peut résister aux sensations de cette force. Cette demi-jeurûée-ci me récompense de tout le temps que j'ai passé à étudier rarchîieclure, mais à l'étudier à ma manière, sans jamais en parler à aucun homme vivant ; la petitesse et raffectatioo actuelles m'auraient tout empoisonné. * ^
Le cocher me dit : Ecco San Pietro, J'étais déjà, lorsque j'ouvre les yeux, au milieu des deux fontaines admirables, tout près de l'obélisque. Je mets pied à terre, au bas de TescaUer de Saint-Pierre ; je repolisse avec colère une trentaine de panvin^s, qui me poursuivent avec uue insolence extrême: ils sont chez eux. Ici, un mendiant galeux est une espèce de moine au petit pied.
Je monte la rampe; mauvaise façade. J'entre dans Saiul'> Pierre : le charme opère. Que dire d'un premier reudes-vous avec mie femme qu'on a longtemps aimée !
J'ai mon logement sur le Cours, dans le palais Ruspoli. Affreuse saleté des rues ; l'odeur de tronçons de choux pourri me pour* suit jusqu'à la nausée. — J'entre chez un apothicaire, pour un flacon, de sel aBgla^s. Cet apothicaire se trouve être un homme d'esprit et de bop sens, qm a été à Londres^; nous parlons a»** glais ; il me ùÂt voir ses procédés pour faire le JUnitte. Ëii uo mot, j'ai eu, le bonheur de devenir l'ami de M. Agosiiiio Mamu.
Je ne lui ai jamais dit le mal que je peose de certaines choses; mais» à tout prendre, sa maison est et sera pour moi la ressource la plus agréable pendant mon séjour k Rome. Je dois à M. Manni la connaissance de M. Bletaxa et de plusieurs autres médecins fort instruits, avec lesquels j*ai approfondi la question des marais Pontins. Mais i*ai eu Tattention de ne jamais dire un mot de pôliiique. Je souhaite aux étrangers Famitié d'un homme tel que M. Manni ; Il sait la chimie comme nos Gaventon et nos Vauquelin.
Je retourne au Cotisée. La beauté du ciel d'Italie nulle pari n*est plus sensible qu'au travers des fenêtres du Coliséc, vers le nord.
Je reconnais Ganova, de loin, dans une petite gravure placée au pied de ta crois du Golisée ; c*est la gravure d^un tableau de ce grand sculpteur ; je m'approche : même style que dans ses statues. — Dans la tète de la madone, on remarque le peu de distance du nez à la bouche.
Je ne puis revenir de mon étonnement des dix ou douze pieds de terre qui sont tombés du ciel sur les ruines de l'ancienne Rome et syr les environs. D'où est venue cette terre ?
Tu vois la curiosité qui paraît pour la première fois avec ses doutes, ses raisonnements, et vient diminuer l'émotion. En effet, à Rome, peu à peu je suis devenu comme un savant, avec de la curiosité et point de coeur; mais, grâce au ciel, conservant toujours un peu de cette logique sévère que m'a donnée l'habitude des affaires. M.Nibby, le moins bête des savants romains, a déjà donné, dans ses ouvrages imprimés, cinq dénominations diffé* rentes au temple de Jupiter Stator, et la dernière découverte est toujours également indubitable.
Le manque de logique est incroyable en Italie parmi les sa* vants ; c'est que dans leurs académies, si l'on contredit un collègue, Ton se fait un ennemi mortel. Un savant protégé par un cardinal est ici un animal invulnérable.
Aujourd'hui, venant du Golisée et allant, air hasard, vers le palais Quirinal (Monte Gavallo), j'ai rencontré une jeune fille de dix-huit ans, qui faisaitles sept stations, marmottant des prières; c'est la plus grande beauté, dans le genre de Raphaël, que j'aie
vue de ma vie. Je Tai suivie, mais avec le re^ct convenable» pendant plus de (rois quarts de liene. — Figure absolument dans le genre de la Madonna alla Seggiola (du palais Pitii). P^o^s voyous dans }à lettre de Rapbaël au comte Gastiglione S que ce grand homme ne faisait guère que des portraits. Me trouvant dans le pays où il a vëeu» je rencontre ses tètes dans les rues : rien de plus simple ; cela m*est déjà arrivé à Parme pour le €k>rrége, à Bologne pour les Carracbe, etc. J*ai éprouvé aujourd'hui que pour bien sentir la beauté il faut n'avoir absolument aucun projet de séduction sur la femme qu'on admire.
Magnifique fontaine de Monte Gavalio, devant les colosses. Cette fontaine est tout simplement parfaite. J'éprouve cette sensation si rare, qui consiste dans Timpossibilité où se trouve l'imagination de rien ajouter à la beauté de ce que Ton voit. — Belle cour du palais de Monte Gavallo. — Je vois fort bien le cardinal Consalvl rentrant chez lui. — Tout est tranquille à Rome comme dans un village. L'absence de la fatuité militaire, de la manière bruyante de marcher d'uu général de brigade impor* taut, m'est agréable. Le premier ministre rentre chez lui à pied, comme un bourgeois ; il rencoutre près de sa porte un groupe de trois ou quatre poules, qui grattaient la terre tranquillement pour chercher à vivre. Ici, pcrsonue n'a l'air pressé. — Beauté admirable des yeux du cardinal, saillie extrême des sourcils, ^ir fin du grand monde , mais nullement l'air grand seigneur comme Fleury. Quer dommage que cet homme d'esprit n'ait jamais lu Adam Smith et Jérémie Bentham !
Le tombeau de Clément XIIl (Rezzonico), à Saint-Pierre, par CsiDOTa, m'inspire une vive et tendre admiration. Dans le genre copie de la nature, quelle tête que celle de ce pape ! Gela est encore plus beâu que la tète du Louis XIV de la statue de la place des Victoires. Dans le genre idéal, quoi de plus beau que le Génie qui s'afflige?
* ABcvMi de leUrei de grands artistes , publiées par L J Jay, page 18. Cette lettre, datée de Rome, a été écrite peu de temps avant la mort do Raphaël ; car il y est question de la Galatêe, l'un de ses derniers ouvrages. (R. C.)
M) ŒUVRES POSTHUMES DE StEliDHAL.
Le soir, je vais voir Ganova chez sa maitresse, madame T... Ce grand homme me reçoit avee bonté. Noos parlons de M. de Saint-Vallier, qui lui fil accepter la croix de ia Réunion, pour laquelle il n'y arait point de serment à prêter ; Gano?a refusa coorageosement la croix de la Légion d'honneor, parce qu'il fallait un serment. U est profondément religieax ; je me seos rempli de respect devant sa personne; quand je vais à raudieace d*un roi, mon esprit est toute Tépigramme. Une seule chose me choque dans Canova : par prudence, il ne blâme aucun artiste, si mauvais qu'il soit. J'ai parié du Gorrége avec Ganova ; j'éprouve une eitrème satisfaction de voir que je sens le Corrége un peu comme lui. U me dit : i Je veux foire une jeune fiOe réveillée par son amant, qui chante dans la rue. Je tomberais facilement dans Tindécence en un tel sujet, et je jetterais plutôt mes ciseaux. Heureusement j*aî trouvé un moyen : c'est ou petit Amour qui joue de la lyre près de la nymphe, et qui la réveille. Je compte que cette figure, éloignée de la réalité, 6tera rindécence*. »
Ici, comme à Bologne, j'ai trouvé des amours qui durent depuis six, huit, douze ans; la plupart se sont formés en quelques jours. Dès que vous voyez, dans la société, qu'une femme vous regarde avec plaisir, vous pouvez, au bout de deux ou trois soi< rées» lui adresser hardiment cette question : Mi voleU bene ? ( Me voulez-vous du bien?) Siellerépond: Non; c'est que jamais elle ne sentira rien pour vous. Si, au contraire, elle vous aime, elle répond : Oui ; et tout est fini.
L'orgueU romain a garanti les gens de ce pays-ci de loaies les petitesses de la vanité française et de la sottise de vouloir imiter quelque 9iutre ville au monde que ce soit. A Milan, od avoue hautement l'imitation de Paris, et l'on a des fats dignes du café Torioni. Ici, Y honneur naiional couvrirait de ridicule l'imprudent qui avouerait une telle prétention, et le ridicule se lance à Rome avec une admirable rapidité. « Un Romain doit, avant toutes choses, être Romain, » disait devant moi, ce soir, rarchilecte Seraûni, homme d'esprit; mai» je ne pourrais parler
* Ce groupe est en Angleterre.
LETTRES A SES ÂllIS. il
plus en délai! de la société saus m'engager dans les noms propres.
A MONSIEUR R^. C..., A PARIS
Rome, le 15 novembre iSfUb.
Je ne puis rien le dire de ma soirée : je me suis
même fail une règle de ne transcrire, en 1825, qu'avec beaucoup de réserve celles de mes noies de 1817, dans lesquelles je parle d'amis que le sort commuo de Thumanilé a mis à Tabri de toutes les vaines persëculious. Heureusement la plupart des personnes qui, à Rome, m'ont accueilli avec quelque bonté, vivent encore. Je ne te dirai donc rien des salons de cette seconde capitale de TEurope. Suivant mes idées, la perfection de la société se trouve à Rome. C'est là que des indifTérents réunis ont trouvé le secret de se donner réciproquement le plus de moments agréables. 11 est vrai que notre vanité inquiète de Paris étant assez rare à Rome, les gens qui se trouvent souvent ensemble dans un salon, ne conservent pas longtemps leurs droits à ce litre d'int/zZ/éren/^ que j*ai supposéphis hautcomme unedes données du problème. Un doux, sentiment de bienveillance, qui, au premier petit service, se change bien vite en amitié, réunit des geos qui se voient souvent.
Je ferais deux ou trois volumes si je voulais l'envoyer toutes mes remarques sur Rome.
AMONSIKUR ..., A LONDRES.
Home, le 16 novembre 1825.
La reuommée fait assez coimatire à 1* Angleterre les grands poètes italiens, allemands et français. Vous n*avez pas besoin de mes lettres pour connaître les noms de Monti, de Manzoui, deNiccoltoi, de Silvio Pellico. Hais mon séjour prolongé en Italie me met à même de vous montrer comment la tendance générale de la civilisation de dli-huit millions d'êtres qui parlent italien, comment la nature de leurs habitttdes morales a fait naître des âmes comme Manzoni et Pellico. Exprimés en langage français, par exemple, les sentiments et les idées de ces âmes privilégiées n'eussent trouvé que des sifflets. Vous voyez clairement, monsieur, combien il est utile pour nos plaisirs qu'il y ail dans ce monde divers degrés de civilisation. La tyrannie elle-raèffie peut, ainsi que les tempêtes sur mer, sujets de tant de beaux tableaux, être utile à nos plaisirs intellectuels, quoique Thumauité puisse nous faire désirer sincèrement la non-existence de ces deux fléaux. Le littérateur qui aura assez d*esprit pour se plier aux manières de voir et de sentir des trois ou quatre nations qui ont de vrais poètes, verra ses efforts récompensés par des jouissances assez vives et qui auront, surtout, le cliarme de la variété.
Par exempte, si Ton veut se donner la peine de concevoir la tyrannie soupçonneuse, vexante au suprême degré , mais non cruelle, par laquelle M. de Metteruicb cherche à abaisser l'esprit et à avilir les âmes des Lombards, imprudemment réveillés par Napoléon et son royaume d'Italie (opération qui a duré de 1796 à 1814), on trouvera une jouissance poétique très-vive à la lecture de la meilleure satire qu'aucune littérature ait produite depuis un siècle ; je veux parler de Prina, vision par
M. Tboinas Gressi, de Milao. Je ne cite ce poème sublime qu'en passant ; si vous Irouvez ce sujet intéressant pour des Anglais, je TOUS en donnerai des extraits qui pourront être utiles*^, car la Vision de Prina n'est, pas écrite dans Titalien du Tasse et d*Alfieri, mais en dialecte milanais, langue qui n'est parlée que par un million d'hommes tout au plus.
Mon but étant d'eiposer avec clarté comment chaque civilisation produit ses poètes, comment» par exemple, la civilisation de salon a fait naître Tabbé Delille en France» et, plus tard, la méfiance et la solitude comparative, les odes de Béranger, je vous demande la permission de parler un peu des habitudes sociales de Tltalie. Ce n'est que par ce chemin que Ton peut arriver à comprendre et surtout k sentir ses poètes. Tel d'entre enx, il y a trois ans, était inintelligible pour mon âme, quoique je comprisse parfaitement les mots de ehacun de leurs vers. L'habitation dans le pays, la fréquentation constante des hommes les plus fortement empreints de la manière de< voir et de sentir italienne, m'ont enfin fait comprendre et sentir tel poète qui, d'abord, me semblait sans mérite, et qui, hors de l'Italie, oe peut être loué que par les pédants qui louent ou blâment sur parole, et uniquement pour satisfaire leur propre vanité et se donner l'air de connaître toutes les littératures.
Je trouve, parmi les poètes italiens vivants, MM. Monti, Manzoni, Niccolini, Pellico, Foscolo, Aricci, Buratti le Yénitieu, Grossi de Miiau, dignes d'être connus hors de leur pays. Je me dispenserai, pour le moment, devons parler de Vircenzo*Monti, le plus grand de ces poètes, l'immortel auteur de la Bassvigliana. Aveugle comme Milton, âgé de soixapte-dix ans, il achève sa vie à Milan, soigné par sa femme et sa fille, madame la comtesse Perticari, veuve d*un littérateur fort distingué^, et connue ellemême par de charmants vers italiens et par sa science en langue latine. Je ne parlerai qu'en passant, et autant qu'il sera nécessaire pour rintelligence de mou sujet, de M. Foscolo, qui a longtemps habité Londres. Je crois, au contraire, que MM.Manzoni,.
* Voir la lettre du 30 novembre 1825, ci-après page 27.
• Perticari, né à Savignano en 177U, raorl à Rome on 1822.
14 (EUVRKS POSTHUMES DE STBNDUAL.
PeUico, Niccolim) ftiiratli et Grossi j sool moios eonms qu'Us ue le mëritenc. '
L'Italie a'est pas eomme la France, elle a une Yingtaîoe de capitales; eo France, il n'y a que Paris. Les titlërateurs de Lyon, de Nantes de Bordeaai, sont des êtres ridicoles. L'ita^ est, au contraire, dans Thenrease position et rAUemagm. On se moqne fort bien, à Venise, de ce qui est a^laudi à Milan. Tel poète sifllé à Florence, s'il est Romain de miisssnee, peut espérer un grand succès à Rome. A Tégard de Naples, tm poète qui imprime à Turiu ou à Vérone y est presque aussi étranger, la langue à part, que s^il eât publié son livre en France ou en Allemagne. Chaque ville d'Ilalie possède communémeoi deux ou trois poètes qui, au lien d^ètre riiticules, comme cela arrive à leurs pareils en France ou en Angleterre, sont regardés par les. bourgeois, leurs compatriotes, comme faisant partie des avantages qui distinguent leur ville, et, comme vous savez, chaque ville, ^ci, abhorre la ciié voisine et en est abhorrée.
Cette fatale maladie morale est, suivant moi, antérieure aux Romains; elle fut soigneusement cultivée par ces maîtres du monde, qui ne pouvaient redouter qu'une confédération. La haioe réciproque fui une des bases du patriotisme étroit des répn bliques du moyen âge. Les princes qui usurpèrent le pouvoir souverain dans ces républiques, les Médicis à Florence, les ViscontI à Milan, les de la Scala à Vérone, etc., cherchèrent encore à envenimer ces haines de ville à viHe ; ils se disaient .^vec Machiavel : hixMje ut imperes. Cette suite acharnée de f»taies circonstances ont fait de Tltalie le pays de la haine, pres^ que autant que celui de l'amour. Cette haine de ville à ville, cette absence d'un centre commun de civilisation parait, par ses bons comme par ses mauvais effets, dans chacun des ouvrages de ses poètes, au-dessus du médiocre. Elle triomphe dans les jugements littéraires. On méprise, à Florence, les tragédies de Silvio Pellico, autant qu'à Milan Ton méprise les tragédies dn .Florentin Niceolini ; ce qui n'empêche nuliament que la Francesca di Bimini de Pellico, et Vlno e Temisto de Niccolini, ne soient des ouvrages tragiques au moins égaux à tout ce qui a paru depuis dix années sur les théâtres de ta France, de l'Aile-
magne et de rAnglelerre. En Italie, les habitants de Venise, de Bologne, de Milan, de Turin, de Florence, de Naples, etc., re* gardent comme autant d'offenses personnelles les critiques qu*ou pourrait se permettre sur leur peintre^ leur poète ou leur sla> tnaire. Pins la critique est fondée, plus la haine par laquelle on efaerchmait à la punir serait acharnée* G*est ce qui fait qu'un àranger seul peut parler de la littérature italienne ou de la situation actuelle des arts en ce pays. Le seul Rossini est gêné* ralement loué, parce que sa patrie, Pesaro, est une ville trop petite et trop peu importante pour avoir des ennemis puissants; et, en second lieu, parce que Florence, VeDtse, Rome, n*ont eu aucun musicien à loi opposer et Tout appelé pour qu*il composât pour leurs théâtres. Du reste, malheur à qui dirait du mal, à Brescia, du poète Aricci, ou à Florence, du peintre Benvenuti! Je me suis fait des ennemis sérieux à Rome, en me permettant de trouver ridicule plusieurs tableaux de M. Gamuccini, le prétendu grand peintre de ce pays. Ce malheureux préjugé est précisément ce qu'il faut pour fixer ces artistes dans la médiocrité la plus incurable. La moindre critique n'est plus, à leurs yeux, ie langage de la vérité, mais celui de la haine. Laissant donc à part et dans leur obscurité méritée tous ces poètes qui vivent sous la protection de la petite vanité municipale de^ bourgeois leurs compatriotes, je passerai aux poètes vraiment remarquables et je commencerai par M. Àlessandro Manzoni. dont un libraire de Florence vient enfin d'imprimer les œuvres complètes eu un volume.
Tout le monde désirait qu'une telle collection vit le jour ; tout le monde Fachète, et certainement le libraire florentin n'aura pas donné un écu à l'auteur. C'est beaucoup s'il lui a envoyé en cadeau un exemplaire de ses propres œuvres ; vu l'avarice florentine, je parierais même le contraire. Ainsi, en Italie, un homme de lettres, quel que soit son talent, ne peut espérer de vivre au moyen de ce talent. Je compte ce malheur apparent au nombre des plus grandes félicités de la littératui^e itarieune; elle est délivrée, par là, des gens de lettres aux gages des gouvernements, des Southey, etc., etc.
M. Alessandro Manzoni est né à Milan vers 17^5; il est noble
et riche, de plus eiirèmemeDl dévot. Il â éftoasénne fèmmepsotesUDie el regarde comme le plps grand bonheur d'être parvenu à la convertir à la religion romaine. Il traduit en italiai le fameui livre que M. de Lamennais a écrit sur V Indifférence en matière de religim. Le génie de M. Manzoni est sombre, tendre, sérieux* U commença sa réputation en 1806, par une pièce de vers sur la mort de Garlo Imbonati, second mari de madame GiuUa Beccaria, mère de M. Manzoni et sœur du célèbre auteur du traité des Délils et des Peines, un des précurseurs de M. Jérémi« Bentham. M. Imbonati était du nombre de ces génies puissantSi moins rares, peut-être, en Italieque dans toutes les autres r^ioos de notre Europe moderne, mais que la prudence réunie à Tabsence complète de vanité engage à se taire. Je connais plusieurs de ces hommes rares, je ne les nomme point, pour ne pas contrarier le genre de vie qu'ils ont adopté et que rend impossible en France la vanité, et en Angleterre la nécessité de gagner de l'argent et de fréquenter les gens riches ou titrés, d'est l'existence de ces hommes de la force de M. Imbonati qui, à mes yeux^ fait de l'Italie l'un des premiers pays du monde. Ce sont les hommes de la force de M. Imbonati qui, à Milan, osèrent résister à Napoléon dans tout l'éclat de sa puissance, et rejeter une loi par lui proposée à son corps législatif du royaume d'Italie. Les Français, après avoir allumé ce feu sacré en 1789. ravaieot perdu et étaient alors vendus à Napoléon, comme ils le sont aujourd'hui aux Bourbons. Ne croyez point, monsieur, que cette apparente digression m'ait éloigné de mon sujet : la poésie ita* lieune, telle qu*elle existe dans les grands poètes mvants» Le bien dire, en Italie, est 'cousin germain du bien faire. Parmi tous les poètes de l'Europe moderne, ce précieux caractère de réalité, si je puis ainsi parler, je ne l'ai retrouvé que chez M. de Gollin^ poète autrichien, mort vers 1810.
La vertu pratique et imitée, pour ainsi dire, de Socrate el de son école, respire dans les vers de M. Manzoni : In morte di Carlo Imbonati. Leur succès fut immense, et depuis vingt «ans ils sont cités par tous comme un des cbefs«d'œuvre de la poésie moderne en Italie. Garlo Imbonati mourut à Paris, où il se trouvait avec madame Giulia Beccaria, mère de l'auteur. Le philo-
Méimm
topbe Imbonaii n'avait jamais tu M. Manzoni. Le poète feiiii qu'après sa mort Imbonaii lui apparaît. Ce poème n'est donc, à proprement parler, que le récit d'une vision. Cette forme avait été adoptée par tous les poètes, grossiers prédécesseurs du Dante, et cela par l'excellente raison que, tout le monde croyant alors aux visions ou apparitions, de toutes les choses existantes une vision était la plus poétique. L'exemple du Dante, dont le magnifique poème n'est qu'une vision, a été suivi par la plupart des bons poètes vivants (Monti, dans la Bassvigliana; Grossi, dans Pr»ta, etc.). Cette forme a l'immense avantage, dans ce pays de papisme, de concilier aux grands poètes la croyance du peuple, parmi lequel, de Turin à Napies, les apparitions passent pour choses certaines. Le sûr moyen, au contraire, de faire rire 00 Français, de quelque classe qu'il soit, et je suppose un Anglais, c'est de lui raconter une vision. De là, je conclus à l'utilité des civilisations diverses ; non pas, certes, pour le bonheur do genre humain, mais pour le plaisir des gens sensibles aux beaux vers. Quoi qu'il en soit, les chefs-d*œuvre de Monti et de Grossi, et le premier bel ouvrage de M. Nansoni, sont le récit d'une vision.
Gario Imbonatt apparaît à M. Mauzoni et lui donne, comme à 00 fils eliëri, des jugements et des conseils sur les choses de la vie, et ces conseils n*ont rien de vague. En 1806, il n'y manquait que les noms propres, pour être, même aux yeux des étrangers, applicables à ce qui se passait en Lombardie, et le public de Milan, qu'alors Napoléon s'efforçait d'acheter, suppléa, lacilement tous les noms propres. Le corps législatif de Milan venait justement de rejeter la loi fameuse proposée par Napoléon, rejet qui amena Fanéantissement du corps législatif du royaume d'Italie, tandis que celui de France continua à être un instrument passif dans la main de l'empereur, quin'étaitpas alors aussi libéralqu'à Sainte-Hélène et dans le livre de M. de Las Cases.
Les circonstances politiques et morales sur lesquelles je m'arrête trop longtemps, peut*étre, firent retentir dans tous les GOBurs italiens, les beaux vers de M. Manzoni et leur donnèrent ce genre de succès que M. de Béranger vient d'obtenir, en France, par ses chanaons immortelles. Une concision poétique et pitto-
resque» une sensibilité douce qui plaee le poète dans uue région supérieure à la colère aristocratique, qui fait le génie d'AKîeri; nne piété tendre qui, plus tard, à gâté les tragédies de M. Manzoni; font le caractère de son premier cheM'œuvre. Je cileni peu, uniquement parce que je suppose que la langue italienne oe vous est pas aussi familière que je le durerais. Je ne puis me défendre, cependant, de transcrire le portrait d'Homère, qui a trouvé place dans la mémoire de tous les Italiens :
Ne lodalor comprati avea quel sommo W occhi eieco, e divin raggio di mente ; <ihe per la Grecia roendicô cantando
Cui poi, tolto a la terra, Argo ed Ateoe, K Rodi e Smirna cittadin contende > K patria ei non conosce altra che il cLelo.
Pagina 13.
La description suivante de la mort du Juste, donnée par lui* même, avantage de la forme de la vision, qui permet de rendre compte ainsi de tous les sentiments; cette description, dis-je, me semble sublime. Le poète demande à îmbonati comment la mort lui est arrivée, quelle sensation il a éprouvée ; en un mot, ce que c'est que la mort (question si imposante et si hautement inléressante pour tous les hommes); telle e«^t la réponse du juste î
Gome da sonno, rispondea, si solve Uom, che ne brama ne timor govema, Doleemente cosi dal mortal carco Mi sentii aviluppato.
Pagina 9.
Ce dernier mot me semble magnifique dans la boudie d'un chrétien pieux tel que It. Manzoni s'est toujours montré. On a souvent comparé les vers sur la mort de Garlo Imbonati aux Sepolcri de M. Foscolo. Il y a plus de chaleur cbez M. Foscolo,
LETTRES A SES AMIS. iO
mais aussi souveut celte cbaleur est factice et ressemble trop à de la rhétorique. La versificaliou des SepoUrif plus brillante que celle de M. Manzoni, manque loui à fait d'onction et de ce charme entraînant qui, dans les vers du jeune Milanais, rappelle souvent le naturel toucbani de plusieurs poètes allemands et anglais. Le plus beau passage du poème de M. Foscolo, celui où il peintre génie de Machiavel, appartient plus au genre de la satire qu*à celui d*un poème qui veut être touchant. M. Foscoto est sûr du suffrage de tous les esprits, même les plus grossiers; M. Manxoni ne platt qu'aux esprits délicats, mais les enchante comme le son d'une musique suave et qui fait penser doucemenl aux choses d'une autre vie.
Les hymnes sacrés de M. Manzoni se sont fait lire même des politiques, qui considèrent le Papisme comme le premier malheur de ritalie. Le papisme proscrit tout examen, c'est ainsi qu'excepté chez les esprits de la force de Gario hnbonati, de Beccaria» de Melzi, deCrino €âpoiii,-et de peu d'autres, il a re« tardé d'un siècle la civilisation de lltalie. Dans la classe des actions politiques, rignorance que le papisme cause a conseillé aux Milanais, l'assassinat de Prina (20 avril 1814) ; dans la classe des sottises imprimées, ih a feiit naître V Histoire d* Italie i\e M. Carlo Botta, imprimée en ti$25, et lui a fait avoir quatorze éditions» en deux années.
Toutefois les beautés poétiques des hymnes de M. Manzoui sont telles, qu'elle^ <mt fait passer sur leur tendance antisociale et vénéneiise, surtout pour la malheureuse Italie, écrasée en 1825 par les leut-puissants jésuites '.
' Voir le feuilleton du journal le Temps, du 5 mars 1830, ayant poui* titre le Pama«<« italien. Il y », entre la lettre ci-dessus et ce feuilleton, plusieurs idées communes eii primées souvent dans les mêmes termes; mais chacun de ces articles a des particularités qui lui sont propres. (R. C.)
VaBRi
A HONftIBUR R... €..., A PARIS.
Rcme, le 20 novembre 1825.
Ab ! parbleu, je te conseille de v^oir me parier dorâaavaiit de tes cascades de la Savoie et de la Suisse ! je viens de voir la bellissima cascata di Teroi. Ouvre tes deux oreilles et écoute ee que tu vas ouïr. Un incident assez singulier est venu . encore ajouter à ragrément de ma charmante excursion dans ces moa* tagnes.
Après un grand nombre de zigzags dans rApennin» de Naroi à Terni, je suis arrivé dans celte viUette par un clair de lune magnifique, à neuf heures du soir. Le lendemain matin, par ua soleil superbe, et les arbres encore garn» de leurs feuilles seu* lemeut rougies par Tautomne, je suis allé à pied à la cascade, parce que j'ai eu la petitesse de me mettre en colère ave^ le maître de poste, que le gouvernement papal a autorisé à prendre un prix énorme pour faire sept milles. De Terni à la cascade, on suit le fond d'une vallée, où j'ai eu le plaisir de me perdre. J'ai demandé plusieurs fois mon chemin. Une paysanne, après m'avoir répondu fort soigneusement, m'a dit avec Êimillarite : « Donne-moi quelque chose, pour Famour de la Madone. » Le tutoiement vient de Tancien latin. L'absence de toute vergogne avec laquelle tout paysan demande au voyageur tient: 1* au défaut total de vanité; 2*" à l'égalité devant le prêtre; 3** à l'égalité devant Dieu. Il y a si peu de vanité dans ce pays-ci depuis le lac de Trasimène. que je commence a h\ regretter. Lès paysans en France, pour exprimer le comble du malheur, disent fort bien : // fut réduit à tendre la main. Ici, vous passez devant, une femme qui travaille, assise sur le devant de saporie; elle tend la main, sans se déranger et vous dit: c Donne-moi quelque chose. » — Mais Tabseuce de vanité, funeste dans les
liasses classes, est bien agréable et produit des efTets bien neufs pour nous, dans la société.
Je le fais grâce des autres pensées du même genre qui m'a* musaient pendant que j*a^lais à la cascade. Je suivais le fond de cette vallée à bords escarpés, mais ie ne voyais point arriver la cascade. Dans mon inquiétude» j'ai quitté le cbemin et me sais mis à marcher sur le bord même de la rivière limpide qui vient, de la cascade. J'ai failli à tomber dans Teau, en sautant de rocher en rocher, dans mon obstination de ne point quitter, la rivière. Enfin, je suis arrivé sous un pont, je me suis hissé sur le poot, et me voilà sur la rive droite de la rivière. Je suis une allée d'orangers, j'entends un grand bruit, je vois une grande fumée d'eau brisée ; je fiiis un détour et, à ma droite, je vois la rivière qui se précipite du hant du bord escarpé de la vallée. C'est la phis belle chute d'eau que j'aie vue de ma vie. Je reste une heure au fond de la vallée. Combien je suis heureux de ne pas Qk'ètre fait accompagner par un guide !
Au bout d'une heure, un joli petit paysan m'aborde d'un air riant, qui me surprend, et me demande avec amitié si je ne veux pas monter et voir la cascade de haut en bas.
Je monte, en effet, par un petit sentier en zigzag qu'on a pratiqué, Tannée dernière, le long du c6té oriental de la vallée, en l'honneur de Tempereur d'Autriche. A mi-hauteur de la cascade, il y a un belvédère qui s'avance, et qui est, en quelque sorte, comme suspendu sur la nappe énorme qui tombe au fond de la vall<^. Gehi est parfaitement beau. Je grimpe enfin tout à fait au liant de la cascade, je vois la rivière à six pieds au-dessus de l'endroit où elle se précipite; on jouit en ce lien d'une cascade en raccourci. Cette petite rivière (le Velino) coule dans un canal construit parles Romains, pour abaisser le niveau d'un lac qui esta deux milles de la cascade, et gagner des terrains cultivables sur ses bords.
J'ai suivi, pour revenir à Terni, un chemin qu'on a pratiqué tout au haut dn bord oriental de la vallée, tout au bord du précipice qu'elle forme|,J'étais'fatiguéd'admiration,j'avais besoin de sensations d'une autre espèce; elles n'ont pas tardé à venir. Une paysanne qui passait m'a salué en riant d'un air de connaissance.
J'ai pensé à Tair affable de non petit guide, chose « rare en Italie, où c'est toujours Tair hagard de la méfiaoceet dehr hahie <|oe Ton trouve éua» les yeux mêmes des gens que Fou paye le mieui. i'ai interrogé mou petit guide ; un air malin brillait dans ses yeux si beaux ; il refusait de me répondre. Enin il m*a dit en riant : « Je vois bien, seigneur StéÊino, que vous ne voulez pas être connu. Voici cependant Thabit que j'ai acheté avec les sii écus que vous m'avei donnés à votre départ. »
J'abrège des détails infinis et fort amusants pour moi, qui ne comprensâs pas. Je vois enfin que je suis M. Etienne Forby, paysagiste firançais, qui a passé vingl-six jours au petit village de Fossagno, occupé à peindre à Thuile t4)us les aspects de la cascade. Tous les paysans que je rencontre me saluent avec une bienveillance marquée ; je vois que je suis un brave homme. De jeunes paysannes me saluent aussi fort amicalement. Je m'enquiers de mon petit domestique, de ma manière de passer mes soirées; je demande si je n'avais point de maîtresse. Hélas! non! mon ménechme a eu la constance de s'ennuyer ici vingt-six soirées de suite, sans se mêler à la société, car il y en a pourtant eu Italie. J'ai été présenté à la paysanne qui me louait mon logement, à celle qui me £aiisait à dtner, et dont la sœur venait d'avoir le malheur de perdre sa petite fille Mariaccia, celle que j'aimais tant.
J'ai voulu, au milieu de tout le village rassemblé autour de moi pour me faire fête, essayer de renier mon nom : impossible. Tout le monde me criait : c Vous voulez rire, seigneur Stéfano. » J'ai passé trois heures au milieu de ces bonnes gens, que j'ai régalés de viu blanc et de saucisses sentant l'ail d'une lieue. Jamais, quoi que j'aie pu faire, il ne m'a été possible de faire naître le moindre doute sur mon identité. Enfin mon petit domestique m'a reconduit à Terni, ou je ne suis arrivé qu à six heures du soir, en péchant le long de la rivière.
Il parait que mon ménechme est un homme excellent; je me suis diverti avec ces paysans qui me traitaient d'une manières! intime; je me suis enquis de tous les détails possibles, sur la vie qu'ils mènent ; je leur ai promis de revenir dans un mois, toujours bien contrarié de trouver mon ménechme si peu galant,
L&TTEES A SES AtfIS. SS
ear je voyaî» des ym& sufierb^ panû te paysaBue^qoe je ré» galate. J'ai en jusqu'à soixante ou quatre-ykigtspersoimes autour de Bioiy et toujours adoré de tout, le monde. J'étiâs-asBis sur le liane de la boutifae du sahamiere (du cbareutier), et une barrière, formée par deux chaises plaeëes devant moi» empé* cbùt la foule de m'opiNrimer. J*éorivis spr ee banc une attesta* tioB que me demanda Franceiùùj mon petit domestique ; me^^ successeurs y pourront vérifier la vérité de cette aventure.
A fiome, au café del Greco, via de Condotti^^n m'a présenté à mon méoeciimey qui était «sans^ doute, fort bien au miMral, nais j'ai été choqué de le trouver si peu beau : e'est une leçon. U est singulier combien Thomme le moins fat parvient encore à 8e£ûre illusion sur sa taille, sa figure. En se regardant pour mettre sa cravate, les gens mêmes qui voient des tableaux toute la journée finissent par faire abstraction totale des dé* iauts.
A MONSnilTR ..., A LONDBES.
Paris, le 30 novembre 1825.
L'immense succès de la Campagne de Moscou de M. de Ségur, dout douze mille exemplaires se sont vendus, sans puff, en deux mois, a fait (aire une deuxième édition de V
Histoire de V expédition de Bussie, par le marquis de Ghambray, trois volumes avec cartes et plans, deuxième édition.
Cet ouvrage estimable a le tort d*ètre un peu ennuyeux. Son bon côté est de donner des détails militaires, fort utiles aux gens du métier, popr acquérir, non la science militaire, mais €e genre de bavardage qui donne de la considération à la table d'un vieux major général. La défiance ^ qui entre pour beaucoup dans les jugements littéraires de l'Europe, vous empêchera de faire va grand cas de l'ouvrage de M. de Chambray. Employé par les
Boarboos, qnt l'om Cik colonel d'aniHerie et dephis marçtitSi comneni cet auteur oserait-il louer le maréchal Ney? L*effet le plu» fuaesle, pour les Bourboos, de Thiatoire si iiiiéres6aoie de M. de Ségur, a ëlé de faire voir à la natkiD de quel béros le caprice du ministère de 4815 l'avait privée. Le maréchal Ney avait la qualité la plus rare parmi les Français, celle de ne se laisser ni abattre par les revers ni exalter par les succès. Le lendemain de la bataille de la Maskowa, il osa conseiller la retraite à Napoléon. A qui a connu Thomme et la servile bassesse de B et
de tout ce qui approchait Tempereur, un pareil trait est hércique, Ney était fort ambitieuxv et ce mol pouvait le perdre à jamais. Le livre de M. de Gbambray est bien fait; il corrige plusieurs erreurs de détail de Bl. de Ségur. Ce qui m'en a paru le mien traité, ce sont les événements militaires depuis le 19 octobre (i81â) jusqu'à l'arrivée à Smolensk; mais toujours le marccbal Ney u*est pas mis à sa place.
Wà Gaule poétiqne,p9iT M. de Marchangy, troisième volume. Celle quatrième édition aura six volumes.
Un des ouvrages les plus emphatiques et à la fois les plus plats qui aient contribué à la décadence de la pauvre littérature française, c'est, sans contredit, la rapsodie de M. de Marchangy, procureur général. Su place lui donnant beaucoup d'influeDce dans les cours de justice, il a fait peur à tous les journaux, qui ont vanté sa rapsodie et l'ont poussée à la quatrième cditioo. Le style est la charge de celui de M. de Chateaubriand. Si M. de Marchangy écrivait des romans, il serait presque aussi absurde que H. d'Arlincourt. La Gaule poétique, traitée avec bon sens, pourrait faire un ouvrage iutéressant. C'est le catalogue d&h criptifée tous les sujets de tragédie et de poème que peut fournir notre histoire de France. Les malheurs d'OBdipe et des Atrides commencent à être hors de mode en France, notre ira* gédie ne s'occupe plus que rarement des Grecs et des Romains. On répète souvent un vers de Berchoux qui est devenu proverbe:
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?
Celte révolution dans notre littérature, commencée par M. de
Oiateasbriand ^l madame de Slaéi» s'appelle ia ^oertile* des dassiqnes ei des reaiaDtk|aes. Ou se rapprochera du naturel, du simple, du raisounaliie. La féodalité et la délicatesse des eaun disparatlront de noire liuérature.
Le Masque de fer, jouraal littéraire et satirique, paraissant tous les cinq jours, et qui en est à sou douzième ou quinzième nu* méro, a désolé toute la petite littérature. Ce journal, fort satirique, outre les vérités désagréables et ce qu*il y a de aulbeureat pour les gens de lettres médiocres qu'il fustige, c*esl que souvent il met beau(H)up d'esprit et de finesse dans ses critiques.
A BfORSlEUR GËRCLET ^ A PàRlfi.
Taris, le 30 novembre 1825.
Monsieur,
J'ai des remerdments à vous faire pour les compliments que vous voulez, bien m'ad?esser. Quoi! pensez-vous réellemenf que mon petit ouvrage* soit plein d'esprit, comme tout ce que je publie ? •— Je ne le pense pas moi-même : première opposition entre nous. Vous voyez blanc ce que je vois noir ; nous ne pouvons estimer réciproquement nos esprits que par polites^se. Reste notre caractère moral.
Vous n'êtes pas plaisant ou proaucleur, je m*en aperçois au mauvais goût de la plaisanterie sur un nom qui, vous auriez pu le savoir facilement^ m'a été utile hors de France. A quoi bon les
' M. Gerdet, ancien sect Jtaire-rédacleur de la Chambre des députés et maître des requêtes, est mort à Paris, le 25 août 1849, à Vâge de ciiM|tiiiite-troi8 ans (R. G.)
* Hfvn novvMW oomplof contre Ui induêlriéU, brochure in-8* de vingtquatre pages.
IMColenes ^vA suiveui? Je ne pnîs qo'aceéder eutièremeDl à loot ce que vous diles et de votre iDConlestabie sopériorité en économie poiitM|iie, et de mon méulent en eette matière. Ces deux vérités sont également évidentes pour moi.
Gomme il ne 8*agit que de discusnons iittcraires, je voas dirai, sans qoe voos me le danandiez» que si je n*avais pas eu l'honneur de vous voir chez vmis, je n'aurais pas résisté à h Umtatîoo de prendre pour épigraphe :
« lis rendment la question insoloUe, si le Cl bon sens public ne dédaignait leurs ridicules c et pédantesques théories. »
Le Producteur lui-même, page 82.
C'est aussi parce que j'avais Thonueur de vous connaître personnellement, monsieur, et peut-être aussi par suite de moa éducation, que je n'ai pas cherché à prendre le ton du Producteur dans la phrase qui annonce la citation du journal que vous dirigez.
Les Débats du 17 novembre, et le Frondeur &un de ces jours, m^avaient donné à penser que de grands personnages, qui oat beaucoup de millions et de vanité, donnaient des ins^ira^ons à ce journal, destiné à leur faire gagner à la fois Yërgeni et l*çLnUtiéde$ t'arisiem.
Cette idée était confirmée par des articles de ce journal, fort bien faits, d'ailleurs, sur des quatre- vingt<«dix«huitièmes de propriété qu'on voit passer journellement d'un respectable industriel à un autre plus respectable encore.
Je ne vois rien , dans la brochure sur laquelle vous voulet bien me donner votre opinion, qui puisse blesser le momsdo monde le caractère de MM. les rédacteurs des joufnauK indusiriels. Je n'ai point l'honneur de les connaître personnellement; mais il suffit, monsieur,, qu'ils travaiUeiit avec vous pour que je les croie animés des^ mêmes sentiments honorabl^.
Vous pouvez savoir facilement, monsieur, qu'ayant beaucoup d'estime pour l'état de joumaKste ( c'est la tribune de notre temps ), je ne connais l'organisation d'aucun journal. Je poisais
que les rédacleurs du Producteur étaient les mêmes que ceui du Journal du Commerce. Comme un journal perd beaucotip d'argent les premières années, je croyais encore que Tindustrie faisait des fonds pour donner des moyens de publicité à la profonde estime que MM. les rédacteurs ont naturellement pour elle.
Le ton de votre lettre me fait espérer» monsieur; que, tout en n'estimant guère, vous mes plaisanteries, el moi vos obscurités prétentieuses, nous pourrons continuer à vivre sur on pied amical. Si vous me permettez de rire de ce qui me semble affecté; et que, par extraordinaiffe; ma brochure ait nue seconde édition, j effacerai, sans que vous m'ayex rien dit à ce sujet, ce qui a pu vous paraître inculper vos intentions; car les gens qui pensent ne doivent pas ilonner à rire à ceux qui digèrent.
J'ai l'honneur d'être, etc.
il. Bkyle.
OXXIX
A MO^iSlUUR ..., A LUMbKESi
Paris, le 30 novembre 1825.
Puisque rintérél que vous portez à la littérature italienne vous fait désirer quelques détails sur le poème de Grossi S je vous envoie copie d'une lettre que j'adressai de Venise à un ami, le 10 septembre 1822. Bien qu'écrite six années après l'apparition du poème, cette l^re me semble donner une idée assez exacte de l'effet qu'il produisit, principalement à Milau, que j'habitais en 1816.
La plupart des voyageurs anglais qui ont parcouru l'Italie me paraissent des gens qui relisent plus souvent Tite-Live, Horace,
' Voir la lettre du 16 novenbre 1825, ci-devaiit, page IS.
et ce qu'ils appeUenl leurs auteurs ckissi<|ues , qu*ib n'ooTrent les yeux dans le rnoode. Il D'est donc nuUement cUmnant qu'Eustace et les voyageurs de cette espèce ne se soient pas aperçus que, sous le nom générique d'italien, Ton comprenait une dixaine de langages différents, tels que le piémoniais, le génois, le vénitien, le bolonais, le milanais, elc., etc.
Ce n*est qu*ayec peine qu'un grand poète se résout à écrire dans une langue morte, dans la langue qu'il n'a jamais parlée ni à sa maîtresse, ni à son ami, ni à ses rivaux.
L'orgueil littéraire s'offense de cette vérité; je lui réponds par les faits. Quels noms Tltalie peut-elle opposer aojourd*bm à ceux de Grossi et de Buratti? Je ne vois que Monti et Foseolo. Monti, parvenu à une honorable vieillesse, n'écrit plus*, et si la chaleur poétique est ce qui fait vivre les poèmes, je n'bésile pas à scandaliser les littérateurs d'Académie et à avancer que Tod se souviendra des satires de Buratti et des poèmes de Tommaso Grossi, longtemps après qu'on aura oublié les Tombeaux de Ugo Foseolo.
Seulement Grossi et Buratti ne seront appréciés que par le million de personnes qui parlent le milanais et par les deux ou trois millions qui parlent le vénitien. I^a terreur est si grande dans ce pays-ci, que peut-être, il est vrai, les délicieuses satires de ces grands poètes ne seront jamais imprimées.
Mon objet aujourd'hui est de vous parler de Prina, a vision. C'est un poème de deux cent quarante-six vers, qui, un beau j/>ur, en 1816, fut trouvé sur le pavé de Milau. Quelques heures s'étaient à peine écouldesqiie les habitants de la ville, comme le gouvernement, n'étaient occupés que de celte satire admirable.
Telle est la sensibilité de ce peuple, telle est sa non-rura des choses qui ne sont qu'utiles, un bel ouvrage de Tart les enlève entièrement aux intérêts directs de leur fortune. Pour que vous puissiez comprendre l'effet magique produit par ce poème, il faut que je vous rappelle quelques circonstances particulières à la
1 Monti, né à Fuflignano, vers 1755, mort en 1828.
Lombardie, à ee pays qui, depuis quaranle aus, est à un siècle de civilisatioD en avant de tout Je reste de Tllalie.
Le 20 avril 1814', la populace de Milan) excitée et payée par les gens riches et les nobles, assassina à coups de manches de parapluie, U. Prina, ministre des finances. C'est le seul homme de génie que Napoléon eût osé employer dans son royaume d*Italie ; il craignait toujours que ce royaume, dont il avait été obligé, dès 1806, de ne plus réunir le corps législatif, ne cherchât à se séparer de la France.
Pour Fassassinat de Prina, trois factions se réunirent : la faction aulrichienne, la faction desgens mécontentés par les hauteurs du vice-roi Eugène, et enfin la très-petite £aiction des gens qui désiraientdes institutions libérales. La faction autrichienne, conduite par des prêtres et beaucoup plus habile que les deux autres, les trompa avec une facilité qui fait peu d'honneur à cette sagacité italienne si fort vantée. Le parti autrichien se fit avancer beaucoup d'argent par de riches négociants, rebutés par le vice-roi, qui u'ai-^ mait que la noblesse. Avec cet argent, on paya deux cents va*uu« pieds; mais, quoique payés et animés par la présence des principaux nobles qui, le parapluieà la main (car la pluie tombait par torrents), s'agitaient et criaient au milieu des assassins, aucun de ces va-nu-pieds salariés n'eut le courage de tuer Prina ; ou le prit dans son palais, on l'assomma, et il resta cinq heures de temps demi-mort, éleodo par terre, et recevantun coup démanche deparapluie tous les quarts d'heure; on le traîna en cet état l'es* pace de quatre cents pas. Deux dragons, à cheval parurent ; six nillc assassins prirent la fuite; les dragons ne faisaient que passer; ils n'avaient aucun ordre. Les six mille va-nu-pieds, parmi lesquels deux cents étaient payés pour assassiner, revinrent autour du pauvre Prina. Gomme on le traînait, il passa devant nue église, celle de San Giovanni aile Case Rotte. Le prêtre de eette église, quoiqu'il ne fût pas de la conspiration, fit fermer
* Voir l'ffû/otr» au ^ wrxï 1814, par le comte Guicciardi, 1 vol. iii-!8 de cent pages, traduit en français.
' Le corps lé|;islalif de Milan refusa à Bonaparte, en 1806, une loi sur l'enregislremenl. (H. B.)