‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 38 sur 79 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

El di dHncc^u, en .milanais, veul dire : Ce à quoi nous en sommés venus* .

Après le titre, on trouvait dans le manuserit oelle épigraphe :

Indicatum est de singulis seciindum opéra ipsorum.

Ap., cap XV.

Le poème se compose de quarante et une stances de six vers chacune. L'auteur fait parler un personnage plein de bonhomie, de bon sens naturel, de superstition et d'une haine profondé pour le gouvernement quel qu'il soit. €'esl, à peu de choses près, la personnification da Lombard de nos jours; du moins, telle ef^t Tespèce d'hommes que je rencontre journellement à Venise.

Ce bon Milanais s'exprime ainsi dans le style le plus familier, le nhis pittoresque que j'aie jamais vu; c'est dans le genre d^ voit^ Grabbe, mais avec cent fois plus de feu.

« C'était une nuit des plus épouvantables, obscure comme dans la gueule da loup ; on n'entendait pas le bruit d*un seul pas, tin mouvement, une respiration seulement qui donnât indice de personne vivante;* seulement un chien de mauvais augure jetait des eris d'horreur qui semblaient annoncer la mort.

« Et mol, marchant péniblement dans la boue et tout seul, pour arriver à Milan par la slrada Comasina, j'allongeais le pas le plus que je pouvais, car en vérité, ce chien, avec ses cris, m*avait mis un peu d'horreur dans l'âme. Une horloge se met à sonner : j'écoute... c'était justement minuit.

« A ce moment, j'^aperçoîs Tombre d'un mur assez bas; je recoDuais celui du Foppon; voilà que j'arriTe juste en face de la porte de fer. Je me sens trembler et les jambes et tout le corps. Regardant dans le cimetière, par la porte, je disais : < Jésus! i pour ma pauvre mère... quaiul j'eutendsunpOf//]r(un bruit), et je VOIS une grande flamme.

« La clarté d'un jaune pâle qu'elle causait se réfléchissait sur toutes les croix de bois: ces croix tremblaient, la terre frémissait, et il en sortait, comme d'un lieu profond» une voix faible, longue, longue ; cette voix semblait demander secours et être comme d'un moribond.

« Elle s'cclaircit pourtant peu à peu et elle finit par dire clairement. . Ami Rock ! venez ici. Quand j'entendis dire Ami Rock, Roeb est justement mon nom à moi. ma vue s'obscurcit, les bras me tombent; je tombe à terre comme un homme de cbiiïon ^

a Ce qui est ensuite arrivé, je n'eu sais rien , seulement, que revenu à moi, je me suis aperçu que j'étais dans l'obscurilé et j'étais renversé sur une petite hauteur formée d'os de morts. Ces os s'agitaient sous moi, et quand je suis revenu à moi, j'étais justement sur le point de tomber dans une fosse.

et.

« Au fond de cette fosse je voyais une espèce de clarté, pâle, pâle, qui se levait peu à peu; j'étais tout attention, comme

* Sorte de mannequin que tes enfants font sauter dans le carnaral. (U. B.)

TOUS pouvez bien penser; qu'est-ce que ça peut être? EdHii, je distingue quelque chose, j'y vois clair ; c*est une ombre. La lumière venait d'une petite bougie que Tombre tenait à' la main : peu à peu elle s'est élevée et, enfin, elle est sortie de la fosse jusqu'à mi-corps.

i Grand Dieu ! comme elle était arrangée, une pierre en eût eu pitié. La bouche était sans dents, pleine de sang, les bords en étaient arrachés et pendants; les narines aussi étaient écrasées et déchirées ; les yeux étaient comme hors de leur orbite et couverts de taches noirâtres ; le crâne, sous les cheveux, paraissait à moitié écrasé; les bras étaient disloqués, et la poitrine pleine de marqués de coups.

« Les cheveux de cette ombre malheureuse tombaient sur la figure, ils étaient pleins de boue et de sang caillé. Quelques dents, à peine, restaient dans une bouche pleine de sang et de iange.

< J'étais si attentif et si troublé, que je ne savais si j'étais endonni ou éveillé; j'étais là hors de moi et ayant, à grand'peiue, la force nécessaire pour respirer. Ce pauvre malheureux cher- <^it à lever ses bras; mais il ne pouvait eu venir à bout :

« Parce que à mesure qu'il parvenait à mettre en mouvement ces morceaux de chairs écrasés et remplis de boue, quand à peine il commençait à les lever, les bras cassés par le milieu retombaient eu bas, et il ne pouvait jamais parvenir à élever que les deux moignons près des épaules; le reste des bras pendait après comme une chair inanimée *.

* Horrible et has en français; par conséquent, vrai, énergique, en iuaien. (U. B.)

84 (EUVRËS POSTUOMES DE STENDHAL

« Après qtt*U eut fait ainsi pour un peu de temps, voyant ^*il ne pouvait parvenir à lever ses bras, dans un mouvemeut de rage il secoua la tête tellement, que ses cheveux appesantis par le sang et par la boue, furent rejelés en arrière. Alors Tombre., diminuant un peu Texpression horrible de sa figure, s'est mise à me parler ainsi qu'il suit :

« Qu'est-ce qui est arrivé aux Milanais depuis le 20 avril «de l'an 14 jusqu'à cette heure? » A ces paroles» il me vient à l'esprit, comme une lueur vague, que ce fut... 4'avaiice la tète et fixe mes yeux sur la figure... Pardieu ! c'est proprement l'ombre du ministre Prina.

« Ah ! Excellence, croyez-le, je vous en supplie, moi je u y « suis entré pour rien ; dès le commencement, je me suis « sauvé... » Et lui alors :

« Ce n'est pas ça, me dit-il, que je vous ai demandé; je de^ « mande ce que Milan a gagné pour m'avoir tué comme on ne « tue pas un chien?

« Illustrissime, répondis-je, plaise à Dieu que ce fichu traite- « ment que vous avez éprouvé puisse vous valoir le ciel ; quant « à nous, cela a été une triste affaire ; on a donné de l'air à a Sainl'Fidéle, d (Allusion à une place qui a élé faite sur le terrain occupé par la maison de Prina, que la populace démolit dans sa fureur; cette place est vis-à-vis l'église de San Fedele^ et c'est le seul avantage qu*ait valu à Milan la mort de Prina.)

« Gomment ! me dit Tombre, et l'indépendance ?— Chut, Excelc lence, ou gare la prison ! »

« Alors, j'ai vu cette figure en lambeaux faire une certaine grimace, comme s'il lui fût venu envie de rire. Alors il m'est venu un peu de courage, et je me suis mis à lui conter avec beaucoup d'ordre, et du commencement à la fia« toute Thistoire de ce qui nous est arrivé, telle quelle.

LETTRES A SE^ ÂMIS. S5

« Que les Altemands sont arrives qu'à peine Tenus, la

peur d'entendre parler leur langue barbare a fait un tel effet sur toute la race des petits pains S qu'on a dû les saigner et que, diminués déjà de moitié^ ils 4sont sur le chemin de mourir

étiques .

Et quand les pauvres de Mikain crient du pttin, le» Allemands attendent la réponse de Vienne, pour savoir si le conseil Aulique leur permet de manger ou de crever de faim. .

« Mais, comme ce conseil Âulique a coutume d'aller avec flegme dans les affaires et avec méditation, en attendant, on nous donne le prétexte accoutumé de la religion, on nous parle de nos devoirs envers Dieu, pour nous faire prendre patience; la religion est, en vérité, une bonne chose, mais quand Ton ne meurt pas de faim.

« En attendant. Milan n'est plein que de vanité, de comtes, de chevaliers, de canailles sous tous les noms possibles, tous gens dont l'esprit est étant et qui ne songeât qu'à donner des coups de pied dans le cul (à faire des insolences et à maltraiter les non-nobles); et le pauvre mérite, qui n'est pas don (signe de la noblesse espagnole, conservé à Milan, qui a' appartenu cent cinquante ans à Philippe II et rois suivants), on l'a forcé à se réfugier là, dans un petit coin obscur. »

c G'est ainsi que je contais au long tous nos msdbeurs et tous nos désapointements après la venue de nos libérateurs, les Allé* mands, et Prina m'écoutait avec une telle attention, que je ne le voyais ni se remuer, ni même respirer.; et je voyais bien qu'i de telles nouvelles il ne se sentait pas de joie ; qu'un homme qui a été ministre a encore le cœur de ministre, même après le cimetière ; et pour lui faire plaisir, c'est en vain qu'on cherche* rait autre chose ; il lui faut des gémissements, des larmes, des misères, quoique, à vrai dire, après le traitement qu^il avait reçu, le pauvre Prina eût quelque raison d'être ainsi.

I II suffit; quand j'ai vu que je lui faisais plaisir, crac, je tourne la voile dans le moment, je change de tour ; car jamais de ma

Le

paia renchérit, les petits pains diminuèrent de moitié. (H. B.)

vte je D*aî voulu, par mes paroles, faire plaisir k un miuistre, vif ou iDorl qu'il soit.

c Voire Excelleoce doit savoir, me mets-je à dire, qu'au milieu de tous ces manants du Bhin, nous autres bons gourmands de Milan, nous sommes tous contents, gais comme des coqs eu 'pâle; toutes ces pilules amères nous semblent douces comme biscuit, et tout cela pour le grand amour que nous portons à notre François. »

Ici, nous prendrons congé du satirique; la satire devient excessive» sans cesser un instant d'être gaie. Voilà le ton de couleur que nous désespérons de rendre dans notre pâle imitation.

Le poète est surtout admirable lorsque, abandonnant les sujets généraux de plainte des Lombards, il arrive au personnel des tyrans, grands et petits, qui reparurent aussitôt après la chule de Napoléon. Toutes les petitesses ressuscitèrent ^ Le poète les décrit avec la plus extrême énergie, et cependant il évite toujours le style noble avec le plus grand soin. Souvent ses descripiious paraîtraient horribles en anglais; cela vient, sans doute, de la différence de notre sensibilité du cinquantième degré, à la sensibilité de ce pays civilisé deux mille ans avant nous.

Vénergique ne déplaît jamais en Italie, ne peut pas déplaire. La manière de sentir de ce peuple est admirable ; son premier mouvement, en fait de beaux-arts, est toujours juste. Ce qui est ridicule, c*est sa manière de raisonner sur les beaux-arts. Dernièrement, à Rome, j'ai vu Ganova louer tous les sculpteurs dont on lui parlait ; il trouvait quelque chose k admirer, même chez les plus exécrables tailleurs de pierre; chez des gens qui rendent à peine reconnaissable la forme humaine. Ganova, tout protégé qu'il est par le pape et le cardinal Gonsalvi, craignait de se faire des ennemis. L'inÛuence des jésuites et des gouvernemenls a rendu pitoyable la manière de raisonner des Italiens sur la littérature et les arts. Qu'il vous suffise de savoir, comme

* Exactement comme en France lors de la rentrée des Bourbons, en 1814. (H. B.)

un eiemple, que pendant deax cents ans les jésuites sont par- Tenus à £aire trouver le Dante exécrable. Il n*y a pas trente ans que Ton ose admirer ce grand homme.

Le poète auquel on doit la Vision de Pjina est évidemment formé à Técole du Dante ; c'est la même énergie et la même effrayante vérité d'eipression.

Voici quelques-unes de ses strophes ^ Si' vous les imprimez, ce sera pour la première fois depuis six ans qu'ils sont dans la mémoire de deux millions d'hommes; que ces vers, si énergiques et par là si singuliers au dix-neuvième siècle, auront été imprimés. Il m'a fallu six mois pour bien entendre le milanais; mais je ne crains pas de dire que rien, dans Gra'bbe ou dans Byron, n'est aussi énergique que la Vision de Prima. Le poète italien fuit les expressions pompeuses, générales, philosophiques, dans lesquelles Byron triomphe , il choisit toujours ce qu'il y a de plus familier, de plus comique, de plus pittoresque ; il ne s'adresse jamais à l'esprit : il peint toujours.

Est-il besoin de vous dire que toute la race des poètes pédanlesqnes adorateurs de Pétrarque et imitateurs sans génie est entrée dans une grande colère contre le poète lombard? Ces pauvres eunuques impuissants sont surtout ennemis de Vénergie. Si vous voules voir leurs œuvres, faites venir d'Italie le Camillo, poème épique de l'estimable Botta, ou la Dislruzione di Geruialemme de Arrici de Brescia. Il y a une centaire de poètes de cette force qui se chargeront de vous faire bâiller.

Je ne doute pas que lord Byron n'ait beaucoup imité, dans son Beppo et dans Don Juan, le style de Buratti, dont je vous parlais dans ma dernière lettre. C'est après un an de séjour à V^se, où tout le monde parle de Buratti, que Byron a écrit dans le genre de Buratti. La Vision de Prina ne lui a pas été inconnue ; plusieurs passages de Don Juan me la rappellent lout à fait; mais, comme aucun de vos compatriotes ne sait ni ue saura jamais le milanais, tout le monde me niera ces imitations :

' II n'existait dans le manuscrit que la seule citation plac<^e à la fin de celte lettre. (R. C.)

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