A MADAME •..«, A PARIS
Paris, le. . 1824.
Quand je t*ai vue trois jours de suite, mon ange, il me semble ^urs qae je l*aime davantage, s'il est possible ; c'est que
a (EUVRËS POSTHUMES DE STENDHAL.
IKHI8 sommes plus intimes, c'est qne ce qoi nous séparCi ce sont les pr^agés qui Tîemient de ta volUire, et qo'après trois jours d'intimité, chacun de nous, apparemment, ne tient plus à ses pr^ugés, ei ne songe qu'à aimer et à être heoreux.
Non Dieu ! que j'ai été heureux hier mercredi ! Je marque ce jour, car Dieu sait quand j'oserai t'envoyer cette lettre. Jerécris per sfogarmi. Je t'aime tant aujourdliui, je suis tellem^it dévoué, que j'ai besoin de récrire^ ne pouvant le dire à personne. Si nous passions huit jours ensemble et que nos cœurs battissent toujours avec autant d'ardeur, je crois que nous finirions par ne phis nous séparer.
J'ai été moins heureux mardi, le jour des Frères Provençmix; j'étais un peu choqué. Mais le diner d'hier a été parfait de hoQbeur, d'intimité, de douceur. Voilà, suivant moi, du moins, de ces moments qu'on ne trouve jamais, quand on se permet de jouer la comédie avec ce qu'on aime. ^ Je crois que je t'ai ex* pliqué ce mot italien.
À MAt)AME ...., Â
Paris, le 1824.
Ma boiHië atnicj aùu que tu souffres le moins possible deni6s bizarreries, je vais faire le sot, c'est-à-dire te parler de moi.
Mes bonnes qualités, si j'en ai» tiennent à d'autres qualité^, sinon extrêmement mauvaises^ du moins fort désagréables, mais encore plus déplaisantes à moi qu'aux autres. Je me compare à un conscrit qui arrive dans un régiment de dragons ; on loi donne un cheval. S'il a un peu de bon sens^ il connaît bien vile les qualités de ce cheval. Le cheval * c'est le caractère ;iD^ connaître que le cheval qu'on monte est ombrageux n'ôte pas du tout à ce cheval la qualité d'dtre ombrageudu. Il en est ainsi de mon caractère; depuis deux ans surtout, je commence i^ 1^
bien cottuaitre. Ces défauts ne marquaient guère en Italie, où tout le monde est original et ne fait que ce qui lui fait plaisir, sans s'inquiéter du voUin, En France, on se dit toujours : Mais que pensera le voisin ?
N'aie pas la moindre inquiétude sur moi, je t'aime à la passion ; ensuite cet amour ne ressemble peut-être pas à celui que tu as TU dans le monde ou dans les romans. Je voudrais, pour que tii n'eusses pas d'inquiétude, qu'il ressemblât à ce que tu connais au monde de plus tendre. Je suis triste en pensant que tu as dû être triste jeudi, vendredi et samedi. Devrions-nous augmenter les contrariétés qui nous poursuivent ! Si tu avais fait une telle action, j'en serais outré. Faut-il que ma maudite originalité ait pu te donner une fausse idée de ma tendresse !
A MADAME ...., A
Paris, le 24 juin 1824, k midi.
Tune saurais te figuier les idées noires que me donne ton silence* Je pensais que, biei^ dans la nuit, en faisant tespaquetç, tu aurais treoyé le jtemps de m'écrire trois lignes que tu aurais £ùt jeter dans .1^ bpite à L,».. Ne voyant pas de lettre hier» j'en ,es[pérai^ce matin. -^ £n changeant de chevaux à S..«^ elle auira demandé, lAe disais-je^ une feuiUe de papier ; mais non. iniquement occupée de sa fiUe^ elle oublie Têtre qui ne p^ut plii9 penser qu'à eU^!
Ëp rêvant devant mon bureau f les volets fermés, mon noir chagrin s'est ^iwfé à coinpo9er la lettre suivante, que peut-être tu a'écriiras avant peu ; car> enfin« que t'en coAtait-U dem'écrlre un Hfiot? Voici donc la lettre que j'aurai la douleur de lire :
• Tu as exigé de.iuiM> mou cher Henri» la promesse d'ètrjiî sincère. Ce commencement de lettre te fait déjà prévoir te qui
me reste à ajouter. Ne l'eu afflige pas trop, mon cher aiui. Songe qu*à défaut de sentiments plus vifs, la plus sincère amitié ne cessera jamais de m*uuir à toi, et de me faire prendre Tin* térèt le plus tendre à tout ce qui pourra t'anÎTer. Tu vois, moo cher ami, par le ton de cette lettre, que la confiance la plus entière a succédé, dans mon cœur, à des sentiments d'une aatre espèce. J^aime à croire qu'eUe sera justifiée, et que jamais je n'aurai à me repentir de ce que je fus pour toi.
« Adieu, mon cher ami ; soyons raisonnables tous les deux. Acceptez Famitié, la tendre amitié que je vous offre, et né manquez pa^ de venir me voir à mon retour à Paris.
f Adieu, mon ami.
A MADAliE .... A PAftIS.
i^n rentrant chez moi, à deux heures, après vous avoir quitlée.
il faut que je vous écrive, ma chère amie, car il me semble impossible de vous parler. Je dois vous demander excuse de mon indignation de l'autre jour, le jour du dîner, EUe me venait de ce que vous m'appeliez littérateur, qui est, je pense, le sobriquet que me donne Put-de-Fer. Pourquoi m'écrire, me disais-je» si Ton se sent mal disposée pour moi? J'acceptai le diner parce que je me figurais un dîner comme ceux d'il y a quatre ans; mais les figures de plomb qui vous entouraient gâtaimit tout. Si je vous avais dit quelque chose d'un peu délicat, lesdites figures de plomb seraient tombées sur moi. Voilà, ce me semble, le grand et unique malheur de votre position : ce sont les ennuyeux. Tout le reste est pénible à passer, mais enfin passera; tandis que les ennuyeux vous feront perdre vos mati* nées, comme ceUe d'hi^ matin (quand vous aviez conuneacéà m'écrire). Or la vie se compose de matinées.
Je voudrais bien vous parler un peu tranquillemeul ; la crainle devoir sunrenir un ennuyeux m'ôte les idées, et alors je ne puis parler que de niaiseries : par exemple, de politique, etc., etc.
Si je TOUS mentais, je n'aurais bientôt plus de plaisir à vous parler. C'est fort sérieusement que j'ai craint de retomber dans cette maladie terrible. Je n'ai retrouvé nulle part la conversation el la confiance, je ne parle pas de l'esprit. Il est impossible qu'on ait le moindre soupçon de mes occi^ations actu^les. Je ne parais point dans le salon de la dame; je ne la rencontre dans aucun salon ; je n*ai jamais parlé au mari. Il est impossible d*étre plus bornée, Ton n'élève la voix que dans les grandes occasions.
Quand partez-vous? Dites-moi, s'il vousplait, Theureoùje pourrai vous voir; indiquez-moi deux ou trois heures différentes, je me présenterai certainement. Groyez^ à mon tendre dévouement. Ne pourrais-je pas vous répondre à la campagne ou ailleurs?
Pardonnez-moi d'être plat devant la belle G..., qui répète tout à son frère, lequel n'a pas d'amitié pour votre serviteur.