CXXXVIII
A MONSIEUR R... C..., A PARTS
Londres, le 14 août 1826.
Je suis venu en Angleterre, comme tu le sais, pour me repo-
* Madame J... est morte à Paris le 6 avril 1853. (R. G.)
* Souvenirs turVempereur AUœanâre.
* Alexandre !•», né le 25 décembre 1777, mort à Tanganrock le i« déeembrei825.
ser d'écrire, el non pour écrire. Cependant, je Taôs nota à la hkie et pour ne pas les ooblier, une Yîngtûne de faits observés depuis le 28 juin; cda nous mettra à Tabri des tromperies des sots et des fripons qui parlent de TAngleterre.
l"" Quand on est au Géorama, on est frappé de la peUtesse da territoire anglais, et c*est cependant cette petite fie, manquant de tout, qui, depuis Gromwèll, a remué le monde.
2* Il y a deux cents ans qu'il faisait moins cher vÎTre en Àogleterre qu'en Hollande. La Hollande avait alors le commerce de transport du monde. L'ouvrier anglais, consommant moins dans sa journée, devint le fabricant de l'Europe pour beaucoup d'objets.
3* La plupart des riches propriétaires ayant trois ou quatre mille livres sterling de rente sont juges de paix. Tout Anglais vivant de sa journée est hors la loi. Un juge de paix peut renvoyer en prison pendant un certain temps pour des actions in' différentes ou très-peu répréhensibles, que le pauvre journaiier ne peut manquer de commettre souvent. Le juge de paix envoie en prison d'après le Warrant acL Ce Wan-ant ocf a été on pco corrigé d'après un rapport au Pariement, en 1821 ; mais, tel qu'il est resté, il met encore hors la loi tout Anglais assez pauvre pour vivre de sa journée.
4* Tout Anglais n'ayant pas vingt-cinq livres sterling dans ^ poche pour commencer un procès, est à peu près bors la loi. 11 n*a que deux ressources finrt incertaines : la première, e*est fine rii^ustice dont U se plaint soit assez intéressante pour mériter d'être mise dans un journal ; l'aristocratie a une peor ^\lfème de la poblicité (voir la maison du journaliste an Ga- Mi^» l^tise d'assaut; journaux du commencement d'août 1826). U $i(COiide ressource qu*a le pauvre diable, c'est que quelque ^V^^K^Nir trouve sa phùnte si bonne, qu'il entreprenne le pro- ;^ àiM ^ eonibnce d'être payé de ses frais par la partie dé- <^ll4ViS^^^ Hl^ ^'^^ condamnée aux dépens. ^Hè \^^^ V^^ llncettitnde de ces deux ressources. y ^ ^^^ W^ f«t n'a pas vingt-cinq livres sterling daos ^sV^^ '^^^^ <* tiw*|i» awtc, hors la loi, tout jeune Angtas «^ ¥i -^ ^^ ^^WA <^*^ Kvres sterling de rente, est oblige ae
\ Il serait mal yu de |tool le monde s'il ne travaQlait pas. Dès qo^on traTaille, il fout se soumettre, du moins en apparaice, à tous les préjugés delà société dans laquelle on vit. Un avocat, un médecin, un speaker de la cbambre des communes, qui aurait une maîtresse, femme mariée, se ferait beaucoup de tort.
6' Les Anglais sont victimes du travail. On a été obligé de laire une loi pour qu'on ne for^t pas les enfants aunlessous de quinze ans à travailler plus de douze heures par jour; j'ai vu le travail des juges et 'des avocats.
Il est bien difficile qu'une nation ainsi victimée par le travail ait le temps d*avoir de Fesprit, c'est-à-dire de regarder les nuances des idées et les petites différences des événements. Je erois qu'il est difficile d'être heureux sans un travail de douze ou quinze heures par semaine ; mais un travail de plus de six heures par jour diminue le bonheur.
7" Vous ne comprendrez rien à l'Angleterre si vous ne commencez par lire a Peep al the Peers ; c'est un état de ce que chaque pair coâte à la nation. Plusieurs, comme le duc de Wellington, le marquis d'Anglesea, lord Exmoulh, ont rendu des services , mais dans des guerres entreprises pour l'intérêt de raristocratie, or contre l'intérêt du peuple.
8* C'est pour servir l'aristocratie contre le peuple que M. Pttt a triplé la dette, laquelle aigourd'hul absorbe les deux tiers des impôts. Jamais peuple ne fut pris pour dope comme les Anglais l'ont été par M. Pitt. Les neuf dixièmes de la nation étaient passionnés pour la guerre contre la France, de 1792 à i8i4. Les prêtres, aidés peut-être par la tristesse du climat, durant huit mois de l'année, ont fait des Anglais le peuple le plus religieux de l'Europe. Cette religion éminemment triste, ennemie de tout plaisir, fut très-utile à M. Pitt.
9* Supposons un riche fiaibrieant, mourant en d796, et laissant à son fils deux miHe livres sterling de rente ( cinquante mille francs).
% ce fils avait eu l'idée de jouir de sa petite fortune et de ne phM travailler, il aurait nui à M. Pitt. M. Pitt l'a engagé, par le puissant moyen de l'opinion publique , à travailler dix heures
par jour, comme son père. Qa*e9l41 résiilté delà? Qoeeelk n'a pas été un homme é'mfrii, eomme Lavoisier, Hèlvjétiti8,.La* cbauasée et tant d'antres Français qui ont laissé les affaires pour les travaux de Tesprit ; qu'il eist mort en 1830, laissant one fortune de quatre mille livres sterting de rente. Peu importait à M. Pilt ; mais ce qui loi importait, c'est que chaque année ce fobriiUint, en gagnant mille livres sterling pour lui , payM à rÉtat à peu ptès la même somme de mille livres sterliof. Avec cet argent, M. Pitt satisfaisait -sa passion contre ki liberté et les Français ses apôlres, et défendais raristoeratîe contre le peuple.
10® Par reffetdes impôts mis sur la bière, sur le vin, etc., Touvrier anglais ne peut pas vivre à moins d'un shilling et demi ou deux shillings par jour. La prétention de TAngleterre de continuer à être la fabriemU de TEurope pour les étoffes de coton, la quincaillerie, etc., etc., est donc devenue absurde. Ud ouvrier, à Marseille ou à Hambourg, coûte deux tiers moios qu'un ouvrier anglais. La lutte a pu être continuée quelque temps : 1* parce que les Anglais ont inventé et employé des machines^ extrêmement ingéinieuses (telle que cette que j'ai vue à Manchester le 7 aoét); 2** parce qu'ils travaillât avec beaucoup plus de soin et de raison; S*" parce quils travaillent douiœ et même quinze heures par jour. Au bout de quelques années de cette vie, un ouvrier devient une machine travaillante.
11*^ M. Mackintosh, le meilleur économiste anglais vivant, prend le moyen pour la fin. Lliomme n'est pas ici-bas pour devenir iHche, mais pour devenir heureux. Quand M. Mamiiiotosii rencontre dans la rue un homme riche qui bâille, il devrait lai donner un coup de poing; cet homme riche fait un libelle contre le système des économistes anglais, d'après lequel tout homme qui est riche est heureux.
12"* Je tr(mve dans le Globe du 22 jmllet 1826 une lettre sur la Corse. « Après avoir quitté Ajâccio, dit fauteur, et traversé ce buisson de verdure nommé makis , qui s'étend suf toute la Corse, nous avons commencé k monter et nous sotnmes trouvés au milieu de chàtaignfers , qui sont ici d*uné grosseur pnMiigieuse ; j'en ai vu dont quatre hommi^tfaiiniient pè embrasser
le tour. La facile nourrliure que cet arbre offre aux habitants .encourage beaucoup leur paresse, qu'ils décorent du nom de sobriété. Une fois que le paysan corse a assez de pain de châtaigne ou de pain d'orge pour son année, il vit dans Toisiveté, se promène sou fusil ^ur Tépaule, et se garde surtout de travailla. Le paysan corse forme un contraste parfait avec Touvrler de Birmingham ou de Manchester*
Mon opinion, c*est que le Corse ne travaille pas assez, mais je le croîs plus heureux que F Anglais. €e qui me détermine principalement en faveur du Corse, c'est que sa religion est infiniment moins malfaisante que celle de TÂnglais.
15° Tout le monde sait que lorsque Henri VIII se sépara de R(mie, afin que le clergé n'excitât pas ses sujets contre lui, il lui laissa des dîmes immenses et des terres. Il y a aujourd'hui de simples bénéGces livings, rapportant deux cent mille francs aux heureux fainéants qui en sont nantis ; beaucoup de livings rap~ portent quatre-vingts, cinquante, quarante mille francs. La plupart des évéques ont de deux à ^s cent mille IVancs de rente, outre le pouvoir de nommer leurs 6Is et leurs amis à quelques douzaines de livings. L'archevêque de Gantorbéry a deux ou trois millions de rente; l'archevêque d'York, Févêque de Durham sont cités pour leurs àiormes revenus ; mais tout cela n'est eU" core qu'un petit mal.
Le malheureux ouvrier, le paysan qui travaille, n'ont pour eux que le dimanche. Or la religion des Anglais défend toute espèce de plaisir le dimanche et a réussi à rendre ce jour le plus triste du monde. C'est à peu près le plus grand mal qu'une religion quelconque puisse faire à un peuple qui, les six autres jours de la semaine, est écrasé de travail. Outre les cinquante-deux dimanches, les Anglais ont trois fêtes, ce qui fait cinquante-cinq jours, ou bien près de deux mois, c'est-à-dire à peu près le sixième de la vie. La religion anglaise, secondant un climat triste, pendant six mois de Tannée, et déeidément ennemi de l'homme pendant quatre mois, rend prefondém^it triste la sixième partie de la vie des malheureux qui la suivent. Les jésuites sont bien loin de faire autant de mal aux papistes les pluah^étés par la superstition.
14* Des lits ou des proteslanu d'aussi bonne foi que des Jésuites pourront nier les faits rappelés par le paragraphe précédent; les preuves arrivent en foule au voyageur qui parcourt TAngleterre.
La moitié des Anglais, ou même un peu plus, est méêhodiste; quoique payant la dîme au clergé établi, ils ne vont pas à leurs églises ei ont des prêtres à part, qu'ils soutiennent. La religion méihodUte rend le dimancbe encore plus triste que la religion anglicane. Rompre le sabbat, c -est-à-dire, aller à la campagne le dimanche, est un des plus grands pécbésaux yeux des mélbodistes. Le dimanche ils chantent des psaumes fort bien ( ainsi que j'en ai entendu à Windsor ) ou lisent ce recueil de contes souvent atroces et d'odes sublimes, nommé la Bible. Les méthodistes ont succédé aux puritains, dont il ne faut pas dire trop de mal, car ils ont donné la liberté à rAngleterre.
15*^ Jusqu'à Taffranchissement de TAmérique, en 1775, TAngleterre a été le pays le plus libre du monde policé. Gràee à la publicité, ou liberté de la presse et au jury, établi dans toute sa pureté, par M. Peel, on peut espérer que la liberté étouffera peu à peu et lentement l'aristocratie et la superstition. Probablement, pendant un siècle ou deux, à moins de quelque accid^t favorable, TAngleterre continuera à être citée pv tous les peuples marchant à la liberté, mais plusieurs avant cette ^itoque éloignée seront plus libres qu'elle.
A MADAVt; S.,-, à éPEBNAT (mARNE).
Londres, le 15 sq)teinbre 1826.
Aimable et bonne Jules,
Vous avez excusé mon silence. Je reçus votre lettre si aimable au Havre. Depuis j'ai parcouru toute l'Angleterre, toiqottrs affairé par la curiosité, n'ayant pas même de plume pour vous répondre, n'ayant presque pas le loisir de sentir le plaisir de
vou» écrire. Je ne voulais pas profaoer la douce amitié que vous m'accordes, en vous écrivaut une lettre d'affaires.
J'ai vu FAngleterre, pays où Ton m'a comblé de bontés, mais qm m*a attristé par le matbeur de ses habitants. La religion, abominable ici, compte comme le plus grand péché de rompre le sabbat, c'est-à-dire, de s*amuser un peu le dimanche. Aller 66 promener à pied, c'est rompre le sabbat. Or il y a cinquantedeux dimanches : c'est le sixième de la vie. La justice est impartiale et admirable ; mais il n'y a de justice que pour les riches. L'homme qui a un habit fin et trente louis dans sa poche pour commencer un procès, si on le veut, est l'être le plus libre du monde. Le malheureux qui vit de sa journée est plus esclave qu'à Maroc. L'année dernière il y avait quatre mille cinq cents prisonniers dans les prisons d'Angleterre, dont quinze cents pour des délits de chasse. Un paysan qui se trouve seul dans un beis, après le soleil couché, peut être jeté eu prison pour un an, car il effraye les lièvres.
Bnfin, aimable Jules, dans les maisons de campagne où l'on m'a invité à passer quelques jours, j'ai vu les Cemmes anglaises eoBstammeat traitées comme des êtres inférieurs* Leur grande vertu est le dévouements vertu des esclaves. Je mérite presque d'être je vôtre» tant je me sens de dévouement p<mr cette famille si aimable» parce qu'elle sait aimer. J'accepte votre offre avec empressement. Je ne sais quand des engagements antérieurs me laisseront libre» peut-être à la fin d'octobre. Je vous écrirai pour vous demander si vous serez chez vous. Vous me permettrez d'être béte, simple, naturel ; ne comptez pas sur un amuseur, je n'en ai pas le talent et encore moins lorsque j'y tâche.
J'espère que vous vous portez toutes aussi bien que vous le méritez. Présentez, je vous prie» l'hommage de mon respect à la
meilleure des mèr^s. M. 6 m'en voudra-t-il d'écrire à sa
femme avec mon cœur» au lieu de lui faire des phrases?
Adieu» aimable et bonne Jules, répondez-moi» n** 10» rue Ri* eh^nse» d'où on m'enverra votre lettre, et d'ailleurs je repasserai bientôt en France. MHle respects à la belle Blanche. Ai-je besoin de vous parler du mien ? *
H. Betls.
A NABAMB ..., A PAKI8.
Rome, le 5 décembre 1S26.
Je mourais d'envie, madainef d'armer dan» ime ville dont le non p^ me pennettre d'user de la pennisûon que vous m'avei donnée de tous adresser des nouvelles de ce 4|ai se passe éa$$ le monde. Le grand monde, iei| parait ebez M. de Montmorency el chei M. Demidoff. M. de Monlmorency fait les honneurs éd cbes lui avec une grâce vraiment parfaite^ car ^e n'embarrasse jamais. C'est toujours une corvée que de voir approdier le maître de la maison dans une réunion de deux cents pm'sonnes; chez ce duc, c'est une personne aimable de plus, qui vimit se joindre au groupe. Il y a trois ou quatre Romaines de ta plus grande beauté : mesdames Dodwell, prinetesse Bonacorsi, etc. Ces dames ont tout à fait le ton assuné, décisif, tranchant, qui était jadis, dfiKin, le ton de la cour de France. Elles portent te robes eitrèmement décolletées, et il faudrait être bien difficile pour n*étre pas fort reconnaissant envers leur coutorièTC. Peignez*vous, madame, le mélange de quarante Tcmmes, vêtues de celte manière et de quatorze cardinaux, plu» une nuëè de prélats, d'abbés, etc. La minextes abbés français est vraiment à mourir de rire; ils ne savent que faire de leurs yeux, au milieu dotant de charmes; j'en ai vu se détourner pour ncf^pas tes voir ; les abbés romains les regardent Oxement avec une intrépidité tout à fait louable. > .
Parmi les petits plaisirs que peut donner la haute société, un des plus grands c'est de voir un cardinal, en grand costume rouge, donner la main, pour la présenter dans un salon, à une jeune femme aux yeux vifs, brillants, étourdis, voluptueuse et vêtue comme je Vai dit. On passe trois heures ensemble à se re*
LETtRES A SES AMIS. 85
garder, à circuler, à prendre d^exceilentes glaces, el Ton se sépare pour se retrouver le lendemain*
Chez M. Demidoff on est assis, parce qu'il dépense cent mille francs à faire jouer des yaudevilles français par une troupe d'ac* teors à lui, et pas trop mauvais. Il y a un homme de talent que M. B connattra sans doute; c'est un valet nommé Frogers,
Malgré les jolies robes de ces dames et les admirables chefscTœavre que l'on voit le matin, Rome ne me séduit point : je m'y trouve trop isolé.
n oe vaut pas la peine, pour un mois, de fûre la eour à tous les ennuyeux d'une maison, pour tâcher d'accfocher nae place de quatrième aide de camp auprès d'une de ces bdles iènnies. h ne sais si c'est un signe de vieillesse, mais je me sens un besoin d'inlSmlté qui, puisque on autre tU impossible» me fait presque regretter les brouillards de Paris.
Ici, on voit à chaque coin de rue dès orange^ dHm beau jaune, tranchant sur une superbe verdure, qui s'élève au-dessus du mnr de quelque jardin. Le grand obstacle aux courses du malin, c'est la chaleur d'un soleil impitoyable, qui brille dans on cid pur. Cependant, aujourd'hui, il pleut pour la première bis depuis dix jours. Ce n*èst pas pour c^ que j*ai l'honneur de vous écrire ; mais il faut être prudent avec une belle dame française ; votre permission ne s'étend qu'aux nouvdles du grand monde et il £allail Tavoir entrevu pour pouvoir en parier. Si vous avez la bonté de me répondre une It^ie, ce sera signe que VOQB ne trouves pas mauvais que j'étende à Rome une permisfiiofi donnée pour Paris. Est-ce toujours au mois de février que ▼ous comptei ^ revenir?