‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 5 sur 79 · À H. R. COLOMB» A GENÈVE · texte numérisé non relu

À H. R. COLOMB» A GENÈVE

Paris, le 48 décembre 1815.

As-tu lu le cours de littérature dramatique de M. Schlegel * ? Probablement non. La correspondance administrative ne t'en aura peut-être pas laissé le loisir. Cependant, à Genève, le nom de M. Schlegel résonne souvent à ton oreille, et sa personne ne doit pas t'être inconnue. D'après ce, je t'envoie un petit article Que j'ai fait sur ce savant, et qui me semble pouvoir occuper uoe place dans tes archives.

En ce temps-là, il arriva à Weimar un jeune homme d'une belle figure; il avait l'air sauvage et sombre. Je le rencontrai au milieu d'une soirée nombreuse ; je fus frappé par un des esprits les plus vifs et les plus brillants que j'aie jamais rencontrés. De ma vie je n'ai entendu la langue allemande parlée avec autant

* M. Wilbelm Schlegel donna son Cowi public de littérature dramatique à Vienne pendant l'été de 1812. Il £st mort en mai 1845. (R. C.)

d'esprit; je cherchai à le voir souvent. Il me sembla qu'on verie habituelle était Tétat de son âme ; il était triste et d< il lisait sans cesse Galderon ; les drames du poète espagn trouvaient parfaitement d*accord avec Tétat de son cœur, était de bonne foi quand il préférait ces pièces, un pei nuyeuses, à la Conjuration de Fiesque, de Schiller, ou Phèdre de Racine. Le jeuue homme dont je parle était étrs à la gaieté; elle lui donnait même de Thumeur, et, dan théories, il la proscrivait d'une manière assez ridicule, i près comme un aveugle qui médirait de la lumière. 11 pn dait que rire n'était pas d'une belle âme, et il condamnait co indécents, et au nom de la religion, les ouvrages gais qu' pouvait pas sentir. Nous avons en France un exemple famei ce genre de ridicule.

Je viens de lire avec un intérêt particulier le Cours de rature de M. Schlegel ^ Il me semble impossible de mieux naître la Grèce antique et ses poètes. L'auteur a profité de cherches des Heyne, des WoUf et des excellents commenta dont l'Allemagne abonde. Il n'a qu'un tort en parlant d'Es( et de Sophocle, c'est d'être trop panégyriste et quelquefoi assez amusant : on croit lire des discours académiques. 1 été mieux compris et plus intéressant s'il eût rapports exemple, quelques scènes de ces grands poètes, il est ju! même sévère envers Euripide. Quelquefois son style est v: 11 parle un peu de ces poètes comme nous parlions, à dix ans, des romans qui nous faisaient verser tant de larmes sensibilité était en nous, et nous faisions honneur de nos mes aux talents de l'auteur ; nous parlions de lui avec un< connaissance passionnée, et qui semblait exagérée aux gei n'avaient pas lu ces romans avec d'aussi heureuses^ d sitions.

A mes yeux , voilà le caractère dominant du livi M. Schlegel. L'on conçoit qui si notre jeune homme de huit ans a eu le bonheur d'être ému par un roman vrai

^ On ne parle pas de la conduite polilique de M. Schlegel; il y Iropàdire, ou plutôt elle est déjà jugée. (H. B.)

beau, si depuis il Ta relu plusieurs fois dans la maluritëde Tâge, s'il a étudié tout ce qui en peut facililer rintelligence , si enfin il eo a donné une traduction à ses compatriotes, il doit en parler avec plus de charme qu'un littérateur ordinaire. Telle est la position de M. Schlegel à regard de Shakspeare. À la lecture de cette phrase, on va me prendre aussi pour un hérétique.

Pour ma justification, je demanderai au lecteur s*il a lu une seule des pièces de ce poëte traduit en français par Letourneur. Ce n'est pas une réponse publique que je demande, mais un simple aveu dans le for de la conscience : il serait trop ridicule de ne pas connaître tous les poètes et toutes les littératures, et je ne veux blesser personne.

M. Schlegel divise les poètes en deux classes. Les poètes grecs et français ont cultivé la littérature classique; Calderon, Shakspeare, Schiller, Goethe, sont des poètes du genre roman' tique. A la bonne heure, je ne vois là d'autre mal qu'un mot nouveau ou pris dans une acception nouvelle ; et comme il est assez doux et que Tidée d'ailleurs est à peu près nouvelle, j'admets la littérature romantique, c'est-à-dire dont les ouvrages sont écrits dans ces langues, nées du mélange du latin avec les jargons des barbares qui, sortis des forêts du Nord, conquirent le midi de l'Europe. Ces barbares sont cependant les créatures de Vhormeur, idée singulière qu'on aurait eu bien de la peine à faire comprendre à César ou à Gicéron.

La partie brillante de M. Schlegel, c'est l'extrait qu'il fait de Shakspeare. Il ne manque à l'auteur, dans cette partie de son ouvrage, pour être généralement goûté, que de s'être un peu plus rapproché de la manière de la Harpe, dans son Cours de littérature. Il fallait donner des extraits détaillés de sept à huit pièces de Shakspeare, et il est très-facile de donner à ces extraits rintérêt du roman le plus attachant; on y aurait fait entrer la traduction des scènes les plus célèbres. Je ne doute pas que si cette partie du Cours de littérature était arrangée de cette manière, ce qui est d'autant plus simple que cela ne demande pas une idée de plus, le succès du livre n'en fût infiniment augmenté.

-Tel qu'est, dans ce moment, le morceau sur Shakspeare, je

crains qu'il ne paraisse obscur aux aimables Françaises, et c auprès des femmes que ce grand poète est fait pour avoir le ] de succès. Elles ont, pour le sentir, un avantage qu'elles pai gent, à la vérité, avec beaucoup d'bommes, c'est de ne com tre que de nom Eschyle, Euripide et Sophocle. Mais les hom ont à veiller sur les intérêts de leur vanité littérair,e. Je convaincu que si les Temmes de Paris comprennent jamais scènes où paraissent Juliette, Desdemone, îmogène, le débit romans nouveaux en sera ralenti pendant un mois ou deui faut, au contraire, toute la raison masculine pour goûter le ractère du malheureux OEdipe, ou pour n'être pas rebuté ( longue infortune de Philoctète.

Page 1