JOURNAL DE MON TRISTE SÉJOUR A GRENOBLE
Ghambéry, 2 mars 1814.
Le 26 décembre 1815, en revenant de dîner chez Anne je reçus une lettre du ministre de Tintérieur qui m'annon
que j'allais à Cularo^ avec M. le comte de S.-V Je
vivement touché de partir de Paris et de quitter TOpéra-S et A. Ce sentiment fut combattu par le mouvement de joie J*ai toujours éprouvé toutes les fois qu'il a été question partir et de voir du nouveau. J'allai chez madame Z..., où ji dissimulai pas mon mécontentement; je fus un peu trop ù lier avec elle. A onze heures, je retournai chez M. de S.-^ que je n'avais pas rencontré à sept heures. J'avais les grands préjugés contre cet homme aimable, que je n*avais mais vu. Je me figurais qu'un sénateur devait être en géu ou un homme usé et un vieil imbécile, comme le comte ^ ou un vieillard plein de folie et de déraison comme le comte Je fus prévenu favorablement par l'accueil de M. de S.-^ plein d'une vraie bonté et d'un grand usage. Je revins < moi, où je fus attendri en annonçant mon départ à A... Ma se
* Nom antique de Grenoble.
ceUe boane tète, n*eut pas un moment d'illusion ei me plaignit sincèrement, voyant bien retendue du fumier dans lequel je tombais. Ce coquin de F... dit à D... que je ne partirais pas, non plus que mon sénateur. Du 26 au 31 décembre, je passais deux fois par jour chez M. de S.-V..., ne voulant pas partir avant lui. Je commençais à espérer que nous ne partirions pas, quand, le 31 décembre, à onze heures, son portier me dit qu'il était parti le matin. Je revins chez moi organiser mon départ, fis chercher ma sœur et son mari, et à trois heures nous parlimes.
Nous couchâmes deux nuits et arrivâmes à Lyon, après soixante et une heures de marche effective, non compris quinze ou vingt heures de coucher et de repos. Nous arrivâmes à Lyon une heure après mon sénateur, et à Grenoble le 5 janvier 1814, à trois heures du matin, par le plus beau clair de lune et un temps doux. En route j'avais pensé à tous les moyens de défense que la nécessité fît trouver peu à peu pour Grenoble.
Gomment décrire, sans renouveler mou apathie et mou ennui, les cinquante-deux jours que j'ai passés dans ce quartier général de la petitesse ?
Ma raison me dit bien qu'on ne doit pas être plus petit et plus bête à CuLaro que dans une autre ville de vingt-deux mille âmes; mais je sens infiniment plus les mauvaises qualités de gens dont je connais trop bien la vie antérieure.
£q arrivant j'ai logé chez mon bâtard. Le 16 janvier, je crois^ quand nous crûmes Lyon pris, pour éviter à mon sénateur Ten^ oui d'être réveillé parles estafettes, j'allai loger à la préfecture, dans une immense chambre claire, froide et humide ^. L'ennui me donna la fièvre. Le sénateur consentit à prendre auprès de lui un de ses parents de Lyon: ce jeune homme arrivé, je revins coucher chez le bâtard. Deux jours après, pour plus de liberté,
' Lsi saison était devenue très-rigoureuse, le thermomitre Réaumur tnarquait dix ou onze degrés au-dessous de zéro, et la terre était couverie d'une forte couche de neige. On ne faisait jamais dfe feu dans colle chambre, dont les portes et les croisées mal jointes laissaient pénétrer de partout l'air extérieur. (R. G.)
je louai, pour quarante francs par mois, une chambre rue Ba] d'un M. L..., vrai Lovelace de cabaret , comme dit madam Staël. de son fils À... Je n'ai jamais parlé à M. L... J'ai eu celte chambre quelques moments de solitude qui sont les m infectés d'ennui que j'ai passés à Grenoble*
Ma pauvre sœur, infiniment moins sensible' que moi, d'une raison très-froide, parfaitement et irrévocablement d busée sur le compte du bâtard, périssait d'ennui ; nous pe mes à madame D..., de ViziHe, que je n'avais jamais vue e est amie intime de ma sœur. Elle vint; j*aHai avec ces dan Claix, à Vizille, et j'ai eu du plaisir à faire pénétrer dan< êtres d'une tète pure quelques vérités sur les arts et quel vérités de détail sur l'homme. Le bâtard sentait qu'il éla trop, et que cette conversation d'honnêtes gens était au-d( de lui, et se retirait à dix heures. Nous bavardions jusqu'à heure du matin.
Le 22 février est arrivé un collègue attaché à la commist jeune auditeur au conseil d'État, fils d'un homme puissant sa fortune. Ce même jour l'excellent M. de S. -V... a édfit que je retournasse à Paris. Quinze jours auparavant, il avai mandé la croix bleue (l'ordre de la Réunion) pour moi. Il : nouvelé cette demande quelques jours après, mais ne parle plus depuis que je lui ai fait signer une lettre pour rappel, ce qui me semble bien naturel, et ce dont je ne 1 jamais su le moindre mauvais gré.
Une des sources de mon ennui k Grenoble était le petit sa^ spirituel, à âme parfaitement petite et à politesse basse de mestique, revêtu, nommé....
Je ne trouve pas le nom satanique convenable exprimait la qualité dominante. J'ai été plus heureux pour les Fran que je proposais à ma sœur de nommer les Vains-Vifs, excellent et qui me fut suggéré par la vanité des conscrits serves sur la place Notre-Dame.
Ce petit.'..., avec son bavardage infini, arrêtait tout, entr; tout; jetais étonné de voir M. de S.-V... ne pas s'aperc< de cette glu générale, et se louer sans cesse de ce mous! J'en concluais contre l'esprit de mon sénateur. Mais enfm i
LETTRES k SES AMÎf. 37
Teou à coQnaîire ce petit et irès-petit adtninîslrateur, qui prend ' IV^nÏMre pour le but, et non pas \es actions j dont récriture n'est que la note; et les derniers jours de notre séjour à Grenoble il en était las, et lut disait même quelques mots piquants, sans nplle humeur et nulle sournoiserie.
Les mots piquants sur les chevaux, ù propos de la Drôme : « Cest qu'il les ^/ièrc/te», m'ont été rapportés par Juvénal, bon garçon, plein d'intelligence et d'activité, et en même temps sans esprit et avec une âme parfaitement pure de tout romanesque, entièrement prosaïque, dirait Schiegel.
La bêtise étonnante du R a paru dans un jour singulier.
Ce qu'il y avait de mieux étaient MM. R... de L... et 0..., hommes raisonnables, sages, comme sans passion et sans le plus petit agrément.