‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 51 sur 79 · CI. XIX · texte numérisé non relu

CI. XIX

,A MONSIEUR LE BARON DE M , A PARIS

Triesle, le 23 février 4851.

Je reçois votre lettre du 12. Lintérêt que je prends au grand colin-maillard de Lutèce est fort tempéré par l'absence de détails. Je ne vois que la Quotidienne et la Gazette de France ; les efiroyables mensonges que ces braves gens publient sur un pays ▼oisin me donnent mal au cœur, comme dit le jeune ministre ; je finis par ne rien croire du tout sur Paris. Vos lettres sont un éclat de lumière dans un tableau de M. Alartin ( de Londres ). Notre société tend à anéantir tout ce qui s'élève au-dessus de la >&cdiocrité. Gomment penser avec passion à quelque chose, quand on voit que, pour avoir du pain, il faut ne pas manquer aux mercredis de M. Dubois du Globe. ^, R..., homme d'un wai talent, en était dégoûté.

Sous Napoléon, il fallait plaire à un grand homme ; se mon-^ trer chez l'archichancelier, sans y rien dire, pendant dix minutes chaque semaine, suffisait. Tirez les conséquences de ce fait. Depuis 1814, il faut cultiver quatre ou cinq salons; que serais-je devenu si, par goût, je n'avais cultivé le salon rue d'Anjou ?

Voilà comment je m'explique le maoqae absolu d'bommes de (aleol, qui est la grande plaie de votre pays.

Je relis l'allemand. Si j'étais resté ici, j*allai6 dcmner un coupde collier» comme dit M. Glermont-Tonnerre, et me mettre en état de comprendre la prose. Nous avons vingt gazettes allemandes; quelle masse de niaiseries! lis prennent au sérieui les Mémoires de M. Màximilien de Robespierre, N'est-ce pas M. Malitourne qui les a £ibriqués? Mais, comme ces pauvres Allemands pensent très-difficilement, ils traduisent beaucoup. Us prennent de grands lambeaux du National,

Le froid me donne mon rbumatisme dans les entrailles; ces douleurs internes me rendent morose. — • Le soir, je vais dans une maison intime, où Ton ne parle que la langue de Schiller. — J'ai perdu hier à quatre heures mademoiselle Hunger, qui chante aussi bien qu'une Française très-forte ; elle est admirablement jolie, elle a des idées, vingt-trois ou vingt-quatre ans: elle a connu tous les diplomates ; mais elle est trop forte en mathématiques ; j'ai voulu lui persuader que 48 ^ 25 ; ce qui n'a point été admis ; elle a préféré un grand maigre de vingtr-cinq ans; hier elle nous a quittés pour Rome. — Que d'histoires dans le genre de cdles de Slsmondi durant le douzième siècle !

A propos, Clara m'ay^^t écrit une lettre avec les noms propres , Lubert au lieu de Bertlu, on en a pris copie: je me suis plaint, et les lettres arrivent intactes depuis huit jours. L'intelligence est si chère, qu'en mettant des Bertlu au lieu des Lubert, on peut tout raconter. Clara me disait grossièrement : Votn roman, au lieu du Rouge; on eu a conclu que l'homme avait fait un roman, ce qui a beaucoup intéressé la partie femelle du pouvoir.

Ce qui se passe est éminemment dramatique, curieux, intéressant pour les acteurs, qui en disent de belles ! N'avéz-vous jamais lu les épltres dédicatoires de certaines nouvelles de Bandello? Rien ne peint mieux la façon d'être de ce beau pays vers 4510. J'aime mieux ces petits morceaux naïfs que toutes les généralités dés animaux tels que Sismondi, Roscoe, Ginguené, qui songe à ftiire une jolie phrase au lieu de songer à peindre

d'une façon ressemblante. Plusieurs petits événements ressemblent aux petites choses, extrêmement importantes pour les acteurs, que raconte Bandelio. Les résultats sont imperceptibles; nn homme, après six mois de soins, parvient à avoir une femme. Qu'importe au genre humain ? Rien assurément ; mais pour lui c'est le bonheur, c'est la vie.

Je vous envoie ci-joint l'adresse de la véritable eau de Cologne, que j'ai en6n retrouvée et qui fait mes délices. C'est exac» tement celle que vous m'envoyâtes dans mes beaux jours, et qui eut l'honneur de laver.... les genoux de madame G.... Je dirai comme Hector, quand reverrons-uous des femmes de cette beauté-là ?

Dominique m'écrit qu'il est fort incertain sur la route qu'il doit prendre : tout chemin mène à Rome; mais les brigands, monsieur ? Us sont capables de lui sauter au cou et de lui dire : Nous nous aimons. Et ce sot empesé, son chef, peut le blâmer. Ce sot doit avoir une humeur de chien. Sa petite vanité, mécontente de tout, dira à votre ami : « Monsieur, allez à votre poste et n'en bougez pas. n Voilà ma seule crainte.

J'attends le successeur avec la plus vive impatience; je compte trouver le printemps à mon nouveau gtte ; mais irai-je le chercher en passant par Gènes, où je m'embarquerais, ou tout bonnement par Venise, Ferrare, Bologne ? Hélas ! monsieur, comment traverser les insurgés de Viterbe et des environs de Givita-Castellana? Comment passe-t-on de Bologne à Florence? Voilà la question. Si le passage est intercepté, me 'voilà rejeté à

Aocône, Foligno, Spolette, Narni et Au diable les révoltes.

Chaque jour on répand une nouvelle contradictoire. C'est comme la retraite de Russie ; il était convenu que nous ne faisions pas retraite; loin de là, monsieur, un mouvement de flanc. Notre plus grande crainte était toujours de mettre eu colère M. Daru. Si vous rencontrez M. Balthazar Marchant, sous-intendant militaire à Niort, faites-vous raconter la scène qu'il lui fit pour avoir passe à droite plutôt qu'à gauche.

Eh bien, M. R , qui aura de l'humeur, peut être aussi raisonnable que M. Daru. Tant il y a qu'hier j'étais résolu d'aller gagner Gênes et Milan ; aujourd'lmi le raisonnable l'emporte ;

m (£IJVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

j'irai droit devant moi par Ferrare, Bologne et Flor^M^, si je puis. Là» si j'y arrive, je puis m^embarquer à livounie pour FiumicÎDO, même pour Terracine» si le saiot-père est à Bénévent. ^ Que ne puis-je vous développer mes histoires ! Je suis convaincu (pie lorsque Dominique arrivera à la ville étemelle, on lui demandera trente-six francs pour les frais du culte. Ils n'ont pas le sou> jugez du zèle qu'ils trouvent.

Moi» homme capable, je leur dirais : « Voici un petit bout de concordat en soixante articles, signez-le-moi, je vousle payerai dix mille francs par article. Voici dix évêques raisonnables, nommez-m*en deux cardinaux ; donnez des bulles aux autres, je vous les paye cent louis pièce. » Gela dit sans phrase, on toperait en trente-six heures.

Ceci est un bavardage inutile, destiné à vous payer vos bonnes lettres de nouvelles.

GLXX

A »0N81EiTftI.R BABON l>E I , A PARIS.

Triesle, h 94 Pfvriop 1831.

Ne pouvant vous parler de toutes choses, parlons musique. — Les premiers jours du printemps rendent cette ville charmante. Le pavé des rues est le plus beau de rtoope : de grandes pierres taillées, d*un pied de large et de deux, trois, quatre de long ; la pluie lave ce pavé ; impossibilité de la boue.

Décidément Bellini u*est qu'une sorte de Gluck ; sa musique n*est qu'un récitatif obligé, et encore il n'y a rien de piquant dans son orchestre ; pas de chant. Quand il veut faire quelque chose de chaotant, il tombe dans la contre<laose ou dans le chani d'église.

La grande prérogative de cette musique est de secouer les gens insensibles à la musique de Gimarosa et qui cependant sont émus par la musique militaire qui passe dans la rue. G'est ce que

LETTRES A SES AMIS. i'iT»

j*ai vu ciairemeDl hier, dans repaisse personne du banquier G. C'est un hooinie presque sensible aux beaux -arts; il m'a soutenu avec une sorte d'emporlement, lui homme impassible, que la Stranierat que l'on criait à nos oreilles depuis une heure, était un chef-d'œuvre ; il avait raison pour lui : les chants divins des Cantatrici villane, que nous avions la semaine dernière, Fennuient complètement. J'admirais devantM. G. le chant sur ces paroles : Signer D. Marco, signor govematore, deh ! sm%a sposo non mi lasciate. Tout cela n'est que de la petite musique, dit-il avec mépris.

Bellini est donc fait pour agrandir l'empire de la musique, comme les estampes coloriées, que Ton fabrique pour les paysans, agrandissent l'empire de la peinture ; mais ce sont de tristes recrues que celles-là.

La pauvre mademoiselle Hunger, qui a les meilleures façons et avec laquelle je joue à un certain jeu nommé le on%e et demi, a une voix étendue et belle à Lyon ou Marseille. Mais, pour moi, elle manque de douceur et de velouté. Par conséquent le plaisir manque à l'appel. Pour des Allemands, c'est une voix encore fort douce. Elle a fort bien chanté le Pirate, de Bellini; mais la Straniera (c'est l'exécrable roman de M. d'Ârlincourt, celui où se trouve Agnès de Mérauie) est remplie de cris si inhumains, que cette pauvre ûile maigre est obligée de prendre un jour de repos après chaque représentation.

Les Italiens, en fait d* arts, voulant du nouveau, Bellini se joue partout et les belles dames l'appellent : Il mio Bellini. — On parle de Rossini exactement comme on parlait de Gimarosa à Milan, en 1815. Admiration immense, mais sous la condition qu'on ne le jouera pas II est la ressource des théâtres de troisième ordre. — Le journal de Previdali, à Milan, donne la statistique de tout ce matériel de la musique. Combien cela m'eût intéressé en 1820 ! Actuellement j'ai bon goût, c'est-à-dire une difficulté de sentir, Jecroisque vous vous plaignez du même mal. Nous avons ici un ballet délicieux pendant la première demiheure; il s'appelle Guillaume Tell y singulier sujet. A Venise, on donne la Muette de Portici, avec Masaniello-Bonoldi et une plate musique de xM. Pavesi. IjA jeune fille qui joue le rôle du fils de

Teli vaudrait • cent mille francs au théâtre de Paris, qui ssiurait Tenlever à ce pays-ci. Elle est pour la mimiquerie ce

qu'était Léontine Fay. Mademoiselle n*a que dix ans, tout

au plus ; elle est admirablement jolie, avec de grands traits, de façon qu'elle n'enlaidira pas en devenant potable. Nous n'avons pas de mime aussi beau que Gessler et aussi bon acteur que Guillaume Tell. Je tâcherai de me procurer les noms de tous ces grands hommes. —Je vous quitte; il n'y a pas une chemina dans ce port de mer, comme disait le général d'Â..., deVillers- Gotterets, et je gèle.

Je ne vous dis rien de ce qui remplit ma tète et même moQ cœur. — Mes amitiés à de Barrai. Trieste a changé de iace depuis lui; trois magnifiques rues alignées le long de la mer; des maisons énormes, fort hautes et cependant à trois étages seulement, mais pas le irnoindre ornement d'architecture. Quand ce pays a fait fortune, vers i8i8, Tarchiiecture notait pas à la mode.

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