‹ Une correspondance inédite; (volume 2)Chapitre 70 sur 79 · A MADAME LA COVTKSSE BE T..., A PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME LA COVTKSSE BE T..., A PARIS

Paris, le... juillet 1858.

Madame,

Permettez-moi de vous dire ^e j'adore votre courage. Je Tai appris avec un transport de plaisir dont il est peut'-étre indiscret de vous faire part, mais qui m'a vivement ému. Soyez convaincue, madame, que lorsque le malheur arrive, il n'y a qn'on moyen de lui casser la pointe, c'est de lui opposer le plus vif courage. L'âme jouit de sa force, et la regarde, au lieu de regarder le malheur, et d'en sentir amèrement tous les détails. H y a du plaisir à avoir la seule qualité qui ne puisse pas être imitée par l'hypocrisie, en ce siècle comédien.

Je m'en veux beaucoup de ma paresse qui, seule, m'a empêché, il y a quelques jours, d'aller chercher M. Maurice, qui a eu la bonté de passer chez moi. Seriez -vous assez bonne, madame, pour me faire dire quand vous recevrez ?

Je vous prie, madame, d'agréer avec bonté l'hommage du plus parfait dévouement.

P. S, l^tadame, si vous ne connaissez pas Vauvenargues, faitesvous lire une quarantaine de ses pensées, le soir, avant de renvoyer le monde.

CCXLll V

A MONSIEUR P... F...» A PASSY-LBZ-PARIS ( SEIME).

Paris, le 13aoûl1838.

Madame veuve Derosne, rue Saint-Honoré, au coin de la rue de FArbre-Sec, vous vendra moyennanl cinq francs, gros comme deux œufs, du bois de Tarbre mon^sm, réduit en poudre.

Un capitaine américain, se trouvant sur la côte de TAmérique du Sud, avec la dyssenterie à bord, se fit aimer des sauvages, qni, voyant sans cesse ses gens culottes bas, lui dirent : « En deux jours nous guérirons votre équipage. »

La monesia est un astringent qui guérit les coupures. On en fait un secret, parce qu'on espère guérir le choléra avec la monesia. Alors on feraii beaucoup de bruit et un charlatanisme du diable.

Daas mon ardeur à vous obéir, j'ai pris mon papier du mauvais c6té ; ce qui me fait songer au quatrain de Palaprat. Le duc de Vendôme renferma à clef dans un cabinet et lui dit : « Tu n'en sortiras que lorsque tu auras fait un quatrain pour mon portrait. »

Cinq minutes après, Palaprat cria : « Monseigneur, c'est fait, monseigneur, c'est parfait. »

Ou lui ouvre :

Lecteur, vois ce héros

Qui prit la V et Barcelone,

Toutes deui du mauvais c6to.

Le duc avait pris Barcelone en forçant un bastion qu'on croyait inattaquable.

Mais, peut-être, vous connaissez le quatrain.

Tout à vous.

GiUMAIiTiN.

à NADAME LA COMTESSE DE T..., A S....

Paris (vendredi}, le 2^1 août 1858.

Madame la eoniiesse,

Groirez-vous que je fais encore des folies? Madame Do.... m'avait dit que vous étiez à la campagne, daus un château isolé, situé dans un fond, entre deux grandes montagnes, et qu'enfin le lieu était si sauvage que vous aviez peur. J'ai pensé qa'oa livre fait par un homme de votre connaissance aurait pour vous un inlérét de curiosité, qui pourrait vous faire oublier un instant le vilain pauvre auquel vous aviez refusé la charité.

Je n*ai pas réfléchi que la personne aimable qui vous doone un concert — chaque soir — n'a pas seize ans.

La présente est donc pour vous prier, madame, d'enfermer à clef le livre ' dont j'ai pris la liberté de vous faire hommage.

Nous avons un temps affreux à Paris ; hier, pas plus de treize degrés de Réaumur. — Madame G... est ici, mais je n'ai pa encore la voir.

C'est une chose étrange que les bayadères : des groupes gracieux comme FAIbane. Le théâtre des Variétés est tout éloDoé d'une grâce si pure, et le public grossier de Taprès-diner n*a point de plaisir.

Je lis avec intérêt V Histoire de Louis XUÏ par un M. Ba^in, que Ton dit ultra. — Tout le monde est ravi de l'échec de Boherl Macaire.

Agréez, madame la comtesse, Thommage de mon respect et de mon dévouement.

H. BCTLE.

Probablement les Mémoires d'un toun'ftte.

LKTTRKS A SES AMIS. 265

k MONSIEUR LE DOCTEUR E...<, A PARIS.

Lyon, le 4 septembre i8?)8.

Je vous adresse, mon cher ami, uu remède au suicide* Je le soumels avec une entière confiance au savant physiologiste dont les profondes études ont toujours pour ohjet Tamélioration de lu condition humaine. J'ai composé ce petit traité pour obtenir un prix de vertu au jugement de l'Académie; pensez-vous que j^ aie quelque chance?

Je ne crois pas commettre d indiscrétion en racontant la manière douce et singulière dont j'ai passé la journée hier. Un des hommes les plus recommaudables de Paris, avec lequel je suis lié depuis longues années, m'avait chargé de chercher à voir un sien ami, dont il craignait que la raison ne fût un peu dérangée. Ce fou prétendu, que je nommerai Lisimon, a été un des hommes de Paris les plus à la mode ; tout à coup il éprouva, il y a quinze ou vingt ans, les malheurs à peu près les plus poignants qui puissent affliger un homme. Ce n'étaient pas précisément des malheurs d'argent, car il avait eu quarante mille livres de rente et il resta avec vingt ou ving*cinq. Il s'éloigna de Paris, en priant son ami, qui est aussi le mien, de surveiller sa for-* tune.

A peine arrivé à Lyon, j'ai écrit à Lisimon ; la réponse s'est fait longtemps attendre ; elle est enfin arrivée il y a trois jours, et hier matin j'ai pris une voiture qui m'a mené à cinq ou six lieues de Lyon.

En abordant Lisimon, j'ai compris d'abord qu'il était heureux et tranquille. Ce qui est arrivé à ma lettre peint assez bien sa

* Membre de TAcadémie des sciences morales et poliliques ; mort à Versailles en 1842. (R. C)

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manière d'être; il reçoit avec tant d'indifférence le très-petit nombre de lettres qui lai arrivent par la poste» qne le piéton de sa commune a remis au premier dimanche de lai apporter celle que je lai avais écrite.

J'ai troavé Lisimon établi dans un jardin qui peut avoir cinquante arpents, mais situé d'une façon charmante. Le haut de la propriété est sur une colline assez élevée, couronnée par un petit bois de chênes; un peu plus bas, eu descendant vers la rivière, est la maison. Au-dessous de la maison, il y a un précipice qui peut avoir soixante pieds de profondeur, une sorte de roche Tarpâenne, comme il l'appelle. Au-dessous du rocher un bois de platanes, et ensuite une prairie fort en pente qui se termine au Rh6ne. j

Usiroon a fait joindre le nom de sa mère au sien, sur son passe-port, et son véritable nom, fort connu, est très-rarement prononcé. 11 est établi dans ce jardin avec trois servantes, bonnes fiUes d*un âge fort canonique. L*ami de Paris lui envoyait six mille francs les premières années ; Lisimon l'a prié de ne lui envoyer que quatre mille francs ; enfin il a réduit cette somme à douze cents francs ; c'est là-dessus que nous l'avons cru fou.

€et homme, qui a débuté dans le monde avec une telle réputation d'esprit et qui a marqué par des tours sentant un peu le don Juan, est devenu un bon campagnard jovial. C'est cette dernière épithète qui m'a le plus étomié ; elle est tout à fait opposée à la théorie qui veut qu'un don Juan âgé soit morose. J'ai d'abord pensé que Lisimon me faisait l'honneur de jouer un peu la comédie; j'ai redoublé d'attention. Je l'ai trouvé vivant gaiement dans la société de quatre ou cinq chiens, de deux corbeaux qui parlent et d'autant de perroquets. Il a apprivoisé, en quelque sorte, tous les êtres animés qui vivent sur sa terre ; par exemple, des merles qui venaient manger ses cerises sous nos yeux, qu'il appelait et qui s'approchaient eu sautillant. ^

D'abord Lisimon m'a prié de répoudre à une foule de questions. «Excusez ma curiosité, me disait-il, avec beaucoup de grâce, elle est affamée; je suis une sorte de Robinson Grusoé. » J'ai fait des réponses simples et qui n'interrogeaient pas ; il a ^ié sensible à ma délicatesse.

c 11 n'est pas juste qoejloterroge toojours, m'a*t-il dît loet i coup ; je TOUS conterai en détail ce que je fais ici, pour peu que cela vous intéresse.

— Au plus haut point, ai-je répondu; tout homme, ici-bas, est exposé à des malheurs cruels, rien ne peut être plus intéressant que d'apprendre comment on peut parvenir à les oublier; mais, avant tout, je ne veux pas être indiscret.

— Ne craignez rien à cet égard, a-t-il repris d'un air ouvert, votre regard m*a plu.

Je ne vous cacherai point ce qui est connu de tout ce qui vivait à Paris il y a une douzaine d'années ; j'ai eu pendant long* temps ridée de me brûler la cervelle ; mon cœur était plein de haine pour les hommes. J'ai, ce me semble, été retenu à la vie par la vanité ; j'ai pensé, peut-être avec raison, que ma mort, enregistrée dans tous les journaux, serait un^ beau siijet de triomphe pour mes ennemis. La même considération m'a empêché de me retirer dans une lie de la mer du Sud, ou tout simplement en Amérique. Je me félicite tous les jours : i** de n'avoir pas quitté la vie; 2" d'être resté en France; de loin, mon imagination échauffée eût exagéré toutes ces choses.

En m'éloignant trop de Paris, la haine serait restée dans mon cœur, tandis que, grâce au ciel, je ne hais personne, pas même IL II...., a-t-il ajouté en souriant. Le premier pas vers la guérifton a été de voir que, une année après la vente de mes chevÉax et de mes voitures, personne ne songeait plus à moi. Dans mon malheur, je me souvins de mon ancien et respectable ami l'illustre Cabanis ; j'attaquai le physique pour venir à bout du moral ; oserai-je vous dire que depuis douze ans je ne me suis pas permis d'autre viande que celle de poulet, régime insipide, s'il en fut ?

Je travaille de mes mains au moins six heures par jour, mais jamais plus de deux heures, de suite ; je lis cinq ou six heures ; je me promène une ou deux ; voilà la journée passée. Quelque* fois je pêche, mais je me reproche cette inhumanité ou plutôt eette cruauté, et chaque tort que j'ai envers mescompagnons de vie produit malheur dans mon âme, car il y a remords.

Je vais de temps en temps passer un jour à Lyon, pour voir

un acleur célèbre oa pour acheter des livres nouveaux : c'^esi ma seule dépeuse. J*âi écrit à D.... de oe in'envoyer que douze cents francs par au, parce que cet argent, qui restait chez moi , pouvait me faire voler. Grâce au ciel, je ne vois pas une clc£, toutes celles de la maison, étiquetées avec soin, sont pendues à un clou, je ne sais où, dans le grenier.

y-àï planté beaucoup d'arbres, comme vous voyez (en effet, les cinquante arpents ont Taspeet d*nn bois touffu). Ce sont tous des arbres fruitiers qui m'ont été fournis par mon ami Martin- Burdin, de Chambéry. Tout cela est venu parce qu'autrefois j*avais appris à greffer ; je voulais avoir de beaux fruits ; leur aspect sur Tarbre réjouit ma vue. Il est arrivé que j'en vends à Lyon pour une somme considérable, outre les cadeaux de fruits dont j'accable mes voisins.

-^ A propos ^e voisins , monsieur, ce serait, suivant moi, le grand inconvénient de la vie à la campagne; comment vous en êtes- vous débarrassé?

— En les accablant de politesses et les ennuyant à fond.

— Vous, ennuyer quelqu'un ! Jamais M. D.... ne me croira quand je lui raconterai cela.

— Je vous dirai, sans fausse modestie, que c'est ce qui m^a coûté le plus de peine dans ma vie nouvelle ; mais en6n j'y suis parvenu. Les voisins ctnicnt, en effet, le grand écueil de ma position ; m*en faire des ennemis était presque aussi triste que les avoir pour amis. Après six mois d'étude, je les ai ennuyés à mort; je passe pour un bon homme, mais horriblement lourd; chaque année, aux vacances, on fait encore l'expérience de minviter deux ou trois fois, mais personne n'y peut tenir.

— Mais comment les ennuyez -vous, encore une fois? Vos idées les plus bizarres, comme les plus commuues, doivent leor sembler brillantes de nouveauté et d'imprévu.

— Je parle toujours à contre-temps. En arrivant, je suis pa^ à pas la conversation ; dès que je vois qu'un sujet a été épuisé et les ennuie, j'y reviens impitoyablement et avec des détails incroyables et qui m'amusent. Dans les commencements je parlais comme un vieux journal de nouvelles arriérées de six semaines; mais même cela les amusait. Gomme Ils comprennent rarement

LETTRES A SBS AMIS. 267

les jouroaux, mes vieilles nouvelles élaient toutes fraîches pour eux. »

Ici LisimoQ est entré, à ma vive sollicitation, dans des détails charmants de sa façon d'ennuyer ; il m'a conté huit ou dix exemples de sa méthode; actuellement il est réduit à la société des enfants.

« Ils ne sont pas encore hypocrites, me dit-il, et je leur plais par mes fruits d'abord, et ensuite en leur disant toujours la vérité. Du reste, j*ai cessé da haïr et de mâcher de la bile, comme Talma le disait de moi à notre ami D.... ; ma recette a été de ne me permettre jamais de faire le moindre mal inutilement, même à nue mouche ; j'ai besoin d'un effort dé raison pour me permettre de tueries cousins qui m'assiègent. Enfin ma guérison est lelleroent ferme, que j'ai le projet d'aller à Paris pour y passer tout le temps que je m'y plairai. Certainement ma guérison ne fût jamais arrivée à ce point si j'étais allé en Amérique. »

Nous avons continué à parler de toutes choses avec une parfaite franchise ; je lui ai conté mon projet de me retirer aux colonies ; il m'a prédit plusieurs choses qui pourront fort bien m'arriver ; mon âme a encore une porte ouverte au malheur, porte qu'il prétend bien murée chez lui : c'est la faculté de s'exagérer le- mérite et la beauté d'une femme aimable.

Tout en devisant, Lisimon m'a demandé la permission de travailler devant moi ; de deux à quatre heures; il a émondé ses arbres et marqué avec un piquet blanc ceux dont les servantes doivent cueillir les fruits pour les remettre demain matin, à six heures, au bateau qui va à Lyon.

Pendant le dîner, une servante a fait la lecture, comme à Fordinaire. Après le dîner, de six à huit heures, Lisimon a transplanté sous mes yeux une planche de salade, et a même dirigé ses ouvriers arroseurs et ses servantes qui cueillaient les firaîts ; j'admirais l'air honnête de ces bonnes servantes.

« Elles me volent, m'a-t-il dit en riant; mais j'en suis fort aise. Je ne savais comment augmenter leurs gages sans exciter l'attention des voisins, et pourtant je voulais m'attacher ces bonnes filles. Pendant les six mois que dure la vente des fruits, ces demoiselles volent à peu près un louis par semaine. Croiriez-

VOUS qu'il y a des semaiues où je yeads pour deox de pèches et de poires? »

ÛsimoD connait toas ses arbres ; les pias dîstîogiiés <ml des noms qui pendent à une branche, attachés à un fil de fer ; il lient note de leur produit. Lisîmon a bâti un joli payilloa sor rextrème bord de la rivière. Ce pavillon n'a pas plus de clef que le reste de la maison, et souvent il a la certitude que des gens, méine comme il faut, du voisinage y pënàbrent pendant la nuit.

Un marchand de Lyon lient sa caisse, et jamais, chez lui, il n"» plus de deux cents francs. C'est la plus 4gée de ses servMit«» qui garde l'argent ; quand il en veut, il lui en demande; qiia&d il n'y en a plus, une des servantes va à Lyon en cherdi^. Jamais Lisimon ne porte sur lui que quelque monnaie de enivre pour les pauvres.

« Votre montre ne va pas bien, lui disais-je.

— Il y a deux ans que je ne l'ai montée, me dit-il en souriant. La cloche de midi, que le curé fait sonner tantôt à ooie heures et demie, tantôt à midi et demi, règle tout ici. D'ailleurs je me suis rappelé mes vieilles mathématiques de l'école de Saint-Gyr ; et comme vous avez pu le remarquer dans tous les coins, même sur les arbres, j*ai construit des cadrans solaires ; la nuit, j'ai les constellations. »

Une des choses qui intéressent le plus Lisimon, c'est la biographie des rédacteurs de journaux. Par principe et comme il dit, pour ne pas devenir imbécile avant le temps, il change de journal tous les trois mois. Je n'en finirais pas si je voulais noter tous les détails ; ma visite a fini comme c^le d'fiippocrale à Démocrite ; je venais pour consoler un fou, et il m'a fait voir qu'eu plusieurs cas c'est moi qui suis fou. Les choses qui me donnent de l'humeur auront pris fin d^ici à douze ans, et moi je me serai vieilli par une colère d'enfant ; c'est-à-dire n'amenant aucun résultat. J'ai trouvé un homme, sinon parfaitement heureux, du moins parfaitement exempt de peines, et joui^ant, à cinquante-cinq aos» de la santé que les hommes favorisés du hasard ont à quarante.

Je crois que malgré tous ses projets de venir vivre à Paris,

LETTRES À SES AMIS. Wè

avec les fatranle mitte livres de renie qu'il doit bien avoir eo ce oMMiieiiC, jamais il ne se résoudra à quitter ses arbres.

La franchise est allée si loin entre nous que, eomme il m'accompagnait sur le chemin de Lyon, j'ai pu lui dire :

< Et si vous épousiez une simple paysanne, sans la sortir de son état?

— Bravo, bravissimo! m*a-t-ildit; vous entrez dans la position ; j'y ai pensé,^ c*est peut-être le parti que je prendrai, mais vers les cinquante-huit ans. Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j'en ai, auront quinze ou seize ans. J'aurais le cœur percé de tond en comble de les voir devenir des êtres plats ; or comment et pourquoi ma liguée ferait-elle exception? Je veux €Jk>nc les quitter au bon moment. S'ils sont les enfants des aaiants de ma femme, je serai moins sensible à leurs sottises. »

Lisimon était suivi de ses cinq chiens, et j'ai remarqué que tout le monde le saluait avec respect. Cependant il est vêtu avec une simplicité que je trouve excessive; il i>orte, par exemple, un chapeau d'une vétusté par trop antique.

Voilà rhomme que M. D... me représentait comme le modèle de l'élégance la plus recherchée d*abord, et ensuite de la misanthropie la plus sombre. Il faut convenir qu'il a éprouvé de grands malheurs et qui m'auraient fait perdre la tête. Il était, dit-on, d'une fatuité incroyable ; il voulait toujours faire effet sur le voisin, ce voisin fût-il un laquais. H avait la maigreur et la figure d'Oreste après ses malheurs, disait Tulma, qui fut son ami ; c'est aujourd'hui un paysan joufUu et content. 11 n'anmmcerait pas cinquante ans s'il achetait un chapeau toutes les fois que la pluie a abimé le sien. 11 aime la pluie, il y reste exposé.

« Grâce à Dieu ! me disait-il, c'est maintenant le seul malheur qui me réjouisse la vue.

^- Mais, puisque vous êtes assez bon pour me juger digne d'une aussi grave instruction, chose dont ma reconnaissance sera éternelle, comment pûles-vous résister dans les premiers moments?

— Ce qui fait que je vis, c'est que je me représenUis, vingt fols par jour, quelle serait la joie des gens que j'appelais alors

TiO ŒUVRES POSTHUMES DE STENDHAL.

mes ennenisT quand ils verraient dans lejoamal Taiiiioiiee' de ma mort violente, ou quand ils eoncluraient dn silence pnrtoogé sur mon compte que j'avais disparu pour toi^ours.. ^ Dans ce temps-là je ne raisonnais, comme vous et moi nous raisonnons actuellement, que dans de certains moments de répit, amenés toujours par le même doute ; c'était quand je calculais combien il y avait eu de chances favorables pour que ce qui était arrivé n'arrivât pas. Je dessinais partout une mer avec sept issues.

C'était ma manière de figurer mon sort, manière que j'aimais fort, comme inintelligible aux indiscrets. Cette mer, comme je vous le disais, avait sept issues, toutes appuyées sur de bons raisonnements : une seule conduisait au malheur pour moi, c'était celle dans laquelle le hasard m'avait fait avancer. Je discniai des journées entières ; chacune des petites circonstances de ce hasard heureux, où je fus le plus près du coup de pistolet, furent celles où, rejetant tous raisonnements, je voyais mon sort en bloc, pour ainsi dire ; cela m'arrivait, en général, le matin et le soir.

H y avsit souvent un moment plus déchirant ; mais moins voisin du coup de pistolet; c'était quand le matin, au réveil, je m'apprenais mon malheur. A ce moment, j'étais voisin des larmes: combien je me trouvais ridicule d'avoir autrefois pris de l'humeur pour des détails ! comme je me croyais assuré d'avoir pour toujours une humeur égale, si je survivais !

Mon premier plaisir, ou, pour parler plus juste, la première diminution de tourment fut de moins haïr les gens qui avaient fait mon malheur, et dont je voyais sans cesse l'œil hagard suivre maintenant toutes mes démarches.

Je ne suis point du tout sûr que j'ai bien fait de ne pas m'en aller. Ce que j'ai souffert dans la première année est probablement supérieur à toutes les joies que je puis désormais rencontrer dans la vie.

Le jour anniversaire de mon malheur, j'étais à la cime de cette montagne que vous voyez là-bas^ à vingt lieues d'ici ; je passai cette journée-là a méditer.

Le lendemain, revenu ici, yem uue grande espérance; je

LETTRES A SES AMIS. 37i

m^aperçQs, par un efforl de rcflevion, que la veille, au lieu de songer directement à mon malheur, je songeais à la douleur sentie un an auparavant. Je fus comme en spectacle à moimême. Cette même observation se renouvela un an après. Je n'étais plus aussi furieux, j'étais seulement triste d'avoir ren< contré dans la vie une si mauvaise chance.

Daqs le commencement de la seconde année, je découvris que j'avais du plaisir à respirer au soleil; ce fut alors que je me mis à planter ces beaux cerisiers que vous voyez ; j'en plantai dans les baies pour les voleurs. Je me souviens de deux choses : le plaisir avec lequel je tranchais les plus belles tiges d'un coup de sabre; j'avais, je pense, besoin de me prouver que je n'étais pas si faible, si méprisable, si insignifiant; le second plaisir était inoins sauvage, c'était la joie de ne sentir aucune colère quand les paysans du voisinage me volaient mes plus beaux fruits, les premiers produits de mes jeunes arbres, que je couvais des yeux depuis un mois.

J'aurai donc tiré quelque parti de l'effroyable chance que j'ai rencontrée. Bientôt après je retrouvai du plaisir à lire. Ce goât m'empêcha d'aller courir la mer du Sud. Je trouverai à bord de mon navire, me disais-je, comme dans les îles de toujours des hommes grossiers et jamais un livre nouveau passable, pour me distraire. J'avouerai que je dois beaucoup aux ouvrages de Walter Scott, homme que je n'estime guère d'ailleurs. Ses romans me touchaient profondément; aujourd'hui j'en méprise la plupart des héros ; mais alors ils remuaient mon âme de telle sorte que je découvrais de nouveaux aspects dans mu destinée.

A cette époque il eût été fort heureux podr moi de me casser le bras par hasard. Il fallait mettre des événements entre mon malheur et moi. Je n'ai découvert cet art du malheur que longtemps depuis. Je fus malade, j'allai à Lyon, j'appelai les premiers médecins; le célèbre Bilon, de Grenoble, me soigna avec application. Si je mourais pas hasard, me disais-je, ils croiraient que je me suis dérobé adroitement.

Je comparai alors à une brûlure moral^ ce que je souffrais toutes les fois que je venais à songer à mon malheur. J'edsayai

de me pincer craeHeroeol loates les fois que j*y pensais; cet atroce souvenir revenait encore quatre fois au moins dans chaque heure. »

Pour ne pas allonger celte anatomie du cœur homain, d^ si longue, et je ne rapporte pas la dernière partie de ce que Lisimon m'a dit, je supprime toutes les questions pour lesqodles je lui arrachai des détails. Il craignait sans cesse de m'ennuyer. Il me dit : ■ Je vous laisse libre de tout rapporter à D.... ; peutêtre même est-ce, en partie, à son souvenir que vous devez des détails si longs et peut-être si insignifiants pour lui. Mais je le prie d'agréer uu souvenir de ma peine, je le prie de ne jamais m'écrire à ce sujet. Déjà je n'aime pas beaucoup à recevoir des lettres ; si Tune des siennes arrivait mal à propos, peut-être je prendrais l'habitude de ne plus les ouvrir.

J'avais toujours pensé que ce qu'il y a de moins iutéressant au monde, c'est cette niaiserie, tant vantée par les écrivains géorgiques : les progrès d'une plante. QueHe ne fut pas ma joie, ou plutôt mon accès d'attention à autre ctiose que mon malheur, un matin que je vis un tournesol, haut de deux pouces, qui, bien certainement, n'avait que deux feuilles la veille, à neuf heures du soir, et qui en avait quatre bien distinctes et bien formées. Je fus trois minutes pleines sans songera mon malheur. Depuis j'ai réfléchi que ce spectacle était bon pour moi, en ce que je trouvais du nouveau, de l'imprévu, sans avoir besoin pour cela d'être en contact avec les hommes, avec ce$ cruek.,. (Lisimon rougit, moi je laissai tomber ma canne).

Je m'imposai, dans le temps du tournesol, d'écrire l'histoire de ce que j'avais vu dans la retraite de Russie. Cet ouvr&ge est détestable. J'étais au désespoir en l'écrivant ; je dessinais, à certains jours, un pistolet sur la marge.

-^ Quand a vez-vous été le plus près de faire le saul dans l'autre monde?

— A Lyon, à U première représentation da Mahomet de Bossini. J'étais seul dans la salle; je m'étais trompé, j'arrivais vingt minutes trop tôt. Quoi de plus simple que de démarquer mou linge et d'aller me jeter dans le Rhône du haut du pont Morand /

J'évilais bieii-aiaài le plat article de journal du rédacteur de province ; mais quel couteutemenl pour mes ennemis quand ils arriveraient à passer huit ou dix mois sans avoir absolument aucune nouvelle de moi ? Vous me rendez bien la justice de croire que» dès le premier moment, j'avais songé à tomber par hasard à la mer d'unpaquebot italien allant de Livoume à Naples, et moi enregistre sous unfiiux nom.

Le lendemain je fus extrêmement sensible et attendri jus- * qu'aux larmes par un tableau du Pérugin, qui est au musée de Lyon. Par reconnaissance, je suis souvent allé à Lyon passer deux heures au musée et suis revenu ici, sans avoir ouvert la bouche, parlé à âme qui vive.

Sans la peur de faire parler de moi, je crois qu'un beau matin je prendrais vingt ouvriers de Lyon, je ferais couper en deux bons las mes arbres, puis partirais pour aller voyager. J'aurais un souvenir plus tendre ei plus pur des distractions que m*ont données ces pauvres arbres, en pensant qu'ils n'existent plus et ne peuvent plus êl{e maltraités par un jardiuier ignorant Mais quelle anecdote pour un journal ! Que je hais le journal ! Et ensuite comment voyager avec mes chiens? Leurs caresses sont nécessaires à mon bonheur. »

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