‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 24 sur 130 · Zusammenhaltung, disent les documenta autrichiens · texte numérisé non relu

Zusammenhaltung, disent les documenta autrichiens

AU xvni* SIECLE

être cédés à tout le moins à don Philippe, et de la partie du Milanais dont on paiera la Sardaigne.

Qu'adviendra-t-il si don Ferdinand meurt et que don Carlos hérite ainsi de la couronne d'Espagne? Compte-t-on reconstituer pour don Carlos l'empire de Charles-Quint?

Les instructions sont muettes sur ce point, et il n'y a pas à s'en étonner. Elles ont été rédigées sous les yeux de Philippe V : si faible que fût le roi pour sa femme et les enfants de son second mariage, on était pourtant obligé de ménager son affection pour le prince des Asturies. La reine n'osait pas escompter ouvertement devant lui la mort du malheureux Ferdinand. Aussi parle-t-onde marier celui-ci à Mlle de Beaujolais, et suppose t-on, tout le long des instructions, que la monarchie espagnole restera séparée des États attribués à don Carlos et à don Philippe. Mais la reine calculait secrètement avec l'éventualité de la mort de don Ferdinand, et Ripperda, instruit par elle, devait s'expliquer, à ce sujet, à Vienne.

11 fallait aussi tenir compte de la sollicitude que le roi gardait malgré tout pour les intérêts généraux de l'Espagne. Si loin qu'on voulût le mener, on était toujours oblif^'é d'accorder, au moins en apparence, le bien de l'État avec les avantages particuliers d'Elisabeth Farnèse. Le même souci existait certainement chez Orendayn. De là ces multiples et étranges stipulations en faveur de la couronne d'Espagne : réversion du Milanais et des Deux-Siciles, cession ou au moins réversion des Pays-Bas, rétrocession de la Sardaigne, de Gibraltar et de Minorque. Mais là encore on leurrait le roi. La seule chose qui importait à Elisabeth, c'étaient les mariages. Aussi,

Al) XVIIlo SIÈCLE

à Vienne, Ripperdadevail-il réduire ses réclamations en faveur de l'Espagne à la revendication de Gibraltar et deMinorque ; il ne parla même pas du reste.

Il est vrai que sa réserve était une nécessité. S'il avait fait toutes les demandes qu'énumèrent ses instructions, les ministres impériaux lui auraient simplement ri au nez. 11 faut considérer que les instructions ont été rédigées bien plus pour con- -|^ tenter Philippe V que pour guider Ripperda. On y a versé pèle-méle toutes les prétentions les plus contradictoires de la cour de Madrid : or on ne pouvait présenter ces exigences crûment et en bloc. On y passe sous silence un point essentiel, Téventualité de la mort de don Ferdinand : or il fallait s'expliquer là-dessus. Interpréter largement ses instructions officielles d'après les vues secrètes de la reine, telle devait être la tâche de Ripperda.

Cependant, de quelque façon qu'il s'y prit, il lui fallait toujours offrir, en retourdece qu'ildemandait, des avantages à l'Empereur.

Les instructions sont explicites là-dessus : Ripperda offrira à l'Empereur la paix et une alliance éternelle.

On établira la paix par des concessions réciproques : transaction sur les titres pris de part et d'autre et sur la grande-maitrise de la Toison d*Or; amnistie générale avec restitution des biens, accordée, réciproquement aux rebelles ; rétablissement du duc de Parme dans ses territoires et droits, comme il en jouissait lors de la signature de la Quadruple Alliance. — La paix se signera à Cambrai, une fois que l'on se sera mis d'accord à Vienne : la médiation anglo-franc-aise sera ainsi respectée en apparence.

Une aUiance offensive et défensive sera conclue entre les deux souverains contre les Turcs et contre les princes protestants, et l'on stipulera les sommes d'argent, les troupes et les vaisseaux que les deux alliés auront à fournir. Par l'expression de t princes protestants » il ne faut pas entendre seulement les princes d'Allemagne, y compris le roi de Prusse. 1^ s'agit d'une grande ligue catholique contre l'infidèle et les hérétiques, et le roi d'Angleterre est implicitement compté parmi ces derniers. N'est-il pas bien évident, d'ailleurs, que la ligue est surtout dirigée contre les Anglais? On veut leur reprendre Gibraltar et Minorque : n'est-ce pas là leur déclarer la guerre? Les avantages mêmes que Philippe V fait à l'Empereur doivent retourner l'Autriche contre l'Angleterre. L'Espagne promet, en effet, de ne plus s'opposer au commerce de la Compagnie d'Ostende dans les Indes orientales et d'ouvrir tous ses ports aux vaisseaux ostendais. Ainsi on menace l'Angleterre dans ce qui lui tient le plus à cœur : sa domination maritime et ses intérêts mercantiles. L'alliance proposée la vise directement.

Il n'en est pas de même pour la France. Les instructions portent expressément que, si FEmpereur le désire, l'alliance offerte contre le Turc et les proleslaiits pourra èlre éUn lue contr a quoscurique, mdiis avec la réserve précise que Philippe V ne sera obligé en aucjn cas de faire la guerre à la France (con la précisa exclusion da hacer yo la guerra à la Francia en ningun caso). Seulement, si la France déclare elU-mèrae la guerre à FEjpagne, Charles VI aidera Philippe V à la soutenir.

En ce point des iastrucliois encore on reconnaît la

5ft

AU X Ville SIECLE

marque personnelle du roi. Si irrité qu'il soit contre la France, il ne veut pas l'attaquer le premier. C'est aussi par égard pour la France qu'il décide que Mlle de Beaujolais, ne pouvant plus épouser don Carlos, sera mariée à don Ferdinand. Ces ménagements d'ailleurs n'étaient pas du goût de la reine : liipperda devait présenter à Vienne les choses tout autrement, )(^ compter hardiment la France au nombre des ennemis de l'Espagne et de l'Empereur, montrer comme inévitable la rupture entre les cours de Madrid et de Versailles ^

Telles sont les instructions du 22 novembre 172 i. Elles complètent heureusement l'idée que nous pouvons nous faire du système de la cour de Madrid. Comptez ceci : les conférences continuent à Cambrai; c'est la négociation publique que toutes les puissances intéressées peuvent suivre; — Monteleone poursuit à Paris ses pourparlers avec Morvilla; c'est la négociation secrète que le gouvernement espagnol dans son ensemble entretient contre l'Autriche avec la France et FAnglelerre; — à cela, la reine, le roi et Orendayn, en cachette de Grimaldo et des autres ministres, superposent une seconde négociation secrète avec l'Empereur contre Louis XV et George l*»"; et, chose admirable! cette dernière négociation se- 1 crête est à double secret! Car les instructions ne sont pas destinées à être exactement suivies par celui qui les emporte. Elles contiennent une foule de demandes ou de réserves que le roi d'Espagne et le ministre espagnol y ont introduites pour leur salis-

1. Instrucion que vos el Baron de Ripperda habeis de observaVf etc. ; de Madrid a 22 de noviembre de 1724 ; imprimé dans del Cantilio, Tratados, etc. p. 214 et sq.

faction personnelle, mais dont la reine n'a cure : pur accessoire et accessoire fort capable de nuire à l'essentiel, c'est-à-dire aux mariages. A voir la manière d'agir de Ripperda à Vienne, on ne doute pas qu'il n'ait reçu en partant des avis intimes d'Elisabeth sur la façon dont il devait interpréter ses instructions. C'était là le secret des secrets! Ripperda seul le connaissait. Précieux avantage pour un ambitieux avisé! Or plus que tout autre il était désireux et capable d'en profiter.

Jean-Guillaume, baron de Ripperda, était né en Hollande, dans la province de Groningue. Les barons de Ripperda étaient seigneurs deJensenia, Engelenj-ee burgh, Poëlg]|lst, Koudekej^fe et Ferwert, juges hé-/fi^ réditaires de Humslerlandet Gampen*. Cette maison si bien titrée était une de ces familles castillanes qui s'étaient établies aux Pays Bas sous la domination espagnole; c'est du moins ce que prétendait Ripperda', et la consonance même de son nom semble confirmer son dire. Quoi quM en soit, Jean-Guillaume de Ripperda, qui était sans biens, chercha d'abord à faire fortune en Hollande. U se fit élire député de la province de Groningue aux États-Généraux. En cette qualité, il eut pendant la guerre de succession d'Espagne quelques rapports avec le prince Eugène et avec le comte de Sinzendorf, le futur chancelier de Charles VI 3. Il se trouva donc mêlé au monde politique du temps et aux affaires de l'Europe. Gomme tout bon gentilhomme, il connaissait les langues étrangères. Son flair d'ambitieux le porta à étudier particulièrement les questions commerciales, dont la pratique était nécessaire en IIol-

1. Ripperda du moins réclama tous ces titres à Vienne; notes échangées entre lui et M. do Buol à Vienne, le 26 avril 1725, au sujet des titres à lui donner dans le traité, W. S. A.

2. Référât de la Conférence Secrète du 11 février 1725, W. S. A.

3. Référât de la Conférence Secrète du i 1 février 1725, W. S. A.

AU XVUIC SIÈCLE

lande, et qui, au lendemain de la paix d'Utrecht, allaient prendre la première place dans les préoccupations de tous les gouvernements. Il possédait en ces matières des connaissances très réelles, qui furent plus tard reconnues et estimées partout où il passa. Ses services pouvaient donc être utilisés. 11 avait assez de faconde pour les imposer. En 1715 il fut choisi pour représenter les Étals-Généraux à Madrid avec le litre d'ambassadeur, et sa nomination n'aurait étonné personne, si déjà une certaine mésestime ne s'était attachée à lui*.

Cette ambassade devait avoir une singulière influence sur sa carrière. Dès qu'il eut mis les pieds en Espagne, il se sentit Espagnol. Faut-il croire, comme il l'a prétendu, qu'il l'avait toujours été? Sa famille, disait-il à Vienne à Sinzendorf, avait été forcée, lors de la proclamation de la République, de se faire protestante et de montrer des sentiments hollandais; mais, comme beaucoup d'autres dans le même cas, elle était restée secrètement fidèle au catholicisme et au roi catholique; la tradition s'était perpétuée jusqu'à lui, et du temps même qu'il était député aux États-Généraux, il pratiquait en cachette, ainsi que sa femme, la religion de ses pères* ; lorsque les hasards de l'existence le ramenèrent dans sa patrie d'origine, il se retrouva ainsi chez lui, et, tout naturellement, sans arrière-pensée, il se mit à servir l'Espagne. ~ L'explication est jolie, mais il est permis de remarquer, avec Sinzendorf, que Ripperda avait trop d'intérêt à se montrer bon catholique

Page 1