‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 29 sur 130 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

LA MISSION ET l'aMBASSADE DE RlPPiRDA A VIENNE

C'était alors un long voyage que celui de Madrid à Vienne. Ripperda, sur le bateau qui le transporta à Gènes, puis dans sa chaise de poste, eut tout le temps de réfléchir aux difficultés de sa mission et aux meilleurs moyens de la faire aboutir. Décider les hommes d'État autrichiens à répudier franchement leur « alliance éternelle » avec les puissances maritimes et à bouleverser tout leur système politique, changer en amis et en parents deux princes ennemis qui se combattaient avec acharnement depuis vingt-cinq ans. — c'était là sa lâche. Il résolut de la simplifier, en sacrifiant aux exigences de l'Empereur l'accessoire, c'est-à-dire les intérêts de l'Espagne, se promettant de ne défendre ces intérêts qu'autant qu'il le faudrait pour ne pas heurter trop violemment les scrupules de PhiHppe V et le sentiment national des Espagnols. En cédant de ce côté, il obtiendrait plus facilement les mariages, — et cela était l'essentiel. Car il ne s'agissait pas pour lui de réaliser une conception politique, mais un

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rêve (Je femme. Du succès du plan de la reine dépendait la fortune de l'aventurier. Il le vit nettement, tout de suite, et c'est pourquoi, pendant une année, il travailla à la conclusion des mariages avec une ardeur et une lénaci té, qui, aidées de sa faconde intarissable, de sa fertilité d'imagination et de son aptitude au mensonge, de son habileté grossière à éblouir et à abasourdir les gens, de son don singulier de produire le mirage, donnèrent l'illusion et lui tinrent presque lieu du talent diplomatique qu'il n'avait pas.

Il arriva à Vienne dans le courant de janvier». 11 ne suivit pas les recommandations de prudence minutieuse qu'on lui avait faites et dont sa vanité exubérante et son impatience s'accommodaient peu. Au risque de mettre en éveil les ministres étrangers, il déclara son véritable nom à la porte de la ville. Il se donna comme chargé d'une mission de Philippe V auprès du tsar et se rendant à Moscou. Cette qualité et celle d'ancien ambassadeur des États- Généraux en Espagne l'autorisaient à rendre visite au chancelier de Charles VI, le comte de Sinzendorf. 11 se présenta chez lui, lui rappela qu'il l'avait autrefois connu aux Pays-Bas ainsi que le prince Eugène, lorsqu'il était député de la province de Groningue, se répandit en protestations d'amitié et, brusquement, sans même savoir comment ses ouvertures seraient accueillies, dévoila l'objet de son voyage : négocier directement la paix et une alliance avec l'Autriche, à la condition d'un double mariage entre les infants don Carlos et don Philippe et les deux

1. Ré/érat de la Conférence Secrète du 22 avril 1725 W. S. A.

AU XVin^ SIÈCLE

archiduchesses aînées. Il montra son plein pouvoir et demanda à entrer en conférences régulières avec un ministre de l'Empereur. Charles VI, bien que fort étonné et trouvant le cas assez épineux, chargea Sinzendorf de négocier avec lui et jles pourparlers commencèrent».

Uipperda profita des questions un peu méfiantes de Sinzendorf pour se poser en bon catholique et vrai Espagnol, en personnage important à la cour de Madrid, confident du ménage royal et futur premier ministre de Philippe V. Tout en s'attribuant, et de longue date, l'idée première du rapprochement avec l'Autriche, il jugea bon d'expliquer par un prétexte le soudain revirement de la politique espagnole.

« C'est le duc de Bourbon, dit-il, qui en a fourni l'occasion. Il a proposé à Madrid, sans doute avec la connivence du ministère et du roi, de conquérir pour lui le royaume des Deux-Siciles. La France aurait fourni l'argent; le duc offrait quarante millions; les troupes françaises et espagnoles auraient attaqué la Sicile et Naples; le tsar et le sultan, en complète entente avec le cabinet de Paris, auraient agi en même temps contre l'Empereur, le premier en Sihîsie^ le second en Hongrie ; grâce à cette diversion l'entreprise n'aurait pas manqué de réussir. Mais le roi d 'Espagne a repoussé avec indignation un projel, aussi injuste et antichrétien. La reine, ennemie jurée de la France, rêvant depuis longtemps de rappeler sa

1. Lettre de Charles VI à Eugène, par laquelle l'Empereur anaouce au pnuce l'arrivée de Ripperda, non datée, citée par Arnelh, Prinz Eugen, t. III, aux notes, p. 546. — Référât de la Conférence Secrète du 11 février 1723, W. S. A. Ce qui suit est également emprunté à ce référât du il février.

fille de Paris pour la marier à l'infant de Portugal, constamment préoccupée d'ailleurs d'établir avantageusement ses deux fils, a profité du courroux de son mari pour faire triompher l'idée d'une entente et d'une alliance de famille avec la maison de Habsbourg. »

Ripperda mentait impudemment. Loin de vouloir entamer une guerre en Italie, la cour de Versailles s'était brouillée avec Philippe V parce qu'elle refusait de faire cette guerre. Cependant ce prétexie, imaginé de toutes pièces, était assez bien trouvé. Il répondait à des craintes secrètes de la cour de Vienne. Le duc de Bourbon tracassait depuis longtemps l'Empereur pour le paiement de certains droits utiles qu'il réclamait dans le royaume de Naples; Charles VI s'attendait à être attaqué en Italie par la France et par l'Espagne, et il n'était i)as moins inquiet du mouvement que se donnait depuis quelques mois le ministre russe à Paris, Kourakine, ainsi que des armements suspects de la Porte. Sinzendorf ne répugna pas à admettre le conte bleu de l'envoyé espagnol.

Ripperda fut habile aussi dans sa façon de présenter le double mariage. Il n'eut garde de demander des dots et des cessions à la couronne d'Espagne, comme le lui enjoignaient ses instruction^. Loin de là, il joua le désintéressement.

« Ma cour, dit-il, ne bâtit pas sur l'espérance que l'Empereur n'aura pas de fils. Charles VI a toutes les chances d'avoir un héritier, et le roi Philippe le lui souhaite de tout son cœur. Ce n'est pas la maison d'Espagne, c'est celle d'Autriche qui trera des mariages le profit principal. En eftet le prince des As-

luries, don Ferdinand, ne régnera probablement jamais : il y a peu, il n'y a même pas du tout d'espoir qu'il vive longtemps, et d'ailleurs il est faible d'esprit (entendez que, s'il ne meurt pas, on l'écartera du trône comme imbécile '). Don Carlos héritera donc de la couronne d'Espagne et don Philippe recueillera les duchés de Toscane, Parme et Plaisance. Les deux archiduchesses se trouveront ainsi pourvues de la façon qui convient à leur haut rang et naissance, et les infants sont assez bien doués par la nature pour qu'elles trouvent le bonheur avec eux. — Cependant on est obligé de prévoir le cas où l'Empereur n'aurait pas d'hériUer mâle et où Marie-Thérèse, mariée à don Carlos, serait appelée à recueillir la succession paternelle. Alors Carlos abandonnera le Irône d'Espagne à son frère cadet, et il prendra possession des États autrichiens. Philippe V, désireux de prouver la loyauté de ses intentions à ce sujet, s'otïre à envoyer Carlos à Vienne pour qu'il soit élevé, à l'allemande, à la cour impériale. Dans cette hypothèse encore, la maison de Habsbourg trouve merveilleusement son compte aux mariages. Peut-on en effet imaginer un meilleur moyen d'assurer l'intégrité et la grandeur de l'Autriche? Don Carlos régnera à Vienne, don Philippe à Madrid, et les Bourbons de France finiront par accepter cette situation, contribueront à la défendre. Qui donc en Europe pourra résister à une pareille puissance? »

1. Le rapport de Sinzendorf dit : da an einem langen Lebeu des jetzigen Prinzen von Asturias schlechte und, wie er Rip- < perda vorglbt, gar keine Hoffaiing zu mactien seie ; — et plus loin : der infant Ferdinand seie setir iibel gearthct und habe nebât seiner « bien Lpib5cou8titution auch sebr scblecbte Gemuthsgaben. Référât du i\ février 1725, W. S. A.

Nous voilà loin des inslruclions du 22 novembre. Il n'était plus question d'un partage de la monarcliie autrichienne entre les deux archiduchesses ainoes. Aplus forte raison, Hipperda ne demanda rien pour la couronne d'Espagne, ni droits de réversion en Italie, ni la Flandre ni la Sardaigne. Il fit seulement une allusion à la Sardaigne : il laissa comprendre que le roi de Sardaigne avait fait à Madrid des ouvertures tendant à un agrandissement de ses États du côté du Milanais, que Philippe V avait vu là une occasion de se faire céder la Sardaigne, mais que lui, Ripperda, avait démontré à son maitre l'inanité d'un semblable projet.

« En résumé, concluait-il, on ne voit pas ce qui peut empêcher ces mariages, à moins que l'Empereur n'ait une haine particulière contre le roi Philippe. »

Dansces première? conférences, Sinzendorf n'était pas chargé de négocier avec Ripperda, mais simplement d'écouter ses propositions. 11 se contenta de lui demander quelques éclaircissements.

«Et les mariages arrêtés entre les maisons de France et d'Espagne? interrogea le chancelier. Qu'en adviendra-t-il? Que ferez-vous, en particulier, de Mlle de Beaujolais, qui est élevée à votre cour comme fiancée de don Carlos? » — A cette question, Ripperda pâlit et se troubla. Il répondit enfin que les mariages français seraient rompus, que le roi avait consulté à ce sujet jusqu'à trente théologiens et que tous avaient fait la même réponse : un engagement de mariage signé par un roi mineur comme Louis XV et pris entre de si jeunes enfants n'était pas valable. — Mais alors, répliqua Sinzendorf, on ne peut pas davantage faire fond sur les unions que vous

AU xvni» siècle;

nous proposez, car les infants et les archiduchesses sont aussi fort jeunes et leur mariage ne sera pas consommé de longtemps. - Ripperda en fut réduit a repondre que « ce n'était pas la même chose ., et lise perdit dans des discours embrouiiiés, d'où il résultait surtout qu'il fallait s'attendre à une rupture avec la France; car si les mariages autrichiens étaient conclus, Philippe V serait obli-éde renvoyer à Paris Mlle de Beaujolais, et Louis XV répondrait sûrement par le renvoi de l'infanle-reine.

Pourquoi donc ne déclara-t-ilpas tout simplement comme le portaient ses instructions, que l'on donnerait Mlle deBeaujolais à don Ferdinand? Une ïe pouvait pas sans se couper. Pour faire valoir les fiancés qu'il offrait aux archiduchesses, pour persuader à TEmpereur qu'on ne convoitait pas sa succession il avait lestement tué don Ferdinand, ajoutant, pour plus de sûreté, que, si, par miracle, le prince vivait il ne pourrait jamais régner à cause de sa faiblesse d'esprit. Comment parler maintenant de le marier a une princesse du sang de France, dont il pourrait avoir des enfants? On saisit nettement ici l'écart entre les instructions rédigées sous les yeux du roi d'Espagne et l'interprétation fort libre qu'en faisait ragent de la reine. Rien n'autorise à croire qu'Elisabeth ail réellement eu l'intention d'écarter don Ferdinand du trône, et je ne vois en tout cela qu'une ruse de Ripperda pour arracher les mariages à l'Empereur. H n'en est pas moins vrai que celte manière de présenter les choses, qui aurait fait bondir Philippe V, n'avait rien de choquant pour Éhsabeth Farnèse • si el'e l'eût connue, elle eût admis sans difficulté que pour faciliter l'établissement de ses fils, on poussât

un peu au noir le portrait physique et moral du prince des Asturies ; peut-être même stj fùt-elle sentie flattée dans une secrèle et inavouable espérance ^ . Quoi qu'il en fût, à arranger Taffaire ainsi, on aboutissait à une rupture ouverte avec la France. Là encore, la pensée du roi était dépassée et défigurée, tandis que les senlimenls intimes de la reine obtenaient satisfaction : ne haïssait-elle pas la France, et ne rêvaitelle pas depuis longtemps, au dire de Ripperda, de rappeler linfanle de -Paris, pour la marier au prince de Brésil, Fhéritier du trône de Portugal?

Mais laissons cela; ce qui préoccupait surtout Ripperda, c'était de faire accepter à l'Empereur l'idée des mariages, et, somme toute, il s'y était bien pris : il avait ménagé les points sensibles chez Charles VI : le regret de ne pas avoir d'héritier, le dépit de voir passer sa succession à un prince étranger, la crainte que ses États ne fussent démembrés après sa mort. Il ne fut pas moins habile en présentant en bloc, pour en rehausser l'importance, les avantages qu'il avait à offrir en échange des mariages. Il ne s'agissait pas en effet de chicaner les concessions, de se les faire arracher une à une ; il fallait, en les jetant toutes à lafois sur le tapis, éblouir et entrainer la cour de Vienne : c'était dans l'occasion la vraie méthode à suivre.

« Les mariages, dit Ripperda à Sinzendorf, vous

4. Voici, à ce propos, une curieuse parole de l'électeur de Bavière à l'ambassadeur anglais à Vienne, Saint-Saphorin, qui éîait venu le trouver à Mimich et l'épouvantait de sou mieux des conséquences du mariage de don Carlos avec Marie-Thérèse : M Oh! Oh! dit le bon électeur, ou déclare le prince des Asturies étique et il a une marâtre italienne dont les enfants sont là pour prendre sa place! » Saint-Saphorin à Townsheud, Mu)iich, le 14 août 1725. A. E. Vienne, 148.

sont avantageux par eux mêmes. Ils sont de plus la condition préliminaire et sme quâ non d'une entente qui sera des plus fructueuses pour vous et dans le présent et pour Tavenir. En effet, après les avoir arrêtés et rendus publics (ce qui est indispensable), nous conclurons une alliance offensive et défensive contre quiconque, même contre la France, puisque l'on ne pourra probablement pas éviter une guérie avec elle. L'Espagne fournira à l'Empereur tous les secours qu'il peut demander en vaisseaux, en argent : on ne lui propose pas de soldats, parce qu'il n'en a pas besoin. Pour l'argent, nous vous offrons trois millions d'écus, savoir : un million lors de la conclusion du traité, un million six mois après etle troisième million au bout d'un an. Vous pourrez ainsi mettre rapidement en mer une escadre iniportante que soutiendront les flottes espagnoles. Cela sauvera le coiumerce d'Ostende. Nous accorderons aux Belges et à tous les autres sujets de l'Empereur le traitement de la nation la plus favorisée sur le continent espagnol. Peut-être même irons-nous jusqu'à permettre aux Ostendais d'envoyer aux Indes espagnoles un ou deux vaisseaux par an. Si l'Empereur répugne à l'établissement de don Carlos dans les duchés de Toscane et de Parme, on trouvera des expédients pour l'accommoder : on pourra échanger les duchés italiens soit contre les Pays-Bas, soit contrôles provinces que Ton conquerra sur la France, soit contre le duché de Lorraine, accru de quelques dépendances prises en Bourgogne et dans les pays voisins. Enfin l'Empereur n'a qu'à dire ce qu'il souhaite, nous lui accorderons tout, sauf de lui céder un morceau de l'Espagne ou des Indes.

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