Référât du 11 février 1725, \V. S. A
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UiNE COUR ET UN AVENrUlJER
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Ripperda avait le diable au corps. Il avait pu étourdir Sinzendorf. Peut-être aussi employa-t-il avec lui ces arguments dont un négociateur était toujours amplement muni par une cour prévoyante et auxquels la plupart des hommes d'État n*étaient pas insensibles; sa mission passe pour avoir coûté fort cher à Philippe V ; en admettant qu'il ait beaucoup volé, il a bien du aussi donner quelque peu, et Sinzendorf était de ceux auxquels on pouvait offrir. En tout ca?, il paraît s'être rendu dès le début le chancelier favorable*.
Mais maintenant ses propositiorvs allaient être minutieusement el froidement examinées dans la Conférence Secrète.
C'est parla Conférence Secrè'.e que passaient toutes les affaires importantes de la monarchie. A elle aboutissaient les rapports des hauts fonctionnaires, les relations des ambassadeurs et les notes des gouvernements étrangers; elle centralisait tous les renseignements et délibérait sur toutes les mesures à prendre. Un rapport motivé présentait ses conclusions à l'Empereur, et presque toujours l'Empereur se conformait à ses avis.
1. C'est là rimpressioQ que donne la lecture du premier rapport de Sinzendorf.
La Conférence comprenait alors trois minislies : le prince Eugène de Savoie, le comte Gundakar de Starhemberg el le comte Louis de Sinzendorf, c'est-àdire le chef de l'armée, président du Conseil de la guerre, le directeur des finances, président de la Banque de Vienne, et le ministre des Affaires étrangères, chancelier de la cour. Les deux premiers devaient connaître mieux que personne les ressources de la monarchie en argent et en soldais, l'intensité de Teffort dont elle était capable; le troisième était, par sa situation, l'homme le mieux renseigné de l'État sur les cabinets étrangers et les facteurs de la politique européenne. Tous les trois étaient expérimentés, intimement mêlés autrefois à la grande querelle de la succession d'Espagne, au courant de toutes les questions, illustres, surtout Eugène, par d'éclatants services rendus à la maison de Habsbourg. Cependant ils différaient souvent d'opinion. Eugène et Slarhemberg, vieux et vieillis, prudents et presque pusillanimes, voyant de près la faiblesse de l'armée el le désarroi des finances, redoutant toute secousse, soupçonnant toute nouveauté, étaient les partisans résolus de la politique traditionnelle de l'Autriche, de « l'alliance éternelle » avec les puissances maritimes : l'entente avec l'Angleterre était le pivot de toutes leurs combinaisons. Sinzendorf avait des principes moins fermes. Il variait souvent, et cela n'a pas peu contribué à le faire accuser de corruption. Son élégant dilettantisme, son scepticisme mondain, sa vie luxueuse et épicurienne, faisaient un contraste fâcheux avec le caractère scrupuleux et un peu roide, la conduite sévère d'Eugène et de Starhemberg. Il est possible qu'il ait reçu de l'argent des
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gouvernements étrangers; mais cet usage était alors si répandu qu'il avait perdu presque toute conséquence : un ministre prenait de toutes mains et n'agissait que dans l'intérêt de son maître. Le grand tort de Sinzendorf est d'avoir été avant tout un courtisan : désireux de plaire au maître, il s'est plié à toutes ses vues successives et même à toutes ses velléités; il a été l'instrument fidèle d'un souverain inconstant. Il était aidé en cela par sa souplesse d'intell'gence et sa faculté d'assimilation, qui lui permettaient de comprendre et de servir toute politique, par la lucidité et l'élégance de son esprit, qui lui faisaient donner à toute politique une forme logique et séduisante. Pour le moment, il défendait dans la Conférence la Compagnie d'Ostende et la politique commerciale dont l'Empereur s'était engoué et qui brouillait l'Autriche avec les puissances maritimes.
La Conférence se tenait chez Eugène, qui en était le président, soit dans, son hôtel de la ville intérieurey soit dans son palais d'été du Belvédère, dont les toits de cuivre dominaient des champs et des prairies transformés aujourd'hui en faubourgs populeux. C'est dans la maison de Vienne que nous trouvons les trois minis'res réunis pour discuter les propositions de Ripperda, le 9 février 172o : la figure souffreteuse et émaciée d'Eugène, une figure de vieille femme, s'encadre entre la tète dure et énergique de Starliemberg et le visage souriant, replet, à double menton du chancelier; au bout de la table, M. de Buol, le sobre et clair rapporteur de la Conférence, prend des notes et fixe pour nous ces débats.
Malgré la divergence de leurs vues, les membres
de la Conférence devaient se trouver d'accord sur l'accueil à faire aux propositions de Ripperda. Des circonstances impérieuses leur dictaient leur ligne de conduite. Depuis longtemps la cour de Vienne se débattait dans les ténèbres et les périls. Menacée de partout, elle n'avait d'aide à espérer nulle part. Elle avait trouvé, au Congrès de Cambrai, l'Espngne intraiiable et les puissances médiatrices scjndaleusement partiales. Elle savait que des engag(îmeats secrets liaient à Philippe V la France et PAngleterre. Elle voyait Monteleone négocier mystérieusement à Pans. Elle s'attendait d'un jour à l'autre à être attaquée en Italie par les Bourbons. Loin de pouvoir compter, pour se défendre, sur le concours des puissances maritimes, elle redoutait une agression de leur part en Belgique : les Anglais et les IJollandais réclamaient plus aigrement que jamais l'abolition de la Compagnie d'Ostende et l'interdiction de tout commerce aux Belges ; leurs minisires à Vienne accablaient Sinzendorf de notes comminatoires; les pirateries allaient leur train, et l'ambassadeur de Charles VI a Londres, Conrad de Starhomberg, s'efforçait vainement d'obtenir satisfaction pour les odieux traitements infliges par les agents de la Compagnie anglaise des Indes orientales à l'équipage d'un vaisseau ostendais, la Flandria. La Conférence tournait et retournait cette situation dans tous les sens, depuis un an. Le seul moyen qu'elle eût de sortir d enibarras : céder aux exigences des marchands de Londres et d'Amsterdam et sacrifier le commerce (les Belges, était déshonorant, odieux non seulement a 1 Empereur, mais encore aux plus fermes partisans de 1 alliance anglaise, à Eugène lui-même. On avait
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pensé, un moment, à une alliance avec la Russie*, mais le projet n*avail pas abouti. On craignait la Russie, on craignait les Turcs. Et voilà que maintenant l'Espagne se détachait de ses alliés, offrait à l'Empereur la paix et son alliance I C'était une chance inespérée ; nul dans la Conférence ne songea à la repousser, et l'on convint unanimement qu'il fallait accepter en principe la négociation avec l'envoyé espagnol.
Mais Ripperda posait les mariages comme la condition préalable et nécessaire de toute entente. II fallait donc examiner avant tout l'opportunité de ces mariages, leurs avantages et leurs inconvénients.
La Conférence distingue deux cas : quelles conséquences entraîneront les mariages du vivant de l'Empereur? quelles suites auront-ils après sa mort, à supposer qu'il ne laisse pas d'héritier mâle?
Dans la première hypothèse, on examine les conséquences immédiates : Charles VI est vivant, il a traité avec TEspagne, consenti à donner ses deux filles à don Carlos et don Philippe. Évidemment il trouve son compte à avoir une alliée qui lui fournit des vaisseaux et de l'argent : il peut soutenir avec plus d'avantage une guerre de religion dans l'Empire ou une guerre extérieure; il peut défendre la Compagnie d'Ostende et développer le.commerce dans tous ses États. Mais le rétablissement de Tancienne alliance de famille entre les cours de Madrid et de Vienne, comme avant la guerre de succession, excitera une inquiétude et une jalousie universelles. Les mariages soulèveront contre les deux cours les princes de
1. Protocole de la Conférence Secrète du {^octobre 1724, W. S. A.
l'Empire, tant protestants que catholiques, et même le tsar, et même les Turcs. On sera entraîné dans une guerre générale, où 1 Espagne et l'Autriche auront à soutenir à elles seules l'assaut de toute l'Europe. Peut-être auront-elles la France avec elles
si Louis XV meurt, que le duc d'Orléans soit évincé et que Philippe V ou un de ses fils soit proclamé à Paris; mais ce cas est fort incertain. Et si, la lutte une fois engagée, Charles VI vient à avoir un fils, l'Espagne elle-même l'abandonnera, se trouvant frustrée dans ses calculs par la naissance d'un archiduc. Réduit à ses propres forces dans la tempètQ. déchaînée contre lui, comment l'Empereur mainliendrat-il l'intégrité et l'union de ses États?
La Conférence examine ensuite l'autre allernalive : l'Empereur est mort sans héritier mâle et les États autrichiens ont passé à don Carlos. Sans doute l'Espagne et l'Aulriche, unies entre elles, assurées peutêtre encore de l'alliance de la France, constitueront, comme l'a fait remarquer Ripperda, une puissance redoutable. Mais l'Angleterre et la Hollande, à ne considérer qu'elles seules, tenteront certainement les dernières extrémités avant de laisser tomber l'Europe aux mains des Bourbons. Une guerre de succession ne pourra être évitée. Or la monarchie autrichienne est malheureusement trop facile à démembrer : les possessions italiennes ne tiennent pas au reste de l'État; l'archiduché d'Autriche est une proie ' toute désignée pour la Bavière, la Bohême pour la Saxe ; les Hongrois ne demandent qu'a élire un roi particulier; les Turcs chercheront à reconquérir ce qu'ils ont perdu ; plusieurs puissances convoitentles Pays-Bas. Chacun se précipitera à la curée. Et si la