Morville à Tessé, le 17 décembre 1724, A. E. Espagne
aie.
songé à réveiller les prétentions de Philippe V au trône de France, et Tessé, en partant pour son ambassade, avait été chargé de sonder le roi d'Espagne à cet égard. Mais ces insinuations n'avaient eu aucun succès. On en vint alors au moyen le plus simple, qui était de marier Louis XV pour avoir un dauphin! L'âge et le tempérament du roi permettaient de ne pas attendre plus longtemps. Mais l'mfante Marie- Anne- Victoire, sa future femme, qu'on élevait auprès de lui à Versailles, n^avait que neuf ans. 11 fallait donc rompre les fiançailles et chercher pour Louis XV une autre princesse.
Pendant quelques mois, ces projets furent agités mystérieusement entre Monsieur le Duc et ses deux confidents: Villars et Paris-Duverney. Le maréchal de Villars, quelque peu tenu à l'écart pendant la Régence, avait été nommé ministre d'État par le duc de Bourbon, et il entrait seul avec ce dernier et l'évêque de Fréjusau Conseil d'Élat; Paris-Duverney était le premier financier du temps, grandi de toute sa victoire sur Law, indispensable au duc pour ses agiotages et au courant de toutes ses affaires. Le 22 ^octobre i7i>4, les trois conspirateurs examinèrent la chose à fond; ils résolurent d'avoir une dernière conférence pour prendre un parti définitif. Ce conciliabule eut lieu en novembre, à Fontainebleau. Le premier ministre y appela Villars, l'évêque de Fréjus, qu'on avait élé forcé de mettre dans le secret à cause de son influence sur le roi, Morville, dont le concours, comme secrétaire d'État des Affaires étrangères était indispensable, et le comte de la Mark, qu'on avait chargé de prendre des renseignements sur Itjs princesses auxquelles on pouvait penser pour Louis XV.
UNE COUR ET UN AVBWTURtER
La rupture du mariage avec l'infante fut décidée en principe, mais aucune mesure ne fut prise pour l'effectuer : on hésitait à fair-j à Philippe V un outrage qui devait brouiller les deux cours et changer complètement notre système politique. Sur ces entrefaites, le roi fut pris d'une indisposition (18 février). On craignit une maladie grave. Bourbon envoya chercher à minuit Villars et Morville, et il demeura une heure avec eux à faire des conjectures. Les amis dn duc d'Orléans se réunirent de leur côté chez la duchesse douairière, veuve du Régent, et discutèrent les mesures à prendre. Le lendemain le roi était rétabh. Cependant Talarme avait été chaude et l'opinion publique sedéchaînaiL contre ce ridicule maria<;e avec rinfante. Leduc de Bourbon convoqua un dernier conseil ; il fut résolu qu'on renverrait sans plus tarder rinfante à Madrid. La brutalité de cette mesure cachait un calcul assez habile, que Villars nous révèle : si l'on avait cherché à préparer Philippe V et Elisabeth à la rupture, leur première idée aurait été d'éviter l'affront en faisant reculer le duc de Bourbon; ils auraient menacé de déclarer la guerre à la France si l'on renvoyait Tinfante, et ensuite ils se seraient crus obligés d'accomplir leur menace ; il était donc plus sage de procéder brusquement et de chercher plus tard à arranger les choses. Le â4 février il fui arrètéqu*on dépêcherait des courriers aux cours intéressées pour leur annoncer la ré.solution prise, ils partirent le l^r mars pour Madrid, Turin, Rome et Londres'.
La nouvelle arriva donc à Madrid dans la première
i. Journal de Villars, CoUectiou Alichaud elPoujoulat,p. 307-309.
semaine de mars. Pour mettre à couvrl la personne de notre ambassadeur, on dispensa Tessé d'avertir lui-même les souverains espagnols; ce fut Tabbé de Livry, encore inconnu du roi et de la reine, qui leur fit, en pleurant, celte délicate commission'.
Le coup fut cruellement ressenti. Philipi)e V s'indigna d'autant plus quMl se croyait outragé injustement : lorsqu'il avait été forcé par la pusillanimité du duc de Bourbon de se retourner vers l'Empereur, n'avait-il pas gardé envers la France tous les ménagements imaginables, réduisant à la défensive, visà-vis d'elle, son alliance avec Charles VI, résiervant à Mlle de Beaujolais la main de don Ferdinand et le trône d'Espagne? Quant à Elisabeth Farnèse qui, au contraire, rêvait la rupture avec la France eit se figu- Tdît dénoncer elle-même les mariages arrêtés, elle se voyait prévenue ; on lui prenait sa vengeance ; au lieu d'inflger Fhumiliation, elle la subissait. Sa colère fut plus vive encore que celle de son mari. Excité par elle, Philippe V refusa d'entendre aucune explication, au -une excuse. 11 rendit, sans les ouvrir, les lettres de Louis XV et de Monsieur le Duc. Il signifiaà l'abbé de Livry (Tessé était parti sans attendre les événements) d'avoir à quitter Madrid dans les vingt-quatre heures et l'Espagne sous quinze jours. Pareil ordre fut envoyé aux consuls de France dans tous les ports d'Espagne. La veuve de don Louis et Mlle de Beaujolais furent reconduites à la frontière. Monteleone et Fambassadeur ordinaire du roi d'Espagne à Paris, Lawlès, furent invités à partir immédiatement età ramener l'infante avec eux. Défense
i. Journal de Villars, p. 308-309.
lîtff
fut faite aux minisires espagnols à Cambrai d'avoir auvîun rapport avec les plénipotentiaires français, et Philippe V déclara qu'il se regardait comme délié de tous ses engagements envers la France*.
C'est au milieu de ce grand courroux qu'Henri Wiespien arriva à Madrid avec les projets de traités arrêtés à Vienne le !«' mars.
En d'autres circonstances, ces traités auraient pu être mal accueillis au palais d'Aranjuez : ils ne faisai-iînt d'avantages qu'à l'Autriche, et ils n'avaient pourconlrepartie qu'une vague assurance des « bonnes intentions » de l'Empereur « d'unir par mariage sa maison à celle d'Espagne ». Cela était maigre, faisait mal augurer de la sincérité de la cour de Vienne, laissait soupçonner une duperie. Un mois auparavant, Kipperda aurait probablement été traité de maladroit et rappelé, tandis que xMonleleone aurait reçu Tordre de traiter au plus vite à Paris. Mais, dans l'occasion, Elisabeth et Philippe V ne songèrent qu'à conclure à tout prix avec Charles VI, pour se venger du duc de Bourbon.
Ils agréèrent donc, sauf quelques modifications de détail, les deux projets de paix et d'alliance défensive. Philippe V consentit à laisser en dehors du traité de paix la question de la Toison d'Or, à condition qu'il ne fût pas parlé non plus des Catalans et des Aragonais. Kipperda aurait à insister seulement pour que Charles VI promit, dans le traité d'alliance, un appui plus sérieux relativement à Gibraltar et à Port-Mahon.
Mais les souverains espagnols ne veulent plus en-
l. Journal de YiHars, p. 308-309.
AU XVin« SIÈCLE
tendre parler de signer la paix à Cambrai sous la n édialion de Louis XV et de Georges l«'. On dénoncera la médiation et l'on signera à Vienne. Bien entendu le Congrès se séparera, n'ayant plus de raison d'être : il ne pourra continuer que pour régler la querelle de l'Espagne et de l'Angleterre à propos de Gibraltar et de Minorque, et encore à condition que l'Empereur se charge de la médialion.
L'alliance défensive ne sera que le premier fondement d'une alliance plus étroite des deux cours. Ordre est envoyé à Kipperda de proposer à l'Empereur non plus un double, mais un triple mariage entre les infants et les archiduchesses; Philippe V veut maintenant une des filles de Charles VI pour le prince des Asturies. Ces mariages seront la base de l'union la plus intime entre les deux États et le point de départ des plus vastes entreprises. On commencera par faire la guerre à la France. Le roi estime que tous ses traités avec elle se trouvent annulés. Il abohra les avantages et privilèges qu'il a accordés aux Français. K chassera les Français d'Espagne. Il aidera l'Empereur à reprendre à la France les provinces qu'elle a ravies par la violence et la fraude au Saint-Empire romain et à ses autres voisins sous le règne de Louis XIV. On fera en sorte que la couronne ne passe, le cas échéant, ni au duc de Bourbon, ni au duc d'Orléans, mais revienne à un prince espagnol. Bref on démembrera la France et on l'asservira. — L'alliance aura encore un autre objet: on mettra fin au commerce ou plutôt auxrapinesdes Français, des Anglais et des Hollandais dans les Indes espagnoles, et, tout le profi t que ces trois nations tirent
iU
d'une contrebande éhontée, le roi veut qu'il passe à son bon allié l'Empereur ' .
Ainsi le plan de la cour de Madrid se simplifiait et s'agrandissait ; union intime avec l'Autriche, double guerre, continentale et maritime, contre la France et l'Angleterre. Pour arriver à réaliser plus tard ce plan, Philippe et Elisabeth se soumettaient aux exigences des hommes d'Éiatviennois, consentaient àen passer d'abord parles traités de paix et d'alliance défensive. Le renvoi de l'infante était venu juste à propos pour faire triompher, malgré tout, l'alliance autrichienne, et pour sauver R pperda. Celui-ci s'en rendait compte. Quand il apprit l'événement, à Prague, ils'en félicita ouvertement. Dans une lettre écrite le 4 avril à Sinzendorf, il parle avec transport des « suites heureuses de cette affaire » et de « l'affermissement de Tamitié et cordiale harmonie entre nos augustes maîtres » qui doit en résulter •. S'il a écrit à Elisabeth Farnèse au même moment, il a pu répéter, en la modifiant légèrement, la phrase fameuse de Dubois au Régent après Talliance franco-anglaise : c Vous voilà hors d'inquiétude et me voilà hors de page. •
1. Je conjecture ces iuslructioiià des propositions que Ripperda fit à Vienne, après les avoir reçues. Référât du 22 avril 1725, W. S.A.
2. Uipperda à Sinz^în iorf, Prigae, le 4 avril 1725, en français.
AU XVni* SIÈCLE
Ripperda reçut les instructions de sa cour à Prague le 8 ou le 9 avril. Il se hâta de repartir pour Vienne. Il y arriva le 14 et le lendemain il eut une entrevue avec Sinzendorf, dans la villa de Buol.
Selon sa méthode, il fit du premier coup et toutes à la fois ses nouvelles propositions. Le chancelier s'étonna que l'on demandât maintenant une archiduchesse pour ce malheureux don Ferdinand, qui était voué à un prochain trépas et à peu près imbécile. Ripperda, assez embarrassé, déclara qu'il ne faisait qu'exécuter ses ordres, laissa entendre que cela n'était pas important, qu'on s'arrangerait. El en effet l'idée de fiancer le prince des Asturies à une fille de Charles VI venait — il était facile de le comprendre — de PhiUppe V; elle ne cadrait pas avec les vues de la reine, les contrecarrait même ouvertement et, par suite, devait être abandonnée.
Ripperda était plus à son aise pour prôner le nouveau plan d'alliance et les vastes perspectives qu'il ouvrait à la maison d'Autriche. Il le fit avec sa fougue et son exagération ordinaires.
« La guerre continentale, dit-il, nous procurera les plus belles conquêtes. Nous reprendrons à la France non seulement l'Alsace et Strasbourg, mds toute la Bourgogne, les Trois-Évéchés et la Flandre. Nous aurons là de quoi tailler pour les infants un
Il i
équivalent aux duchés italiens, qui passeront alors à l'Empereur.
« Les résultats de la guerre maritime ne seront pas moins brillants pour vous. Les bénéfices du commerce des Indes espagnoles vous reviendront, à vous seul?. Nous ne pouvons pas à la vérité vous accorder aux Indes occidentales les deux vaisseaux de permission dont il a été question : ce serait nous déjuger, au moment où nous nous préparons à arrêter tout commerce de la France et des puissances maritimes en Amérique. Mais l'Espagne prendra dans les États de l'Empereur tous les objets manufacturés qu'elle expédie chaque année à ses colons américains ; l'industrie de la monarchie autrichienne en décuplera . D'autre part, les sujets impériaux achèteront à Cadix, de première main, les denrées d'Amérique qu'ils payent si cher maintenant aux marchands anglais, hollandais et français: nous vous livrons par là le plus rémunérateur des commerces. Ainsi l'Empereur verra se réaliser un de ses plus ardents désirs : ses peuples développeront leur industrie, ils accapareront le commerce de la France, de l'Angleterre et de la Hollande, et ces nations en seront réduites, d*ici peu, àfaire banqueroute avec leurs Gompagniesdes Indes.
« D'ailleurs tout ne sera-t-il pas possible à Charles VI, avec un allié comme le roi d'Espagne? Philippe V a cinquante millions d'écus de revenu, qiia- Ire-vingt mille hommes sur pied, une marine qui dans deux ans au plus sera formidable: il vient d'acheter, ces jours-ci, douze frégates en Hollande. Nous aurons vite raison de Louis XV et de George 1% et, quant aux Étals-Généraux, ils ne comptent plus en Europe. »
Après s'étreefforcé de ravir Sinzendorf au septième ciel des grandes conceptions politiques, Ripperda consentit à redescendre sur la terre : il se déclara prêt à conclure, pour commencer, les traités de paix et d'alliance défensive et même un traite de commerce. Il indiqua les modifications que son maître réclamait dans les deux projets arrêtés au commencement de mars, et il emporta, pour l'étudier, le projet de traité de commerce dressé par la chancellerie autrichienne.
La Conférence Secrète se réunit le 18 avril pour examiner les déclarations de ragent espagnol. Ces déclarations lui permettaient de laisser de côté, pour le moment, les mariages et la grande alliance, et elle écarta avec joie ces questions épineuses. Elle délibéra sur deux points: pouvait-on faire la paix directement à Vienne? pouvait-on, dans le traité d'alliance défensive, promettre la médialian impériale pour Gibraltar et Minorque? Finalement elle répondit par l'affirmative. On signerait ia paix à Vienne ; on la communiquerait à Londres, à Paris et à Cambrai ; on expliquerait comment le refus de Phihppe V de traiter au Congrès sous la médiation de Louis XV avait déterminé l'Empereur à conclure directement avec l'Espagne une paix en tout conforme, d'ailleurs, à la Quadruple Alliance. Les ministres autrichiens consentirent aussi à inscrire dans le traité d'alliance que l'Empereur promettait à l'Espagne non seulement ses bons offices pour lui procurer à l'amiable la rétrocession de Gibraltar et de Minorque, mais encore sa médiation, si elle était jugée utile et si les deux parties la désiraient. Si doucement que fut insinuée cette médiation , la seule idée