‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 39 sur 130 · UNE COUR KT UN AVENTURIER · texte numérisé non relu

UNE COUR KT UN AVENTURIER

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Ilipperda capitulait — du moins en apparence — en signant ces traités, car ils accordaient tout à l'Autriche et rien à l'Espagne, et ils n'avaient pour contre-partie aucun engagement formel au sujet des mariages.

L'inégalité des avantages faits aux deux contractants frappe d'abord dans le traité de paix. En ce qui concerne les clauses de vanité, Philippe V évite, il est vrai, qu'il soit parlé des Catalans et des Aragonais, mais pour les litres, pour la grande-maitrise de la Toison, combien il se relâche de son inflexibilité et comme on est loin de sa fière déclaration à Tessé: « Je ne céderai rien ni de mes titres ni de chef de la Toison d'Or! » Et il montre la même condescendance dans le règlement de ces multiples et infimes questions de droits de rév^rsiDn, de dettes, de dots, de palais d'ambassade, qui presque toutes sont tranchées en faveur de l'Autriche. Cependant tout cela est assez futile, et il faudrait féliciter Uipperda d'avoir déterminé son maître à ces petits sacrifices d'amour-propre, s'il en avait profité pour obtenir des concessions plus sérieuses et plus positives. Mais le fond du traité se ré luit à la confirmation stricte de la Quadruple Alliance. Or tout l'effort d'Elisabeth Farnèse depuis cinq ans a porté sur ceci : d'une part, s'assurer réellement les duchés en y

metlanl des garnisons et en envoyant Carlos en Italie ; d autre part, débarrasser les duchés de toute vassalité vis-à-vis de l'Empire, en faire des États indépendants. C'est parce que la France et l'Angleterre n'ont pas voulu la satisfaire sur ces deux points qu elle s est brouillée avec elles, a changé son système politique. Eh bien! quand elle traite directement avec l'Empereur, elle ne stipule pas les sûretés, elle n exige pas les allégements qu'elle déclarait jadis indispensables. L'article de la paix qui régie la question des duchés proclame Parme, Plaisance et la Toscane flefs de l'Empire, et cela non pas dans l avenir et a partir du jour où don Carlos y succédera-ce qui était, on s'en souvient, l'interprétation espagnole de la Quadruple Alliance - mais dans le présent, la suzeraineté de l'Empire ayant été reconnue comme un droit historique par le traité de Londres. D'autre part, il n'est plus question d'établir d avance don Carlos en Italie: il est dit simplement quil entrera en possession des duchés à la mort des souverains actuels; Phihppe V s'engage à ne pas mettre de soldats à lui dans les duchés; l'on ne parle plus de garnisons neutres; - cela intentionnellement, car un passage des premiers projets, qui s y rapporte, a été rayé; - enfin le roi d'Espagne renor.ce a exercer la tutelle de son fils en cas de minorité. Donc Elisabeth s'en tient maintenant à la lettre de la Quadruple Alliance, sans chercher à en améliorer les clauses, sans chercher non plus à en assurer l'exécution par des mesures effectives. Sur ce dernier point, le point essentiel, elle s'en fie à la bonne foi de l'Empereur, c'est-à-dire qu'elle se met a sa discrétion, puisque, en traitant par-dessus la tête

de Louis XV et de George I", elle renonce de fait à leur garantie (art. 6).

De même, pour le duc de Parme, elle se conlenle de la promesse qu'il sera maintenu dans ses Etals et droits « de la même manière qu'au temps de la signature de la Quadruple Alliance »; or, cette promesse n'entraîne aucun avantage pour le duc : quant aux droits, étant donné l'article précédent, on ne fait ici que le reconnaître vassal de l'Empire; quant aux territoires, on ne préjuge rien en sa faveur, puisqu'on ajoute immédiatement que le différend de frontière entre l'État de Parme et le Milanais sera remis à des arbitres (art. 11).

Enfin le roi d'Espagne garantit Tordre de succession établi par Charles VI dans ses États; on peut dire qu'il y a lui-même intérêt, car il se propose de faire épouser à son fils riiérilière de la monarchie autrichienne; mais le mariage est loin d'être conclu, et, s'il n'aboutit pas, la garantie n'en sera pas moins valable (art. 12).

En résumé, lorsqu'elle signe directement la paix avec l'Empereur, Elisabeth Farnèse fait à ce dernier toutes les concessions dont pas une seule n'avait pu lui être arrachée parles instances de la France et de l'Angleterre agissant comme médiatrices.

Tant de condescendance ne pourrait s'expliquer, semble-t-il, que par des avantages compensatoires accordés à l'Espagne dans les traités d'alliance et de commerce.

Dans le traité d'alliance, une clause stipule en faveur de l'Espagne; c'est celle qui est relative à Gibraltar et à Port-Mahon. Mais que promet Sa Majesté Impériale? Qu'elle t ne s'opposera pas » à la resti-

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tution de ces deux places, c si elle se fait à V amiable . e « quau cas ou on le trouve nécessaire, elle em' ploiera ses bons offices et même sa médiation, si les pâmes le désirent, (art. 2). L'appui prêté par l'Empereur ne sera donc pas plus compromettant pour lui qu efficace pour Philippe V. p ^ iui

Par contre le roi d'Espagne accorde aux sujets de 1 En,pereur dans ses Etats d'Europe le traitement de la nation la plus favorisée (art. 3). Ce t article du traité d alliance a pour commentaire tout un traité de commerce conclu séparément. Le traité de commerce a ete accepte par Ripperda tel que Du Mont l'avait ré^ d.ge sauf que ragent espagnol a réservé absolument es Indes occidentales, où Philippe V se proposaTtde faire cesser tout trafic des nations étrangères Mais aux Indes orientales et en Espagne, les sujets impé! mux jouiront de tous les droits et privilège, cornmerc^aux dont jouit quelque autre nation que ce s^t et que possèdent nommément les Angla s et les Hollandais. L'esprit du traité est clairement exprimé dans l'article 47, qui en est la conclusion: d unTaçon générale, dit cet article, tous les avantac.es accordes aux Anglais et aux Hollandais son); entendus aux sujets de l'Empereur, et, pour régler les dScultes qui pourront s'élever relativement au commerce entre l'Espagne et l'Autriche, on devra recou-

ïo^r^^'' ''^^^^"^ '''' l'Angleterre etïa Hollande. Et chaque article se réfère, en e«ét, dans

e manuscnt de Du Mont, à un article des nombreux raités de commerce de l'Espagne avec les deux puisances maritimes ou même avec la France et les vil-

ntn r?!.^^""'- '^^"' ^'' avantages particuliers qui découlent du principe général sont énumérés: taxe

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uniforme de 10 0/0 à l'entrée et à la sortie des marcliandises, droit d'avoir des consuls nationaux dans les ports et principales villes, droit de louer des maisons et magasins, do tenir les livres en n'importe quelle langue, etc., etc. L'article 3 fait l'application à la Compagnie d'Ostende. Klle est autorisée à importer en tous États et pays du roi d'Espagne « toutes sortes de fruits, effets et marchandises » des Indes orientales, pourvu qu'ils proviennent bien de ses propres factoreries. Elle acquiert les privilèges accordés aux Provinces-Unies par le roi d'Espag.ie quand elles étaient encore de sa domination et par le traité de Mûnsler. C'est livrer toute la monarchie espagnole, sauf les Indes occidentales, au commerce des Belges. El il ne faut pas se laisser tromper par l'article 13 qui établit la réciprocité, stipulant le traitement de la nation la plus favorisée pour les sujets espagnols dans les États autrichiens, de même que pour les sujets impériaux dans lea États espagnols. Cet article est absolument vain, puisque l'Espagne seule a des traités de commerce avec les puissances étrangères, que l'Autriche n'en a pas et que p ir conséquent, en accordant le traitement de la nation la plus favorisée, elle n'accorde, en réalité, rien du tout. C'est ce qui ressort d'ailleurs de l'économie du traité de commerce tout entier. Voilà donc ce que signifie au juste l'article 3 du traité d'alliance.

Le traité d'alliance fait plus encore : il met à la charge de l'Espagne la protection du commerce ostendais. En effet, les deux souverains s'unissent pour € tirer vengeance et satisfaction des injures et pertes souffertes », au cas où leurs vaisseaux seraient attaqués par qui que ce soit, en deçà ou au delà de

la igne. Orles vaisseaux espagnols naviguent paisiblement et sans être attaqués par personne, tandis que les vaisseaux ostendais sont à tout moment arrêtes, séquestres, pillés par les corsaires des Compagnies anglaise et hollandaise des Indes orientales L article est tout à la charge de l'Espagne

Ainsi dans l'alliance maritime et commerciale maigre une apparente réciprocité, les avantages son[ poupl Empereur et les charges pour Philippe V. Mai" d,ra-t-on, il faut voir les choses plus largeme; ' L Espagne compte profiter de celte alliance poursecouer la tyrannie des puissances maritimes • elle veut reconquérir Gibraltar et Minorque. mettre fin a la contrebande des Anglais en Amérique: elle reprendra ainsi son rang de grande puissant, marl time, elle recouvrera le bénéfice de ses colonies • a plusieurs reprises, dans le cours de la négocia-' t.on ftipperda a révélé ce calcul de son gouvernement. - Ce calcul peut servir à leurrer le roi et le paru espagnol, mais il est faux. Pour réaliser de parées projets, l'Espagne est obligée .VaHaqZ 1 Angleterre et son alliance avec l'Empereur est purement defensin.. Elle l'est, officiellement, parle lire du traite, elle l'est, de fait, dans res^ril des onunes d'Etat viennois. Elle donne à ceux-cNa f ! culte d invoquer les secours de rEspa<rne ooiir d^

fstnirir"""^ ''''''"''''■' «"^ - 'es VoTe pts' a s unir a I Espagne pomaitaquer l'Angleterre à Gibraltar ou a Porlo-Bello. Leurs véritables intentions s trahissentclairement dans la rédaction prS" P esque pusillanime de la clause relative à GiSta;

roucher 1 Angleterre, et avec quelle peine ils se sont

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déterminés à la plus innocenle offre de médiation î Enfin l'article des subsides (art. 5) stipule expressément que ces subsides ne seront exigibles que si l'un des contractants est attaqué dans ses

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A ce propos il faut faire une dernière remarque. L'Empereur n'est tenu de fournir les 30000 soldats au^il promet qu'en nature; mais le roi d'Espagne peut au lieu des 15 vaisseaux et des 20 000 soldats qu'il doit à son allié, s'acquitter en argent ; d'après le tarif adopté, Philippe V sera alors obligé de verser par mois à Charles VI 340000 florins du Rhin, payablés à Gènes. L'article cache un engagement pécuniaire fort lourd pour le roi d'Espagne et nous verrons plus lard l'usage qui en fut fait ».

Pourquoi donc Uipperda at-il signé des traites aussi onéreux pour sa cour? Tout le monde en Espagne s'accordera à dire qu'il s'est vendu à l'Empereur. Il est fort probable qu'il a reçu, en effet, de grosses sommes. Mais il a eu aussi un autre motif, et bien plus fort, pour ne pas se montrer trop difficile sur les conditions qu'on lui faisait : il a cède a causedes mariages. Ce n'est pas qu'il pût fairegrand cas de la vague déclaration qu'on lui remit a ce sujet le 23 avril; mais il comptait que les traités du 30 avril soulèveraient conlre l'Empereur ses anciens alliés, l'isoleraient, le livreraient à l'Espagne, et qu'alors Charles VI serait forcé de subir les exigences de son nouvel et unique allié, d'accorder les mariages a Elisabeth Farnèse. Ripperda rendait vaines ainsi tou-

1. V. les traités que nous venons d'analyser dans Du Mont Corps Diplomatique, t. VIII, Supplément, ou dans le Recueil de Rousset, t. II, p. 110-186.

tes les précautions des ministres aulrichienis, trompait leur calcul puéril qui consistait à conclure la paix et l'alliance politique sans l'alliance de famille Pour les forcer à capituler, il ne fallait qu'un peu de patience d'abord et ensuite une suffisante effronterie a pratiquer le c^a/î/rt^e. Ce fut là sans doute le cornmenlaire consolant dont Ripperda accompagna le texte des traités et de la déclaration impériale, en expédiant le tout à Madrid, le 1" mai.

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Le courrier de Uipperda arriva le 18 mai à Aranjuez. Le résultat de la négociation ne pouvait pas beaucoup surprendre le roi et la reine : dès le mois de mars, ils avaient accepté les principes sur lesquels leur agent avait traité, et ils auraient eu mauvaise grâce à se déjuger. D'ailleurs la paix, Tentente avec l'Empereur, inopinément proclamées devant l'Europe, étaient une riposte victorieuse au renvoi de rinfanle : c'en élail assez pour que Philippe et Elisabeth accueillissent bien les Irailés. Orendayn, considéré comme le principal auteur de la paix, fut récompensé par le titre significatif de marquis de la Paz. On multiplia les démonstrations extérieures de joie : un Te Deiim fut chanté dans la chapelle du palais d'Aranjuez; on sonna les cloches dans toutes les églises de Madrid; le soir, le corregidor, à la tète de la justice, publia la paix dans les rues; ordre fut donné d'illuminer les maisons pendant trois jours; enfin le roi autorisa un combat de taureaux, plaisir dont il avait, par scrupule religieux, privé les Madrilènes depuis vingt ans.

Le peuple participait du reste spontanément à la satisfaction officielle, il gardait au fond du cœur sa vieille haine contre les Français et son attachement à la famille des Habsbourg. 11 donna bruyamment cours à ces deux sentiments. « On n'a vu ici depuis longtemps autant de joie parmi la populace, — écri-

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vait de Madrid un correspondant de Morville - et on n'entend le long des rues que les cris de \ Vive 1 Empereur et le Roi notre seigneurl La populace est SI outrée contre les Français qu'on en a poursuivi plusieurs hier et avant-hier, à coups de pierres; le cuisinier du marquis de Seotti a assassiné hier un Français a Aranjuez. ,, Un mannequin de paille affuble d un cordon bleu fat traîné dans les rues et brûlé

Ce bel enthousiasme n -eut qu'un temps. Les ennemis d Orendayn n'entendaient pas lui laisser un triomphe aussi facile. Grimaldo et le P. Bermudez gardaient leur situation dans le gouvernement et à la cour : ,is montèrent une cabale avec le secrétaire d Etat de la guerre, le marquis de Casteiar. Grimaldo m rai reusement imprimer dans la Gazette de Madrid

ZhH , J^'''' " '" '""^'J?'"» «Joucement les coupables faiblesses et, avec sa rouerie de vieux polique, Il eut vite fait de retourner l'opinion. Le premier engouement céda la place à des critiques h neuses. . Tous les Espagnols en sont si fort lïdidP LT M*;" ' ^" P^""'^"' '^^ '^ P^'^' 1« correspondant

Plaile'^ ~, ^"'" "'^ ^" ^ P^^ "" l*^' "e s'en d ce tr«l"' '^°""' '""''^ malédictions aux auteurs

perSa . F n ''"' T' "'"'"'^"y" '' ^« ^'''"^ ^o Riple m^H ^^°^^ (l^e\qnes jours plus tard : ,, Tout le monde en est si mécontent qu'il n'y a pas jusqu'à

*' 21 mai n2" iiz/îlT « -i'/f'^'''''^'""'' '*«'•« deMadrid

un savetier qui ne jure de volros acrfstos » ». En inème temps on se répandait en railleries, epigramines et petits vers sur le titre de marquis de la Paz, donné à Orendayn. On insinuait que Kipperda avait (( très bien fait son compte », qu'il « ne s'était pas oublié » et qu'un traité aussi déshonorant avait du rapporter gros à son négociateur. Grimaldo et Gaslelar tourmentaient le roi pour qu'il refusât sa ratification*. ^ , ,..

Orendayn en tomba malade. Quand la cour partit pour Balsaïn au commencement de juin, il ne put la suivre et il vit avec dépit et anxiété Grimaldo accompagner le roi à sa place. On le crut disgracié. Mais Élisab 4h ne l'abandonna pas. Elle ne voulait pas que ron revint sur les traités : « Elle en est trop satisfaite pour ses vues particulières », écrivait-on à Paris. Elle tint Orendayn au courant des intrigues ourdies contre lui ; elle le pressa de la rejoindre au plus tôt, a Balsaïn, pour l'aider à défendre le roi contre les sollicitations de Grimaldo. Il put enfin partir le 20 juin. Cependant la reine et lui craignirent pendant quelque temps encore un retour de Philippe V : elle était triste et lui fort inquiet'.

Ces craintes étaient d'autant mieux justifiées que les détracteurs de l'alliance impériale tiraient un excellent argument de l'effet produit en Europe par les traités de Vienne. Le traité de paix fut commu-

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