Mémoires de l'abbé de Montgon, 1748, t. 1, p. 205 et sq
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gne : ils lui destinaient la marine el les Indes». Le marquis de La Paz serait resté le ministre dirigeant.
Ripperda visait plus haut : tout le monde à Madrid était persuadé qu'il venait prendre la place et jouer le rôle d'Alberoni ; plusque personne il était convaincu qu'il en devait être ainsi. Pour forcer la main aux souverains, il usa d'un procédé très grossier, mais qu'il savait bon, car il l'avait employé avec succès déjà pour se faire nommer duc, grand d'Espagne et ambassadeur : il mit ses exigences sur le compte de la cour de Vienne. :< Sa Majesté Impériale désirait que celui qui avait conclu l'aUiance fût mis à la tête de tout le ministère; Elle le lui avait déclaré maintes fois à lui-même, de la façon la plus positive et la plus pressante, répétant que, sans cela, Elle ne saurait jamais se fier entièrement au roi ni compter sur l'amitié de l'Espagne * ».
L'argument était bien choisi. Il devait avoir un plein effet sur la reine. Elisabeth, déjà complice de Ripperda dans la négociation de Vienne, affolée et asservie par l'idée du mariage, tremblant de déplaire à l'Empereur, céda à cette audacieuse sommation. Gomme d'habitude elle entraîna le roi. Philippe V, il est vrai, avait une horreur insurmontable pour le titre de premier ministre; mais la chose en elle-même l'effrayait moins : il était habitué à un ministre confident, qui travaillait seul avec lui, lui soumettait les affaires de tous les départements et par là prenait forcément la supériorité sur ses collègues.
1. C'est du moiDs ce qu'ils affirmèrent plus tard à Tambassadeur impérial Kœnigsegg : Kœuigsegg à Charles VI, Madrid, le 30 avril 1726. W. S. A.
2. Kœnigsegg à Charles VI, Madrid, le 30 avril 1726. W. S. A.
Les souverains se déterminèrent donc à faire de Ripperda un premierminislre sans le titre. On commença par lui donner une patente de secrétaire d'État, s:U)S lui assigner aucun déparlement. On laissa subsister les autres secrétaires d'État, ce qui indiquait qu'ils lui seraient subordonnés. En effet, le 27 décembre, les ambassadeurs étrangers furent avertis, par une lettre circulaire, qu'il prenait en main « l'entière administration du gouvernement et principalement ce qui concernait les Affaires étrangères. » 11 devenait ainsi, quinze jours après son retour, « premier ministre de fait », « commandant à tous les autres ministres d'État aussi bien qu'au reste de la monarchie espagnole », « à tous égards aussi absolu que l'avait jamais été le cardinal Albe-
roni * ».
Cette situation qu'avait occupée Alberoni, tous les ambitieux l'avaient convoitée après lui comme la plus haute qu'ils pussent rêver ; La Taz s'était cru sur le point de l'atteindre, persuadé qu'il la tiendrait du succès de la politique autrichienne, à laquelle il s'était donné sans réserve ; et voilà que, par une curieuse déviation, elle tombait en partage à l'agent subalterne de cette politique, à l'émissaire secret envoyé à Vienne en enfant perdu! C'était un rare coup de fortune. Cependant Ripperda n'était pas satisfait et il demanda davantage. Il voulut être ministre universel. Le mot a été créé pour lui : il peut seul définir le régime étrange qu'il établit en Espagne en
1. Marcillac à Morville le 17 décembre, Sartine à Adoncourt le 18 décembre, Stanhope à Townshend le 27 décembre 1725. A. E. Espagne, 342.
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accaparant et en administrant directement tou? les ministères.
Aux Affaires étrangères, il ne garda pas au-dessous de lui un secrétaire d'État, chargé de la correspondance et du détail, comme était, par exemple, le comte de Morville dans le cabinet du duc de Bourbon, il dépouilla entièrement La Paz et Grimaldo des attributions de politique extérieure qu'ils se partageaient. Aucun papier, quel qu'il fût, ne passa plus parleurs mains. Lui seul reçut les notes des gouvernements étrangers et y répondit, rédigea les instructions des ambassadeurs espagnols et lut leurs dépêches, donna les audiences et la signature. — Il enleva également les finances à La Paz. —Enfin il s'inslalla à la guerre : il se débarrassa du titulaire, le marquis de Gastelar, en le nommant ambassadeur à Venise*.
Dès les premiers jours de janvier, il cumulait ainsi les trois secrétariats d'État des Affaires étrangères, de la guerre et des finances. Un seul département échappa pendant quelque temps non à son ingérence, mais à son administration directe : la marine, il laissa à sa tète un certain don Antonio Sopena, qui n'élail sans doute pas très gênant, et il ne toucha pas non plus à l'intendant général, résidant à Cadix, qui était le véritable ministre de la marine. Cet intendant était le frère du marquis de Castelar, don José Patino. 11 était en même temps président de la Gontratacion de Séville, c'est-à-dire ministre du commerce. Apre ambitieux et organisateur de
1. Montgun à Morvilb-, Madrid, le 6 janvier 1726. A. E. Espagne, 344.
premier ordre, il devait arriver plus lard àunehaule forlune. Ripperda n'essaya de le briser, ainsi que Sopena, qu'au bout de deux mois.
Les ministères n'étaient pas tout en Espagne : à la tète des grands services administratifs se maintenaient encore des Conseils. Ceux qui existaient concurremment avec un secrétariat d'État, comme les Conseils des finances et de la guerre, avaient perdu toute importance. Mais d'aulres conservaient leurs attributions. CVst ainsi que le gouvernement intérieur appartenait au Conseil de Caslille. Ripperda usurpa les fonctions du Conseil de Caslille : il prit la direction de tous les services, même de la justice et des grâces. Vers le milieu de janvier, l'ambassadeur impérial pouvait dire qu'il s'était mis sur le dos toutes les affaires tant intérieures qu'extérieures de la monarchie*.
Enfin, — en se servant du nom de l'Empereur, — il fit donner par Philippe V l'ambassade de Vienne à son fils, un jeune homme de vingt ans; et, — en se servant du nom de Philippe V, — il se fit offrir par l'Empereur le titre de prince de l'Empire*.
Ainsi tout ce qui était à sa portée, charges, dignités et profits^ en trois semaines, il eut tout accaparé. Là où le pouvoir se disputait dans une patiente guerre de siège, pleine de calculs compUqués, de vaines escarmouches et de recommencements, il emporta tout d'assaut et fonda d'un coup sa dicta-
1 Aile so inn als auslândische Affaireii auf deu Hais sich geladen hat, Kœoigsegg à Charles VI, Madrid, le 21 janvier n^O.
2. Kœnigsegg à Charles VI, le 21 et le 22 janvier elle 30 avril 1726. W. S. A.
ture. Il renversa brutalement les mille obstacles autour desquels tournaient et rusaient les ambitions prudentes : méfiances ombrageuses du roi, influences de l'entourage, opposition hautaine et silencieuse des grands. Les vieux tisserands d'intrigues, Grimaldo, La Paz, Bermudez, dont les mains experles entrecroisaient minutieusement, pour en ourdir la trame de leur fortune, tant de fils menus et fragiles, le virent tomber au milieu de leurs toiles, brisant et arrachant tout dans l'élan impétueux qui le portait à la toute-puissance. Et cet éclatant triomphe n'était mérité par aucune supériorité d'intelligence ou de caractère : il était dû à un grossier mensonge impudemment répété. A ce spectacle, on se demande ce qu'il faut le plus admirer de l'effronterie du personnage ou de l'aveuglement de sesmaîtres. A la vérité, tout cela serait incompréhensible, si l'on ne savait comment Ripperda tenait la reine et ce que pouvait la reine a Madrid. « Il a la même protection qae le cardinal Alberoni * » : — c'est la phrase par laquelle on s'exphquait tout alors, c'est celle qui doit tout nous expliquer, même cette mainmise sur un royaume par ua étranger louche, métis de visionnaire et d'escroc, qui se jugeait lui-même, au moment où il prenait le pouvoir, en déclarant à un diplomate étranger « qu'il savait qu'une grande partie du monde le regardait comme un fou et comme un traître * »
1. Sartiiie à Adoucourt, Madrid, le 28 décembre 1725. A. E. Espagne 342.