Kœuigsegg à Charles VI le 19 et le 2) marà 1720. W. S. A
privilèges, garder enfin les places de la frontière française. Que resterait-il à mettre en bataille? A peine un corps d'armée de vingt ou ving-cinq mille hommes. La guerre aboutirait à un honteux désastre : il n'y avait là-dessus qu'un cri en Espagne*. Et si l'Empereur, ne recevant pas de subsides, ne fournissait pas les trente mille hommes qu'il devait envoyer à Philippe VI S'il refusait de participer à celle guerre engagée sans son consentement I Si les galions étaient enlevés par la flotte anglaise!...
Dans celte lamentable situation, Ripperda perdit le peu de logique et de bon sens qui lui restait encore. Ses conversations avec Kœnigseggtiénotent la déroute complète de ses idées. L'ambassadeur impérial, sur l'ordre de sa cour, lui recommandait de gagner du temps : conseil sage en lui-même, mais que les circonstances rendaient passablement ironique. « Certes, répondait Ripperda, je ne souhaite que cela ; si la guerre éclate, tout le monde m'accusera d'en être l'auteur et criera haro sur moi; pourtant, je fais tous mes efforts pour modérer le roi. Quelle malencontreuse inspiration j'ai eue d'aller lui raconter ces intrigues de Saint-Philippe, qui Font mis si fort en colère et l'ont rendu si belliqueux I En vain je lui ai représenté l'état du trésor. 11 me faut un an ou deux pour rétablir les finances, réorganiser l'armée et la flotte : j'augmenterai l'effectif, j'aurai soixante vaisseaux de guerre, je fournirai à l'Empereur tout l'argent qu'il voudra, nous nous réconcilierons avec la France, et alors nous ferons la guerre
1. Montgon etStalpartà Morville, le 14 mars 1726; Adoncourt a Morville, le 3 et le 17 février 1726. A.E. Espagne, 344. Kœaigsegg à Charles VI, le 19 mars 1726. W. S. A ^
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avec honneur et profit. Oui, gagnons du temps I » Un quart d'heure après, son esprit faisait une saute, ses chimères le ressaisissaient et il entonnait un air de bravoure : « J*ai pris mes mesures pour faire échouer une tentative des Anglais aux Indes ou sur les galions. Si les hostilités commencent demain, je ne serai pas embarrassé pour trouver l'argent nécessaire. Tout est combiné pour faire main basse sur les trente ou quarante millions d'effets anglais, français, hollandais, que porte la flotte d'Amérique. Que le roi George enlève quelques vaisseaux et il le paiera chèrement : en une campagne, l'Empereur le chassera de ses États allemands malgré toutes les escadres du monde ; nous lancerons le Prétendant en Angleterre des côtes de Biscaye, pendant que nous ferons une fausse attaque du côté d'Ostende. L'Empereur envahira la Prusse, et l'Espagne tiendra la France en échec M »
Kœnigsegg le laissait dire, rentrait chez lui et rédigeait une relation à l'Empereur, où il déclarait que M. le duc de Ripperda était certainement bien intentionné quoiqu'un peu incohérent, et une lettre particulière à Sinzendorf, où il taxait tout uniment ce grand ministre d'extravagance. Les autres ambassadeurs n'étaient pas d'un autre avis, et c'est à ce moment que Stanhope a dû faire la réflexion qu'il a placée un peu plus tard dans une de ses dépêches : « Les affaires sont conduites par un ministre sur la sincérité duquel on ne peut en aucune façon compter, et, ce qui est encore pis, qui n'agit sur aucun plan fixe, qui se trouve embarrassé des engagements
1. Kœnigsegg à Charles VI, le 19 et le 21 mars 1726, W. S. A.
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téméraires qu'il se voit dans l'impossibilité d'accomplir, et qui, par les contretemps qu'il a essuyés tant en Espagne que dans la plupart des autres cours de l'Europe, a perdu la tramontane et vit au jour la journée^ »
1. Stanhope à Newcastle, Madrid, le 11 avril 1720. A. E. Espagne, 344.
Nous avons noté les deux phases par lesquelles a passé Ripperda : d'abord, l'exaltation vaniteuse, les grands projets, les menaces inconsidérées; puis les déceptions, les embarras, les efforts maladroits et incohérents pour éviter une guerre désastreuse. Dès le milieu de mars, ilipperda s'est heurté aux difficultés de la situation créée par lui. Elles iront par la suite en croissant, avec des redites et des coups nouveaux, l'affolant tous les jours davantage et le poussant aux pires expédients.
C'est d'abord la cour de Vienne qui revient à la charge, représentant l'imminence de la guerre, la nécessité d'armer et de se forlifier par des alliances . elle réclame, comme premier versement des subsides dus à l'Empereur, un million d'écus; elle demande de l'argent pour acheter le Palatin, les électeurs de Mayence, de Trêves, de Cologne, de Bavière, de Saxe : tous ces princes sont disposés à se joindre .aux alliés de Vienne, ils ne peuvent demeurer neutres, ils deviendraient très dangereux s'ils passaient à l'ennemi; c'est à l'Espagne de fournir les sommes qu'ils exigent et dont le total monte à un million et demi de florins.
Kœnigsegg présenta le 4 avril ces demandes à Philippe V : le roi promit sans hésitation de donner les ordres nécessaires pour payer au moins à l'Empereur le million d'écus. Mais Ripperda, que l'am-
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bassadeur vit ensuite, ergota sur les subsides des princes allemands : il n'était pas nécessaire de solder ceux-ci en temps de paix, ni que l'Espagne fît avec eux des traités formels; en cas de guerre, on s'entendrait pour louer leurs troupes. Il chercha même à éluder la promesse de Philippe V pour le million d'écus. Une dispute faillit éclater. Kœnigsegg demanda une autre audience au roi, lui fit confirmer ses engagemenls et pressa de nouveau le ministre. Mais Ripperda évita encore toute réponse ferme : il comptait que les exercices de piélé de la semaine sainte, qui approchait, empêcheraient Kœnigsegg de voir le roi, et qu'il réussirait à traîner les choses en longueur jusqu'après Pâques. L'ambassadeur impérial dut en passer par là*.
Les politiques viennois, toujours à court d'argent, étaient prodigues de judicieux conseils. Bien qu'on soit forcé de préparer la guerre, faisaieat-ils dire à Madrid parleur représentant, on doit penser « à conserver la tranquillité de l'Europe et à gagner du temps, ce qui nous conviendrait très fort »; or c'est Puoion de la France et de l'Angleterre qui compromet la paix; il faudrait « séparer ces deux puissances Tune de l'autre ou mettre l'une ou l'autre hors d'état de nuire, en tentant une révolution en Angleterre ou quelque autre voie en France ». Et Kœnigsegg explique ce que pense sa cour de la réconciliation de la France et de l'Espagne, et du Prétendant. Très prudemment, à mots couverts, pour ne pas irriter Philippe V et Elisabeth, il insinue que la réconciliation est nécessaire, annonce que l'Empereur nom-