‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 7 sur 130 · Saint-Simon, Mémoires, t. 37, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, Mémoires, t. 37, p

Alliance, Philippe V obtint l'assurance que don Carlos suc<;éclerait, à Parme et à Florence, aux Farnèse et aux Médicis, quand ces deux maisons seraient éteintes. Il faut d'ailleurs se rendre compte que ce n'était là qu'une demi-satisfaction pour la reine. La succession promise pouvait, pour une foule de raisons, ne jamais échoir à l'infant. Mais cela donnait à Elisabeth un but précis. Désormais elle travailla obstinément à se faire payer le billet que l'Empereur lui avait signé, et qu'il aurait volontiers laissé protester. Elle seménageal'appuide la France et de l'Angleterre en Italie. Elle intéressa la maison d'Orléans à la fortune de don Carios, en demandant pour lui la main d'une fille du Régent, Mlle de Beaujolais. Comme don Carlos pouvait mourir, elle prit la précaution de stipuler que les duchés passeraient alors à ses frères : elle avait eu deus autres fils dont l'un, don Philippe, avait vécu, était là pour recueillir l'héritage en cas de malheur*. Elle poussa même plus loin la prudence. En 1723, elle exigea et obtint qu'on insérât dans le décret d'investiture éventuelle accordé parl'Empereurà don Carlos, que l'expectative des duchés s'étendrait aux enfants qu'elle pourrait avoir d'un second mariage après la mort de Philippe V : demande que la cour de Vi*^nne trouva cynique et indécente et qui en tout cas dénonce clairement l'égoïsme d'Elisabeth 2. Faut-il encore une preuve de cet égoïsme? Nous la trouverons dans une autre demande qu'elle fit faire à Paris en

1. Mémoire envoyé par Grimaldo aux puissances de la Quadruple Alliance, 26 janvier 1720, W. S. A.

2. Starhemberg à Charles VI, Londres, mars-avril 1723. W S. A.

1724 par le marquis de Monleleone : après la mort du grand-duc de Toscane et de si sœur, la princesse palatine, tous les biens allodiaux et acquêts de la maison de Médids, tous les apanages dont jouissait la Palatine passeraient à Elisabeth; de même, après la mort du duc de Parme et du prince Antoine, son frère, tous les biens allodiaux et acquêts des Farnèse. N'est-ce pas là le commentaire le plus frappant de la petite phrase de Saint- Simo:i : elle voulait faire de son fils t un s)uverain indépendant pendant la vie du roi, chez qui, après sa mo7H, elle pût se retirer et commande'C, * » ?

11 ne faut pourtant rien exagérer. L'amour maternel se confondait dans ses calculs avec les préoccupations personnelles. EUj se réjouissait pour ses enfants eux-mêmes de les voir brillamment établis; l'idée que sa tille, l'infante Marie-Anne-Victoire, fiancée à Louis XV, monterait sur le trône de France, ne lui tenait peut-être guère moins au cœur que la grande affaire des duchés italiens. A tout cela se mêlait encore un autre sentiment qu'il est nécessaire de noter, si Ton veut bien comprendre cette âme de femme: le sentiment Fariièse. Elisabeth aimait passionnément la maison dont elle était issue. Elle avait cette immense fierté du sang qui gonflait tous les petits dynastes italiens Elle chérissait et respectait infi:iiment le chef de la famille, son oncle François, le duc régnant de Parme. François Farnèse, privé A'en-

1. Projet de traité entre la France, l'Espagne et la Grande- Bretagne pour l'exécution de la Quadruple Alliance relativement à Vinfant don Carlos, remis par M. le marquis de Monleleone à Paris, le 21 octobre 1724, art. 21 du projet de traité. A. E. Espagup, 336,

fants, avait de son côté reporté son affection et ses espérances sur ceux d'Elisabeth, surtout sur don Carlos, son héritier. L'oncle et la nièce étaient enfiévrés d'un même rêve de grandeur qu'ils voulaient réaliser pour leur maison en la personne de don Carlos. C'était le duc qui dirigeait Texécution du plan; son influence à Madrid, l'importance de renvoyé parmesan, le marquis Scotti, la puissance delà cabale itahenne à la cour étaient autant de faits reconnus et escomptés parles cabinets étrangers*.

Tels étaient les principes de la politique de la reine.

L'intérêt de la reine primait à Madrid les intérêts nationaux, mais il ne les domina jamais au point de les annihiler complètement. En France, le conflit entre les intérêts dynastiques des Orléans et le bien de l'État était dans l'àme trouble el molle du Régent ; la lutte se réduisait à un combat intérieur, beaucoup moins violent, je pense, que chez les héros de Corneille. En Espagne, les conflits de ce genre mettaient aux prises deux personnes, la reine et le roi. Philippe V, dans la déchéance de son intelligence et de sa volonté, gardait le sentiment de ses devoirs de roi. Ce sentiment tenait au fond de son âme par de multiples racines: son affection pour don Louis et don Ferdinand, l'idée qu'il était responsable vis-à-vis de son héritier de lintégrité et de la grandeur de l'État, enfin sa reconnaissance envers la nation qui avait si vaillamment combattu pour lui et a laquelle il devait sa couronne. Or le parti nationul, après 1715, demandait qu'on reconquît les provinces demem-

1, Saiul-Simou, Mémoires, t. 37, p, 5 6.

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AU XVTII» SIÈCLE

brées de la monarchie et qu'on rendit à l'Espagne le bénéfice de ses colonies en faisant cesser aux Indes occidentales Texploitation anglaise. Ni sur l'une ni sur Fautre question les Espagnols n'avaient eu gain de cause. Philippe V, se conformant à la Quadruple Alliance, avait en 1721 renoncé par un acte solennel aux anciens États de TEspagne possédés maintenant par TEmpereiir; la même année, il avaitrenouvelé les privilèges commerciaux des Anglais dans les pays de sa domination. Les Espagnols s'étaient alors attachés, et d'autant plus obstinément, à obtenir la dernière satisfaction qu'il leur fût possible d'espérer, la rétrocession de Gibraltar. Ce point en effet restait réservé. Philippe V avait en poche une lettre par laquelle George I" s'engageait à lui rendre Gibraltar dès que les circonstances le permettraient; la promesse était un peu vague, mais le roi Pavait si bien prise au sérieux qu'il n'avait accordé aux Anglais le rétablissement de leurs privilèges commerciaux qu'à titre d'équivalent pour Gibraltar i. La nation se cramponnait à cette illusion et le roi se tenait pour engagé d'honneur à la satisfaire. Le premier ministre anglais, lord Sunderland, l'avouait en 1720, et il ajoutait qu'il comptait, pour triompher de cette opiniâtreté, sur l'influence de la reine, point préoccupée de Gibraltar et attachée seulement aux duchés italiens*. Sunderland marquait ainsi nettement l'antagonisme qui opposait la politique de la reine à la politique nationale. Le conflit n'avait pas encore éclaté

au grand jour, grâce à Péquivoque que le cabinet anglais laissait peser sur Gibraltar, mais fatalement il devait se produire. — Enfin Elisabeth avait à ménager chez le roi son profond amour de la France qui, dit Saint-Simon, « lui sortait de partout » *.

La politique du cabinet de Madrid était donc infiniment compliquée; déterminée surtout par l'intérêt de la reine, elle devait cependant ménager les intérêts nationaux et les sentiments du roi. Lorsque Philippe V et Elisabeth remontèrent sur le trône, au milieu de 1724, l'écheveau des négociations et des intrigues était enchevêtré de façon à ravir le diplomate le plus amoiireux de subtilité. On peut cependant essayer d'en démêler les fils. Il faut suivre pour cela les déUbérations des ministres qui s'efforçaient, au Congrès de Cambrai, de régler les derniers différends entre le roi d'Espagne et l'Empereur. Il faut surtout connaître la négociation secrète que la cour de Madrid poursuivait en même temps a Paris par le marquis de Monleleone '.

1. Saiut-Simon, Mémoires, t. 37, p. 3; [Instruction à Tessé, du 15 janvier 1724, lui recommande aussi de mettre à profit les bonnes dispositions personnelles du roi pour la France.

2. n est nécessaire de se rappeler que Philippe et Elisabeth ont continué à gouverner l'Espagne pendant leur abdication et que la politique espagnole a gardé ainsi son unité.

1. V. Baudrillart, Philippe V et la Cour de France, t. Il, p. 461, et p. 467 le texte de la lettre de George 1", datée du l«'juin 4721.

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