Kœnigsegg à Charles VI, le 15 et le 16 mai 1726. W. S. A
2. TpadiictioQ de l'abbé de Montgon, dans ses Mémoires, t. 1, p. 618-619, aux pièces justificatives, n» 10.
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Ripperda était congédié fort doucement, en termes honorables, avec une belle pension, sans qu'on lui interuit ni la cour ni la capitale. Il perdait le pouvoir, mais il avait gagné à son incroyable aventure une fortune et une situation qu'il n'avait pas auparavant; était-il donc si dur de vivre à Madrid « comme un grand* », avec la consolation d'avoir été un personnage et l'espoir d'être ramené un jour aux affaires par le jeu changeant des intrigues de cour ? Bien d'autres avaient passé par là. Malheureusement, il n*en allait pas si simplement avec lui. Il laissait derrière lui la trace de trop de tromperies et d'abus de confiance, il avait soulevé trop de haines, pour ne pas tout redouter et de la colère de ses maitres quand ils découvriraient ses méfaits, et de la rage triomphante de ses ennemis et du peuple quand ils le verraient abattu : craintes toutes naturelles , que sa vision grossissante des objets exagéra démesurément et qui s'exaltèrent jusqu'aux plus sombres chimères dans son cerveau échauffé et détraqué par cinq mois d'un travail désordonné et d'une perpétuelle tens on d'esprit. Après avoir roulé ses terreurs dans sa tète pendant une nuit et un jour, le misérable homme, ahuri, affolé, prit le parti le plus désastreux qu'il
1. Expression de Philippe V : il dit à Kœnigseiçg qu'il a accordé à Ripperda une pension de 3 000 pistoles pour qu'il puisse « vivre «omme un grand ».
pût prendre : le 15 au soir, caché dans le carrosse de Vandermeer, lise réfugia à l'ambassade anglaise, et de là il écrivit au roi : quoiqu'il n'eût rien à se reprocher, il avait voulu se mettre à l'abri de la populace et de ses ennemis particuliers; il sollicitait deux grâces : un passeport pour se retirer en Hollande, la permission pour son fils de gagner également la Hollande en prenant pour son voyage cinq ou six mille pistoles sur les fonds de l'ambassade; et il demandait à rendre compte à la Paz des sommes expédiées par lui à Vienne sans que personne en sût rien*.
Slanhope était à Aranjuez. En rentrant chez lui, dans la nuit, il y trouva Ripperda qui implora sa protection. Nous ne savons pas au juste ce qui se passa enlre les deux hommes. Ripperda fit-il un marché avec Stanhope et achela-t-il un asile au prix d'une trahison? Ou bien, tout simplement, — et ceci semble plus probable — se laissa-t-il, dans son désarroi, dont profita habilement rambassadeur, emporter plus loin que d'habitude par sa loquacité fanfaronne? Toujours est-il qu'il compléta les indiscrétions qu'il avait déjà commises au sujet des engagements secrets des cours de Vienne et de Madrid. Sans parler formellement du traité du 5 novembre, il en révéla les clauses. Il en dit même un peu plus qu'il n'y en avait réellement. 11 assura qu'un double mariage était arrêté entre les deux archiduchesses aînées et les infants don Carlos et don Philippe ; que Philippe V et Charles VI s'étaient engagés à secourir le Prétendant et à reprendre à TAnglelerre Gibraltar et Minorque; que la France
l. Kœaigsegg à Charles VI, le 16 et le 27 mai 1726. W. S. A|
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devait être démembrée, perdre l'Alsace, la Franche- Comté, la Bourgogne, la Navarre, leRoussiRon, bref toutes les provinces qu'elle avait conquises sur l'Espagne et sur l'Autriche. Stanhope, tout joyeux d'avoir acquis à si peu de frais des renseignements si précieux, lui assura l'asile inviolable de l'ambassade \
Le 16, à midi, l'ambassadeur d'Angleterre se rendit au Palais. Il expliqua au roi qu'il avait accordé sa protection au duc de Ripperda, après s'être assuré qu'il n'était plus ministre et qu'il n'était accusé d'aucun crime. Philippe V se contenta de lui demander sa parole de ne pas laisser échapper le fugitif. On n'en mit pas moins des gardes à tous les passages conduisant à l'ambassade.
Le lendemain, le marqufs de la Paz alla voir Ripperda. Il lui remontra l'imprudence de sa conduite, l'interrogea sur le montant et la destination des sommes qu'il avait fait passer à Vienne à l'insu du roi, lui redemanda enfin les papiers qu'il avait et, en particulier, les écrits secrets et autographes du roi et de la reine. Le duc répondit qu'il avait laissé à son fils, à Vienne, toute sa correspondance, comme appartenant à l'ambassade ; il ne put donner aucune explication claire pour l'argent; il protesta de nouveau de son innocence, supplia que le roi lui conservât sa pension et réitéra sa demande de passeport.
Cette insistance pour quitter l'Espagne attisa les
1. Je n'ai pas retrouvé la relation de Stauhope sur ces événements; j'en parle d'après Coxe, Histoire de l'Espagne sons les rois de la maison de Bourbon, IH, p. 179. Stanhope, ajoute Coxe, envoya immédiatement son secrétaire Keene à Londres, pour avertir verbalement sa cour; il mit par écrit les révélitions de Ripperda et confia le papier à un ami sûr. C'est ce procès-verbal qu'a vu Coxe.
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soupçons. Philippe V voulut faire persuader à Ripperda, par Stanhope, de se remettre librement entre ses maiiis, promettant de le proléger contre toute violence. Stanhope, ayant tiré du malheureux ce qu'il voulait, ne songeait plus qu'à se débarrasser de lui : mais il ne voulait pas le chasser de force, il obtint qu'il se laisserait conduire dans un couvent, sous sa sauvegarde, si le roi agréait cet expédient. Tous les ambassadeurs, Kœnigsegg lui-même auquel Stanhope fit appel, essayèrent d'amener le roi à ce moyen terme : il importait d'éviter une violation de l'ambassade anglaise. Mais Philippe V, très irrité, inquiet aussi des secrets que Kipperda pouvait dévoiler à Stanhope, exigea qu'on lui livrât son ancien ministre. Après plusieurs jours de pourparlers inutiles, il fit prendre par le Conseil de Castille une décision, portant que le crime de lèse-majesté dont s'était rendu coupable le duc de Kipperda le rendait inapte à jouir de l'asile des ambassades. Le 24 mai les soldats envahirent l'ambassade anglaise, malgré les protestations de Stanhope, et en tirèrent de force Ripperda. Il fut conduit sous bonne escorte au château de Ségovie, — la prison a'État où avait été enfermé François 1"'.
Ce qu'avait prévu Ripperda arriva : toutes ses trames furent dévoilées. Vandermeer et Stanhope, en demandant des réponses à des ouvertures dont nul n'avait connaissance à la cour, firent connaître les négociations secrètes avec les deux puissances maritimes. On vit arriver au palais le brave Stalpart, tout gonflé d'importance, avec la copie de sa lettre à Mor-