‹ Une cour et un aventurier au XVIIIe siécle [microform]. Le Baron de Ripperda, d'après des documents inédits des archives impériales de Vienne et des archives du Ministère des affaires étrangères de ParisChapitre 83 sur 130 · Chénier, ibidem · texte numérisé non relu

Chénier, ibidem

de flatter ses passions et ses caprices. Ministre, il ne songe qu'à se maintenir au pouvoir par la ruse et le mensonge et à piller le trésor. LMntérét personnel le plus mesquin est, en tout, son unique mobile. Mais à défaut de la noblesse des vues, a-l-il possédé la science des moyens et fut-il au moins habile artisan dans l'édification de sa propre fortune? On ne peut même pas lui reconnaître ce mérite. Le succès de sa mission à Vienne n'est qu'apparent : sa méthode de concessions honteuses d'abord, de chantage grossier ensuite, n'a arraché à l'Empereur pour le mariage si désiré de don Carlos avec Marie-Thérèse que la promesse la plus vague et la plus trompeuse. Pour obtenir de Charles VI des fiançailles formelles et publiques, il fallait une guerre dont la cour de Vienne ne voulait point et que l'Espagne épuisée était hors d'état de soutenir. L'absurdité de cette politique devait fatalement apparaître un jour, de même que devaient se découvrir les mensonges en partie double par lesquels il avait obtenu ses charges, ses honneurs et sa situation de ministre universel. Son élévation ne pouvait donc être qu'éphémère. Il a lui-même précipité sa chute, avant que l'heure eût sonné, par son aberration orgueilleuse, son exubérance fanfaronne, son incoercible loquacité. Et retombé à l'existence vagabonde des coureurs de fortune, il est allé finir en renégat sur la terre d'Afrique. En sa vie il a eu une vue juste, mais banale et qui ne prouve point une perspicacité supérieure, à savoir qu'on pouvait arriver à tout, en Espagne, en servant la reine, — et il a trouvé une occasion : quand on lui a confié sa mission de Vienne. Il a poussé ce calcul et exploité cette chance avec une

AU XVUl* SIÈCLE

rage d'ambitieux forcené, mais sans habileté réelle, et s'il s'est un instant élevé un peu haut, c'est uniquement pour s'être délesté de tous scrupules.

Voilà un coquin fort vulgaire. Il vaut mieux, pourtant qu'il ait existé. Justement, parce qu'il a été outrageusement malhonnête et ridicule, il peut servir à éclairer un fait historique qui n'est pas sans intérêt. Il démontre quelle fut au fond la raison d'être des ministres aventuriers au commencement du xviii« siècle. Us sont arrivés au pouvoir, non par une supériorité quelconque de talent ou de caractère, mais grâce au malheur des temps et parce que les princes avaient besoin d'eux pour servir leurs intérêts privés et leurs calculs domestiques. La question de succession à la couronne de France a produit Dubois, les duchés italiens Alberoni, le mariage autrichien Ripperda. Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que ce fait soit particulier aux gouvernements d'ancien régime et qu'il y ait là une tare spéciale de l'absolutisme. L'époque qui a vu le triomphe de Dubois, d' Alberoni et de Ripperda, a assisté aux scandales de la Compagnie du Sud. La constitutionnelle Angleterre a été alors mise au pillage, et impunément, par ses députés élus et ses ministres responsables. C'est que tout était permis à un bon whig, ennemi 'du Prétendant et du papisme. Le gouvernement était vicié ici par l'égoïsme de parti, de même que la par Végoïsme du prince.

De sorte que, après avoir constaté que l'aventurier apparaît lorsque rinlérêt du maître cesse de se confondre avec l'intérêt de l'État, nous formulerons la même vérité, sous une forme à peine différente, en disant : où l'intérêt du parti dominant prévaut sur

les intérêts généraux de la nation, là triomphe le politicien.

Politiciens et aventuriers sont également malfaisants, si du moins on lient pour nécessaire le mainlien du principe qu'ils ruinent : le principe de l'autorité.

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