MARIAGE DE LUCRÈCE
E duc de Gandia, remis de sa blessure, était révenu dans les premiers jours de
février 1497 pour se rencontrer avec Conzalve, alors capitaine général des troupes
espagnoles dans le royaume de Naples. Celui-ci venait à la requête du pape pour reprendre Ostie et amenait six cents cavaliers et mille fantassins, maïs si mal armés et si pauvrement vêtus, que les ennemis, dit plaisamment l’envoyé vénitien, n’auraient eu aucun profit à les faire prisonniers (19 février 1497). Pourtant Conzalve et sa piètre armée furent reçus à Rome avec des transports de joie ; il se rendit au Vatican chevauchant entre le fils et le gendre du pape qui lui fit grand accueil. La prise d'Ostie lui importait tant ! Deux jours après, Conzalve se mettait en route. Le 24 février 1497, Pietro Isvaglies, archevêque de Reggio, gouverneur de la ville de Rome, alla le rejoindre. Dangereuse décision. Il emmenait des milices italiennes, et Espagnols et Italiens ne s’entendaient nullement; les uns ne souhaitaient rien tant que l’échec des autres. Aussi se contenta-t-on de bombarder la ville. Le pape avait envoyé cinq navires pour bloquer le port (4 mars 1497).
Heureusement pour les alliés, le défenseur de la place, Menno da Guerra, manquait d'énergie ; il demanda à capituler etse livra à la discrétion du pape, mais celui-ci le fit remettre au général espagnol, qui tenait à faire une entrée à Rome de triomphateur romain, traînant Menno enchaîné à sa suite.
Pour le récompenser du service éminent qu'il venait de lui rendre, Alexandre VI voulut lui offrir une palme le jour des Rameaux, mais il la refusa, car il aurait dû la
1. Pietro Isvaglies, Usuali,ou Usuagies, ou Isualles, né à Messine Rome en septembre 1496 en remplacement de Giovanni de Valles d’humble origine, fut créé archevêque de Reggio et gouverneur de 11 le demeura jusqu'en 1501
recevoir en second, après le duc de Gandia. En conséquence, la rose d’or parfumée de musc lui fut remise 1.
Le 16 mars 1497, Alexandre ,VI alla à cheval à Ostie inspecter sa conquête.
On raconta dans la ville que Conzalve, comme naguère l’envoyé espagnol, avait reproché au pape sa vie dissolue et lui avait recommandé d'imposer à l’Église et surtout à la Curie une réforme sérieuse. Justement le bruit courait alors qu’Alexandre VI venait d’avoir un nouvel enfant d’une femme que son propre père lui avait livrée. Elle était mariée. Le mari poignarda son beau-père et fut exilé.
D'autre part, dona Sancia, la femme de Jofré, se conduisait fort mal. Les bruits les plus fâcheux circulaient sur elle.
Le peuple romain commençait à trouver que la cour pontificale passait les bornes ; la faveur des Espagnols l’exaspérait ; les crimes se multipliaient, la vie devenait de plus en plus difficile et ce n’était pas trop de la garde de trois mille Espagnols que le pape entretenait au Borgo pour assurer sa sécurité. Le 15 février 1497, pour donner un semblant de satisfaction, il avait dû publier une ordonnance obligeant les soldats corses, gascons, bourguignons, allemands, sans emploi, qui se trouvaient dans la ville, d’en sortir dans un délai de deux jours. Le vendredi saint (24 mars 1497), il y eut un soulèvement ; le peuple s'assembla au Campo di Fiore, on cria qu'il fallait lapider les Espagnols et le pape ; quelques cardinaux accoururent qui parvinrent à calmer cette agitation.
On apprit alors, le jour de Pâques, que le gendre du pape, Giovanni Sforza, duc de Pesaro, venait de quitter Rome subrepticement. Depuis quelque temps déjà le pape désirait rompre son mariage, mais lui s’y refusait. Un soir que son camérier Giacomino se trouvait dans la chambre de Lucrèce, on annonça le cardinal César ; elle fit cacher le camérier derrière une tapisserie et César exposa en détail comment on allait s’y prendre pour faire disparaître le duc. La scène était peut-être arrangée. Mais Sforza aussitôt instruit avait vu trop de choses à la cour pontificale pour ne pas s'inquiéter ; il gagna Pesaro sans débrider, soit que Lucrèce lui en eût fourni le moyen, soit qu'il eût prétexté des dévotions à S. Onofrio pour sortir de la ville sans provoquer les soupçons. Les deux versions existent. Quoi qu'il en soit, le but du pape et de son fils était atteint.
Deux mois après, le 4 juin 1497, Lucrèce, accompagnée de ses femmes, se rendit à cheval au couvent S. Sisto, près de la voie Appienne ; c'était un très ancien couvent appartenant à l’ordre de Saint-Dominique. Voulait-elle devenir nonne, s’enfuyait-elle, obéissait-elle à son père? Le public, renchérissant sur les scandales trop réels qui se succédaient au Vatican, racontait que ses deux frères, Gandia et César, se disputaient sa possession, comme ils s'étaient disputé celle de dona Sancia ; on allait même jusqu’à insinuer qu’elle fuyait son père. L’orateur de la maison d’Este écrivait au cardinal Ippolito qu'on murmurait bien des choses qui ne se pouvaient confier à une lettre, et Burchard rapporte qu’on imaginait de singulières histoires. Les cours italiennes furent toutes
1. Le pape l'avait bénite le 5 mars sans dire à qui il la réservait, Elle avait coûté 237 ducats.
informées que de détestables événements se passaient dans l’entourage du pape auquel lui-même n'était pas étranger.
Le cardinal Péraud, qui s’était retiré à Pérouse, disait à l’orateur florentin Alessandro Braccio quelque temps auparavant (lettre du 8 avril 1497) qu'il frémissait à l’idée d’aller vivre à Rome.
Il se peut que César qui, dès ce moment, rêvait à se créer un État, ait voulu éloigner de sa route un obstacle. Le jeune duc de Pesaro était précisément un des princes qu’il comptait déposséder.
Le 24 mai 1497 eut lieu un consistoire secret dans lequel César fut nommé par le pape légat à Pérouse ; il se trouvait ainsi rapproché du champ de ses futures opérations. Suivant la coutume, les cardinaux l’accompagnèrent jusqu’à ses appartements pour l'y complimenter. Son ambition se révélait peu à peu. Sur la garde de son épée, il fit graver des inscriptions où il était fait allusion à Jules César, celle-ci entre autres : Cum Numine Caæsaris omen.
Si le pape poussait ainsi César, il ne négligeait pas les intérêts de Giovanni. Le 7 juin 1407, il érigea la ville et le territoire de Bénévent en duché et l’attribua au duc de Gandia. Pas un des cardinaux ne protesta ; il est vrai de dire que les opposants avaient fui. Le pape lui octroya également Terracine et Ponte Corvo, à lui et à ses descendants. Deux jours après, César reçut mission de se rendre avec lui à Naples, en qualité de légat, pour y couronner le roi Federico. Les deux frères devaient partir ensemble en juillet et revenir en septembre, afin que le duc de Gandia pût conduire en Espagne sa sœur Lucrèce dont le mariage avec le duc de Pesaro avait été annulé. Les Colonna et les Savelli s’étaient rapprochés de Gandia, ainsi que le cardinal Ascanio; il était en passe, comme le cardinal César, de devenir un des plus puissants seigneurs d'Italie. Quand il sortait, il faisait montre d’un luxe exorbitant ; il portait des colliers nombreux et magnifiques; sa toque était ornée de joyaux. Il déployait dans son intérieur un grand amour pour le luxe et la dépense ; ses revenus sans cesse accrus, et qui étaient immenses, y suffisaient à peine.