‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 108 sur 203 · ASSASSINAT DU DUC DE GANDIA · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DU DUC DE GANDIA

Le mercredi 14 juin 1497, César et son frère Giovanni avaient dîné avec quelques amis chez leur mère Vannozza dans la petite propriété qu’elle possédait près de S. Pietro in Vincoli?. Le repas fini, ils partirent ensemble sur leurs mules; arrivé près du palais de la vice-chancellerie, où résidait alors le cardinal Ascanio, Gandia demanda à son frère la permission de le quitter « pour aller se réjouir un peu ». Il ne garda avec lui qu’un seul serviteur et prit en croupe un homme masqué de noir qui, depuis un mois environ, le

1. GREGoROvIUS, vol. IV, p. 145, n. 14. Le passage a-t-il été copié vol. I, col. 369. Grecorovius, Lucrèce Borgia, vol. I, p. 88. exactement? Cf. Pastor, vol. V, p. 471. — BurcHARD, éd. Thuas- 2. Elle l’avait achetée 500 ducats en 1493. Elle était voisine aussi ne, vol. Il, p.668. Appendice. Lettre du8avtilr496.—Sanuro, des. Lucia in Selci.

fréquentait en secret, et était venu le rejoindre pendant son repas. Tous trois partirent dans la direction de la place Giudea ; là, Gandia dit à son serviteur de ne pas le suivre et de l’attendre ; si après une heure il ne le voyait pas revenir, il s’en retournerait au Vatican.

Le lendemain matin, ni lui ni son serviteur n'étaient de retour. Le pape prévenu s’inquiéta mais, croyant à quelque fugue, il recommanda qu’on tînt la chose secrète. Le soir venu, on découvrit le serviteur, qui, mourant avait été transporté dans une maison dela place Giudea et ne put donner que des indications très vagues. Le bruit s’accrédita aussitôt, grâce à cette intuition mystérieuse des foules, que le duc avait été assassiné et jeté au fleuve.

Aussitôt, le pape fit entreprendre des recherches. Un marinier, Giorgio Schiavo, qui avait la garde d’un bateau de charbon amaré au port de Ripetta, près du mausolée d’Auguste, raconta que, dans la nuit du mercredi au jeudi, à l'endroit où l’on précipitait les immondices dans le Tibre, il avait aperçu deux hommes descendre d’une ruelle jusqu’à la berge, regarder à droite et à gauche et s’en retourner ; deux autres hommes arrivèrent peu après, firent comme les premiers et donnèrent un signal. Alors survint un homme à cheval qui avait en croupe, en travers de la selle, un cadavre ; les autres hommes vinrent soutenir ce cadavre de part et d'autre. On plaça le cheval la croupe au fleuve; le cadavre, balancé par les pieds et par les bras, fut jeté aussi loin que possible dans le fleuve. L'homme à cheval demanda : « L’avez-vous bien lancé dans le courant, est-il allé au fond? — Oui, seigneur », lui fut-il répondu. Quelque chose de noir flottait. « Qu’est-ce? demanda l’homme à cheval? — C’est le manteau. » Tous les cinq se mirent à jeter des pierres dessus pour le faire enfoncer. Et ils se retirèrent.

Comme on demandait au marinier pourquoi il ne s'était pas empressé de révéler un fait aussi important, il répliqua qu’il avait vu jeter ainsi au Tibre plus de cent cadavres sans que jamais personne ne s’en fût préoccupé.

Près de trois cents pêcheurs et nageurs furent aussitôt chargés de retrouver le cadavre. Une récompense de 10 ducats était promise à celui qui le ramènerait. Les railleurs dirent que le « pêcheur des âmes » faisait maintenant repêcher son fils 1. Sannazar composa ce distique :

Piscatorem hominum ne te non, Sexte, putemus Pascatoris natum retibus ecce tuum.

Que tu sois un pêcheur d'hommes, Sixte, nous ne pouvons ne pas le croire, Puisque tu es le pêcheur de ton fils dans tes filets ?.

Le surlendemain seulement, vers le milieu du jour, le corps fut retrouvé au milieu d’herbages, tout habillé avec son manteau de velours, son pourpoint, ses chaussures gar-

1. L'ambassadeur mantouan parle de cette plaisanterie dans une 2. Des sonnets analogues coururent la ville; R. Renier en a donné de ses lettres, le 16 juin 1497. Voir planche XXIII [Le pécheur): deux dans le Giornale Stor. della Lett. Ital., 1888, p. 34 et 306.

nies d’éperons, son poignard et, à sa ceinture, une bourse contenant 30 ducats. Il portait neuf blessures à la gorge, à la tête, aux cuisses. Celle du cou seule était mortelle. On le transporta en barque au château Saint-Ange, où il fut lavé et habillé dans le costume de capitaine de l’Église, et le pape vint le voir. Son désespoir fut poignant et bruyant. On entendait ses cris jusque sur le pont ! Ce qui aïgrissait sa douleur, c’était de penser que son enfant avait été jeté au fleuve au même endroit que les ordures. Il s’enferma ensuite dans sa chambre, ne voulant recevoir personne et, durant trois jours, refusa de manger. Ce ne fut que le dimanche que, sur les instances des cardinaux, il consentit à se reprendre à la vie !.

Vers le soir, on plaça le cadavre dans un cercueil ouvert pour le transporter à S. Maria del Popolo ; le cortège suivit le bord du Tibre et passa par l'endroit précisément d’où le duc avait été précipité dans le fleuve. Deux cents torches étaient portées autour du cercueil, honneur tout à fait exceptionnel, car, généralement, on n’en allumait qu’une vingtaine ; le clergé suivait en pleurant. L’attitude du peuple était diverse ; il considérait avec curiosité le visage de ce jeune prince de vingt ans qui paraissait dormir et dont la fin mystérieuse rendait le sort plus pitoyable. Les uns cachaïent leur joie, les autres faisaient éclater leur peine. Les soldats espagnols rangés sur le parcours, l'épée nue, maintenaient le bon ordre, jurant et pleurant. En signe de deuil ou de crainte, la plupart des boutiques étaient fermées.

Lecorps fut inhumé dans une chapelle appeléetantôt S. Lucia, tantôt Della Madonna, tantôt Del Corpo di Cristo,que Vannozza avait fait orner de fresques par le Pinturicchio *. On y dit des messes jusqu’en 1736 en mémoire d’elle et de ses enfants à.

Les recherches les plus minutieuses furent entreprises pour découvrir les auteurs du meurtre ; le barigel fit fouiller les maisons où fréquentait le duc, plusieurs personnes suspectes furent mises à la question ; on compromit la réputation de femmes fort honnêtes.

Ces investigations demeurèrent sans résultat. Alors, l’imagination de la foule se donna libre carrière. On avait retrouvé la mule de Gandia près du lieu où son cadavre avait été lancé dans le Tibre ; donc, le crime avait dû être perpétré dans le voisinage, c’est-à-dire dans une région toute dévouée aux Orsini. En conséquence, on les accusa du meurtre d'autant plus vivement qu’il y avait grande haine entre le duc et eux. D’autres l’attribuèrent au cardinal Ascanio, dont le majordome avait été récemment assassiné au Vatican et qui d’ailleurs était l'ennemi des Borgia. L'homme masqué était, assurait-on, un

1. SANUTO, vol, I, col. 651, 658. — Arch. Soc. Rom. di Stor. Pat., voi XI, p. 206. — MALIPIERO. — BURCHARD, vol. II, p. 42.

2. Le contrat se trouve dans l’Archiv. Soc. Rom. di Stor. Patria, vol XXVIII, p. 464.

3. Elle a disparu depuis, comme la plupart des souvenirs romains des Borgia. Bartolomeo Piazza dit, dans la Gerarchia cardinalzia (1793) qu’il vit dans l’église S. Maria del Popolo un tableau représentant Alexandre VI et tous les siens.

La tradition voulait que la chapelle S. Lucia eût appartenu à

la famille Borgia ; elle aurait contenu un tableau de Sebastiano del Piombo où se trouvaient représentés plusieurs Borgia. Vannozza fut ensevelie dans cette chapelle ainsi que son fils le duc de Gandia. Alexandre VII fit transformer cette chapelle. P. RAFFAELE CoLaAnNTUONI, La Chiesa di S. Maria del Popolo (1099-1890), Rome, 1899.

Sur les conseils du frère Gaudenzio Borgia, Vannozza légua à l’église, le 4 décembre 1503, une maison qu’elle possédait place Pizzo di Merlo, s’en réservant l’usufruit.

nommé Giacomo à son service. Pendant quelque temps, cette opinion prévalut, tout invraisemblable qu’elle fût. On penchait aussi pour une vengeance amoureuse. L'orateur du marquis de Mantoue rapporte que le duc était désespérément amoureux dela fille du comte Antonio Maria della Mirandola et fut attiré dans un guet-apens par un rival.

Toutefois, les suppositions prirent un autre cours lorsqu’on sut que le pape, au bout de quinze jours, avait fait clore l’enquête. Dans le premier paroxysme de sa douleur, il s'était écrié qu’il connaissait l’assassin, mais sans révéler qui c'était. Ensuite, il affirma qu’il l’ignorait, d’où l’on conclut qu'il ne le connaissait que trop et qu’il s'agissait d’un membre de sa famille. Était-ce le duc de Pesaro ou le cardinal César? Machiavel, comme la plupart des contemporains, n'hésite pas. Il écrit dans une lettre adressée au Dix de la Balia : « La cause de sa mort resta quelque temps cachée, mais enfin on eut la certitude que le cardinal de Valence avait commis lui-même ou fait commettre ce crime, par envie et par jalousie, au sujet de Mona Lucrezia. »

Il est certain, incontestable que Giovanni gênait son frère, sinon en amour, du moins en politique. Son père le préférait parce que, disait-on, il avait même visage et même regard. Ils poursuivaient le même but. César avait embrassé la carrière ecclésiastique faute de mieux, mais il voyait bien maintenant qu’elle ne pourrait le mener loin et qu’à cause de sa naissance illégitime, il lui était interdit de songer à la papauté. La voie séculière lui paraissait bien plus fructueuse, il songeait déjà à dépouiller la pourpre cardinalice. On peut donc soupçonner sans invraisemblance qu’il ait résolu de supprimer en son frère un obstacle. Trois ans plus tard, personne n’en doutait plus en Italie, d’autant que l’on voyait alors à plein son caractère, quelle avait été sa carrière après l’assassinat et quelle elle aurait été si le duc de Gandia avait vécu.

Il se peut donc que les deux versions, amoureuse et politique, soient exactes et que César ait profité ou même ménagé une intrigue pour se défaire de son frère 1.

Le lundi qui suivit cet événement, le 19 juin 1497, eut lieu un bien étrange consistoire, un consistoire consacré aux lamentations paternelles et aux condoléances officielles. Seul le cardinal Ascanio n’y assista pas ; il s'était enfermé dans son palais et ne voulut pas en sortir. Alexandre IV exhala sa douleur, disant que son fils était mort, que le ciel avait voulu châtier ses propres péchés et non ceux de son enfant qui ne méritait pas une fin si atroce, qu’on ne devait accuser ni César ni Jofré, ni le duc d’Urbino, qu’on avait dit que l'assassin était le seigneur de Pesaro, mais qu’il n’en savait rien, que s’il avait sept tiares, il les donnerait volontiers pour racheter la vie de son fils, que rien ne l’intéressait plus, ni la papauté, ni l'existence, qu’il n’avait plus qu’une pensée, la réforme de l’Église, car, même en son angoisse, il ne perdait pas son habileté politique. Il parla même d’abdiquer.

L'ambassadeur d’Espagne, Garcilasso de la Vega 2, se leva alors et, après avoir témoigné sa sympathie au pape, excusa la cardinal Ascanio de son absence, le lava de

1. À. LEONETTI, Papa Alessandro VI, vol. II, p. 229. dans la guerre de Grenade, Père du célèbre poète, ami du roi 2. Il était à Rome déjà depuis plus d’un an. Il s'était distingué Ferdinando, sa réputation de diplomate était grande.

l'accusation d’avoir trempé dans l'assassinat et d’être devenu le chef du parti des Orsini et expliqua que, s’il n’était pas venu, c'était par crainte des Espagnols. À quoi le pape répliqua qu'il ne l'avait jamais soupçonné. Ascanio avait d’ailleurs chargé l’envoyé espagnol de présenter à Alexandre VI ses condoléances et de renouveler ses protestations, affectueuses de dévouement. Les ambassadeurs parlèrent ensuite chacun à leur tour, adressant au pape des paroles de condoléances, et le consistoire s’acheva dans les larmes.

Le même jour, le pape informait les princes et les souverains de la chrétienté de son malheur et de la résolution qu’il venait de prendre de réformer l’Église et le Vatican. Le seul souci d’expier les fautes pour lesquelles la Providence l'avait châtié, disait-il, en le privant de son enfant, le poussait-il à cette déclaration? Voulait-il pallier le scandale qui allait se propager à travers l’Europe ? La suite montra qu’il n’avait pas une intention bien ferme de mener à bien la réforme. Toujours est-il qu’il annonça que désormais il ne vendrait plus de bénéfices mais les attribuerait aux plus dignes, qu’il obligerait les cardinaux à ne plus posséder qu’un seul évêché, à n’avoir pas plus de 6 000 ducats de revenu et à ne garder à leur service que cent soixante personnes. Les souverains lui répondirent par des paroles de consolation ; le cardinal Giuliano lui-même, réfugié à Carpentras, lui écrivit que la mort de Giovanni l’affligeait autant que si ç’avait été celle de son propre frère. Il préparait dès lors une politique de rapprochement.

Le pape voulut donner un commencement d'exécution à ses engagements.

Une congrégation de six cardinaux fut créée par lui,avec mission d'étudier les remèdes à apporter à la situation de l’Église ; elle s’assembla régulièrement chaque matin au Vatican. Les cardinaux absents furent convoqués pour novembre en vue de consistoires importants. On eut un moment les plus belles espérances. On répétait que le pape avait ordonné à son fils Jofré de se retirer dans sa principauté de Squillace, que Lucrèce serait envoyée à Valence, qu'on ne verrait plus au Vatican d’enfants du pape. Mais, dès qu’Alexandre VI eut connaissance des premières conclusions de la commision, il déclara qu’elles portaient atteinte au pouvoir absolu du souverain pontife et suspendit ses travaux. Bien plus, le cardinal Sclafenati étant mort le 9 décembre 1497, il transféra à César ses bénéfices s’élevant à 12 000 ducats.

Le cardinal Ascanio demanda au pape une audience ; sa méfiance était telle pourtant qu’il ne se rendit auprès de lui que lorsque sa sécurité eut été garantie par l'Espagne et Venise ; mais alors, il passa quatre heures en conférence avec lui ! Cette démarche accomplie, il partit aussitôt pour Grottaferrata dans les monts Albins, revint en août pour assister le cardinal Lunate à ses derniers moments (5 août 1407) et revit le pape, mais se retira à Loreto dans les premiers jours de septembre.

Le 22 juillet 1497, César partit avec Burchard pour aller couronner le roi de Naples ; la cérémonie eut lieu le 10 août. Le 6 septembre, il rentrait à Rome. Les cardinaux se rendirent au-devant de lui jusqu’à S. Maria Nuova au Forum. Le pape le reçut offciellement en consistoire, l’embrassa selon le cérémonial accoutumé, maïs ne lui adressa pas une seule fois la parole. On le remarqua ; l'opinion qui faisait de César le meurtrier

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