VANNOZZA. — ARMURE FÉMININE. — OBJETS RELIGIEUX
PORTRAIT PRÉSUMÉ DE VANNOZZA CATTANEI, par Girolamo CUIRASSE FÉMININE, d’après l'ouvrage Caterina Sjorza da Carpi. Villa Borghèse, à Rome. (Phot. Anderson.) du comte Pasolini. Musée de Milan.
] CROIX D'ARGENT. Église de Castione. Lombardie. MARTEAU JUBILAIRE AVANT APPARTENU AU CARDINAL (Phot. Alinari). GIOVANNI BORGIA. Musée du Louvre. (Phot. Giraudon.)
UNE COUR PRINCIÈRE AU VATICAN. PI. 26, page 216.
de son frère s’en trouva renforcée. Cependant, Alexandre VI lui fit remettre les meubles et les bijoux de Giovanni afin qu’il les conservât pour le fils de celui-ci ; on les estimait 30 000 ducats ; sa femme, Maria Enriquez, demeurée en Espagne, en réclama 50 000 qu’elle obtint par un acte signé au Vatican le 19 décembre 1497. Son filseut une nombreuse descendance 1 ; elle compta un saint, Francesco, quatrième duc de Gandia, qui fut le troisième général des Jésuites et grand d’Espagne (1510-1572). Le duc de Lerme, ministre de Philippe III, fut le petit-fils du saint.
Une terreur superstitieuse planait sur la ville ; on racontait que des lamentations se faisaient entendre dans le palais pontifical et dans le château Saint-Ange, qu'on y voyait apparaître des lueurs, qu’une bande de démons s'était abattue dans l’église Saint- Pierre et qu’elle semblait le soir, comme illuminée et presque en feu.
Le pape, ne pouvant plus vivre au Vatican, se réfugia au château. Mais, là aussi, les manifestations célestes le poursuivirent ; la foudre tomba sur la poudrière et la fit sauter le 29 octobre 1497 ; des blocs de pierre furent projetés au loin, jusque de l’autre côté du fleuve, sur la banque Spannocchi. Il y eut plusieurs blessés. La statue de l’archange Saint-Michel, qui dominait le monument et dont l’épée tendue vers le ciel avait peut-être attiré la foudre, disparut. La foule fut persuadée qu’elle s’était envolée ?,
En décembre, on entendit plusieurs fois du haut du château une voix retentissante ; la cour du pape et lui-même eurent grand’peur, car ce ne pouvait être que « l'esprit » du duc de Gandia qui réclamait justice. En février 1498, le pape n’osait pas encore rentrer dans son palais.
IMMORALITÉ GÉNÉRALE. — DEUXIÈME MARIAGE DE LUCRÈCE. — CÉSAR DÉPOUILLE LA POURPRE.
À Rome et en Italie, on apprécia fort l’habileté avec laquelle le crime avait été commis et l'adresse de ses auteurs à se dissimuler ; on ne le réprouva pas.
L’amoralité était générale. La cour pontificale était aussi corrompue que la ville. Les prélats, dépensiers et besogneux malgré leurs immenses revenus, cherchaient à s’enrichir par tous les moyens. Quelques-uns étaient démasqués, mais combien d’autres trafiquèrent toute leur existence des choses saintes! Giambatista Ferrari de Modène, qu’on surnommait le Cerbère de la Curie, fut mis en défaut plus d’une fois sans doute à.
Le 9 octobre 1497, l'archevêque de Cosenza, Bartolomeo Flores, fut convaincu d’avoir fabriqué de fausses bulles et accordé indûment des dispenses. Le pape fit décider en consistoire qu'il serait arrêté, dégradé, dépouillé de ses titres et de ses fonctions,
1. Né en novembre 1404, il fut le troisième duc de Gandia 3. Sur l’immoralité de ce temps, voir entre autres DANTE DEL RE, et épousa Juana de Aragon, fille de l'archevêque de Saragosse, Düiscorso critico sui Borgia, dans Arch. Soc. Rom. di St. Patria, bâtard de Ferdinand le Catholique. vol. IV, p. 89. — BurckaArpT, La civilisation en Italie. —
2. Plus de quinze personnes furent blessées. Le dommage dé- J.-Ap. Symonps, Renaissance in Italy. — GREGOROvIUS, Lucrèce
passa 30 000 ducats. BurcHARD, Nouv. éd., vol. IT, p. 58. Borgia.
condamné à la prison perpétuelle ; il fut livré au bras séculier ; néanmoins, le barigel le laissa au château Saint-Ange, prison pontificale, où 1l se trouvait. Le 28 octobre, on le conduisit vêtu d’une gonnelle de drap blanc grossier tombant au-dessous des genoux, d'un caban d'’étoffe verte, avec un bonnet blanc sur la tête et un grand crucifix de bois entre les mains, dans un cachot qu’on nommait San Marocco et qui était un horrible réduit dont Benvenuto Cellini ne parle qu'avec horreur. On n’en sortait jamais vivant. Là, ne recevant que trois pains tous les trois jours et un peu d’eau, « le pain de la douleur et l'eau de la tristesse », avec un peu d'huile pour s’éclairer, il végéta pendant neuf mois et mourut le 23 juillet 1498.
Plus tard, en 1502, Jérôme Hermelin de Bâle, soupçonné et soumis à la torture, avoua qu'il fabriquait depuis longtemps des brefs accordant à des ecclésiastiques les promotions qu’ils sollicitaient.
Un jour, en 1501, Burchard demanda au pénitencier de Saint-Pierre quels étaient les péchés dont on s'était confessé à lui récemment ; l’énumération qu'il en fit est effroyable : c’est un homme qui a épousé successivement quatre femmes, qui toutes sont vivantes ; un moine qui s’est marié, a vécu trente ans avec une femme, en a eu six enfants ; cette première femme étant morte, il en avait épousé une deuxième avec laquelle il vécut pendant sept ans, après quoi il a quelque remords ; un homme se marie, prend les ordres, perd sa première femme, se remarie ; un autre épouse la fille de sa maîtresse ; un prêtre vit en concubinage avec sa nièce, en a des enfants qu’il baptise lui-même et qu’il tue successivement et enterre dans une écurie. A ce dernier, l’absolution est refusée, pas aux autres.
Le pape considérait ces faiblesses avec indulgence. Bernardo de Montefeltro, majordome du cardinal Della Rovere, vint, conduit par le gouverneur de la ville !, se plaindre à lui que sa fille eût été mise à mal dans une église par un homme dont on lui révélait le nom ; Alexandre VI se contenta de sourire et ne donna aucune suite à l’affaire.
Les assassinats se multipliaient ; on assassinait sous les yeux du pape. Pietro Calderon, surnommé Perotto, fut massacré au Vatican si près du pape que son manteau fut éclaboussé de son sang ; puis on le jeta dans le fleuve. « Il tomba dans le fleuve contre son gré », dit Burchard (février 1408). Peu de temps après, une des femmes de Lucrèce, appelée Penthésilée, favorite du pape, à ce qu’on assurait, fut tuée mystérieusement. Dans ce même mois de février (le 18), Giulio Vitello de Corneto, serviteur du cardinal Domenico della Rovere, âgé de trente ans, est entouré de dix à douze spadassins pendant qu’il écoutait la messe dans l’église des Frères Mineurs, située près de S. Maria sopra Minerva, et frappé à coups d’épieu et d’épée ; il périt ainsi que ses frères qui étaient à ses côtés. On peut juger du nombre de crimes qui se commettaient journellement à Rome par les paroles du marinier qui assista à la noyade du cadavre de Giovanni Borgia !
En temps de carnaval, les masques favorisaient les crimes ; il s’en commettait beau-
r. Peut-être Andrea de’ Spiriti, qui fut gouverneur en même temps que Giovanni Andrea de Sacchi (Moront, voi. XX XII, p. 30),
coup et l’on en imaginait plus encore. Le bruit courut un jour dans la ville que Burchard avait été assassiné ; il dut, à ce qu’il raconte, se donner bien du mouvement pour prouver le contraire à ses amis.
Les Romains prenaient, tout en murmurant, leur parti de ces violences et de ces hontes ; mais les étrangers en demeuraient déconcertés et scandalisés.
Vettorirapporte les paroles d’un Rhénan qui avait passé plusieurs années à Rome au service du cardinal Briçonnet ! : « J'ai vu la façon de vivre des prélats et des grands personnages. Si j'étais resté plus longtemps, j'aurais dû redouter, non seulement de perdre la foi, mais encore de devenir épicurien et de douter de l’immortalité de l’âme. » Le chevalier Arnold von Harff, qui vint à Rome pendant le carnaval de l’année 1497, renonce à décrire les choses qu’il a vues comme trop contraires à la foi. Quand Luther visita Rome, bien avant sa séparation d’avec l’Église catholique, il fut frappé de la liberté des mœurs. « Toutes les iniquités, écrit-il, deviennent licites ; on délie les vœux, on légitime les bâtards, l’infamie est ennoblie, le vice armé chevalier. Quelle avidité, quelle avarice! Les lois canoniques sont des chaînes que l’argent délie. Satan lui-même est saint. » Malgré son animosité, Savonarole n’a pas exagéré l’effrayant tableau qu'il fait de Rome et de la cour pontificale.
Ce que l'interlocuteur de Vettori dit de l’immortalité de l’âme est d'importance. À en juger par le nombre d'ouvrages publiés sur cette question depuis le milieu du xve siècle, on doit supposer que la croyance en une autre vie était alors fort ébranlée. On ne défend que les thèses qui sont menacées. Or, cette croyance eût été alors un frein à bien des dérèglements. Le vice se trouvait donc avoir libre carrière.
Les souverains étrangers ne cachaïient pas au souverain pontife leur réprobation. Les orateurs portugais, comme naguère ceux du roi d'Espagne qui pourtant devait tant au pape, lui reprochèrent violemment les irrégularités de sa conduite, sa simonie, ses menées politiques et le menacèrent d’un concile, ce dont se réjouit le cardinal Ascanio ; cette fois, le pape, devenu peu endurant, leur cria que, s'ils continuaient à lui échauffer les oreilles, il les ferait jeter à l’eau. De pénibles audiences de ce genre se renouvelèrent. En décembre 1498, les Espagnols revinrent à la charge.
Mais Savonarole venait d’être pendu et brûlé (28 mai 1498). Cet éloquent censeur du Saint-Siège avait péri déconsidéré et la situation du pape, son pouvoir s’en trouvèrent raffermis. Charles VIII venait aussi de mourir à Amboise le 7 avril 1498, en sorte que le pape pouvait espérer que, de ce côté-là également, il aurait moins à redouter qu'auparavant et que ses ennemis les Colonna ne trouveraient pas, auprès de la cour de France, l'appui que leur avait fourni le feu roi.
Alexandre VI put donc s’adonner sans frein aux plaisirs, commettre les forfaits qu’il jugeait utiles, poursuivre les entreprises qu’il méditait en vue de grandir sa famille.
Ostie était, depuis qu’on ne s’y battait plus, un lieu où l’on allait se divertir. César
1. FR. Vertori, Viaggioin Alemagna, Paris, 1837. — Cf L. Passy, Un ami de Machiavel, Fr. Vettori, Paris, 1913. — PAsTor, vol. VI, p. 141 n.
et le cardinal Borgia y furent pour le carnaval de l’année 1408 ; auparavant, ils s'étaient promenés dans Rome, habillés de costumes laïques, à la française. Il n’y eut pas cette année-là de jeux du Testaccio et de l’Agone, mais le pape, qui tenait à distraire ses sujets, fit courir les juifs ; on leur donna le départ au Campo di Fiore et ils durent aller jusqu’au Vatican, ce qui représente près de deux mille mètres ; néanmoins ils n’eurent pas la pièce de drap rouge qu’on avait promise comme prix, sous prétexte que le départ n’avait pas été régulier ! Le 8 février, on présenta sur la place du Capitole les taureaux attribués par le sort à chaque quartier et qui devaient être tués le lendemain, puis il y eut des courses de genets et de barbes, d’ânes et de buffles.
| De grandes réjouissances se préparaient. On avait obtenu assez facilement de Sforza une attestation reconnaissant qu’il n’avait jamais été effectivement l'époux de Lucrèce et elle-même se déclara prête à affirmer par serment qu’il en était ainsi !, Sforza dut en outre restituer les 31 000 ducats qu’il avait reçus en dot (20 décembre 1497).
Mais un ancien fiancé de Lucrèce, don Gaspar de Procida, surgit alors et demanda sa main, sousle prétexte que jamaisses fiançailles n'avaient été légalement rompues. Sans doute ne pensait-il pas l’épouser, car il était marié, mais seulement tirer quelque profit de cette difficulté. Il n’eut même pas cet avantage. Que peut-on contre qui peut tout? Le souverain pontife déclara que, à la vérité, les fiançailles de sa fille n'avaient jamais été annulées de façon régulière, qu’elle avait agi avec légèreté, « égarée qu’elle était » à ce moment-là, mais que maintenant il la déliait de son engagement et l’absolvait de son parjure (10 juin 1498) ?.
Alexandre VI songea donc, sur le conseil de Prospero Colonna, à marier sa fille au fils naturel du roi Alfonso IT, le frère de dona Sancia, Alfonso d'Aragon, duc de Bisceglie, prince de Salerne. Il avait dix-sept ans. Cette union favoriserait ses projets en lui assurant l’appui des Aragonais. Le 29 juin 1498, le mariage fut conclu par procuration ; en juillet, le jeune homme arriva à Rome. Des fêtes splendides furent données en son honneur ; il y eut comédie ; César joua, déguisé en licorne. Le 20 juillet, les noces eurent lieu au Vatican ; les témoins furent les cardinaux Ascanio, Giovanni Borgia et Giovanni Lopez. Sa dot fut de 40 000 ducats ; de son côté, le roi de Naples promit à Alfonsoles cités de Quadrata et Bisceglie %. TI] avait été convenu que Lucrèce resterait à Rome tant que son père vivrait ; elle continua à habiter le palais du cardinal S. Maria in Porticu.
Mis en goût, le pape demanda pour son fils César, bien qu’il fût encore cardinal, la main de la fille d'Alfonso, Carlotta, qui avait en dot l’opulente cité de Tarente. Mais le roi ne se souciait pas de voir s'établir au Nord et au Sud de ses États cette famille tentaculaire des Borgia ; il laissa sa fille, qui faisait son éducation à la cour de France, répondre qu’elle ne voulait pas épouser « un prêtre fils de prêtre » et être appelée « Madame la cardinale ».
1. On se souvient de ce qui a été dit plus haut touchant sa gros- 3. Quadrata, aujourd’hui Corato, est près d’Adria. Bisceglie sesse aussitôt après son mariage. Page 166. (ou Biselli) ville industrieuse et commerçante à cette époque, 2. Voir p. 615. ceinte de fortes murailes, est située sur l’Adriatique, près de Trani.
Une telle objection n’était pas pour arrêter César. Tant que son frère Giovanni vivait il avait dû lui céder le pas, c’est pourquoi il s'était engagé dans la voie des honneurs et des profits ecclésiastiques. A présent, il avait tout avantage à se débarrasser de cet empéchement. Le 17 août 1498, au lendemain des fêtes nuptiales, le pape fit revenir les cardinaux absents à cause des chaleurs et réunit un consistoire dans lequel César déclara qu'il n’avait jamais eu de penchant pour la vie ecclésiastique, que son père l’avait forcé à y entrer et qu’il désirait maintenant dépouiller ses titres et se marier. Le consistoire lui permit, à l'unanimité, de déposer la pourpre, d'autant qu’il n’était que diacre. L’ambassadeur d'Espagne protesta toutefois, disant qu’un cardinal ne pouvait devenir prince français, comme on en prêtait l'intention à César; il saisit cette occasion de réclamer encore une fois la réforme de l’Église. Le pape répliqua que c’était pour le salut de son âme que son fils abandonnaîït la carrière sacerdotale. Il fit valoir, en outre, un excellent argument, très convaincant. La résignation de son fils allait rendre vacants plusieurs bénéfices rapportant plus de 35 000 ducats ; il les réserverait à des candidats agréables à l'Espagne. Dès lors, toute opposition cessa. Dans le public on se disait : « Lorsque le cardinal Ardicino della Porta voulut se démettre de la pourpre pour consacrer sa vie au bien, il y eut de l'opposition dans le Sacré Collège, mais quand César veut s’en dépouiller pour se marier, il a l'unanimité 1. »
Bien entendu, avant de faire cette déclaration, César s'était assuré d’un principat en France qui lui procurerait éclat et autorité en Italie. Louis XII consentait à le créer prince de Valentinois et érigea ce comté en duché-pairie à son intention (Lettres patentes datées d'Étampes, août 1498) ?. Le roi Louis XII s’en faisait ainsi un allié et, d’autre part, s’assurait le bon vouloir du pape pour l’annulation de son mariage avec Jeanne de France.