‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 110 sur 203 · DISETTE DU TRÉSOR · texte numérisé non relu

DISETTE DU TRÉSOR

Depuis quelques mois on faisait de grands préparatifs à Rome en vue du voyage qu’allait entreprendre César en France afin d’y prendre possession de son duché et d’y trouver femme ; les ballots de soierie et de brocart s’accumulaient, on confectionnait force habits à la française, on forgeait et on ciselait à Rome et dans le Nord de l'Italie de merveilleuses armures ; bijoutiers et orfèvres préparaient des présents. On estima dans le public et à la cour la dépense à 100 000 ducats. Aussi, le trésor pontifical était-il plus vide que jamais. Afin de le regarnir, le souverain pontife spéculait, disait-on, sur les blés nécessaires à l’alimentation de la ville, ce qui était peut-être, après tout, une de ces accusations injustes que la foule adresse habituellement à ceux qui ont charge de veiller à ses

1. Voir plus haut, p. 115. leurs possessions en Avignon. Louis XII, en faisant ce présent à 2. Ainsi l’évêque de Valence en Espagne devenait duc de Valence César, mettait donc fin à une contestation délicate. Aymar de en France, Qu’on se souviennue que certains auteurs admettent que Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, avait des prétentions sur le les Borgia avaient leur origine dans cette région. Les papes affir- Valentinois; on le désintéressa en lui accordant le grenier à sel de maient avoir des droits sur le comté de Valentinois par suite de Pont-Saint-Esprit. Voir Juzes CHEvaLIER, Mémoires pour servir

besoins. Mais, ce qui est certain, c’est qu’il vendait des charges et s’emparait impitoyablement des héritages des prélats morts à Rome ; il en avait le droit, certes, mais les papes précédents ne l’avaient jamais exercé avec autant de rigueur.

Le 22 mars 1408 1, le cardinal Campoñfregoso mourut ; un cubiculaire pontifical fut aussitôt envoyé pour mettre sous scellés tous ses biens et entreprit l’inventaire de son argenterie et de son mobilier. Deux parafrenarii furent chargés de veiller à la conservation du séquestre, maisils s’entendirent pour voler des étoffes ; ce qui en resta revint à la Chambre apostolique.

Egger Durcop (Duerkopp), évêque du Schleswig, étant mort le 6 novembre 1490, son exécuteur testamentaire, qui était Burchard, alla aussitôt trouver le pape pour le supplier de lui laisser accomplir les volontés du défunt. Burchard savait que l'archevêque de Reggio, gouverneur de la ville, avait l'intention de dresser un inventaire en vue de saisir l’héritage ; il demanda donc au pape de l’en empêcher, mais le pape lui répondit qu'il avait agi comme il convenait ; il fit aussitôt venir le gouverneur et lui parla à l'oreille pour le charger d'établir une liste exacte des meubles et du numéraire qui avaient appartenu à l’évêque afin de les lui livrer. En conséquence, le gouverneur envoya des agents à la banque Fugger et dans d’autres banques avec ordre de saisir les sommes qu’elles détenaient au nom du défunt ; en même temps un auditeur -se rendait à sa maison et en faisait l'inventaire. Il n’emporta rien pourtant et nomma Burchard séquestre.

On constata que l’évêque possétlait peu d'argent liquide, mais deslettres de change que le pape ne pouvait saisir ; ce fut la seule raison pour laquelle Burchard obtint l'autorisation d'exécuter le testament.

Plus tard, le cardinal Zeno, neveu de Paul IT, étant mort le 7 mai 15017, le pape déclara que tous ses biens revenaient à l’Église, ce qui était d'autant plus légitime qu’il n'avait pas testé, et il les fit saisir. Mais les Vénitiens refusèrent de reconnaître cette mainmise en ce qui concernait leur territoire, arguant que le défunt était Vénitien, ce qui mit Alexandre VI dans une furieuse colère ; il menaça d’en référer aux rois de France et d’Espagne, à l’empereur d'Allemagne, à tous les souverains de la chrétienté, de renoncer à la croisade, de jeter l’interdit sur la République... et ne fit rien.

Les confiscations se multipliaient. Alfonso Solares, autrement dit Pietro de Aranda, évêque de Calahorra, autrefois majordome du pape ?, fut arrêté au Vatican en avril 1498, et traduit devant un tribunal ecclésiastique en août sous l'inculpation d’être un marrano ; les magistrats citèrent plus de cent témoins à charge et très peu à décharge ; le 14 décembre Aranda était déposé, dégradé, privé de ses biens et enfermé au château Saint-Ange dans une prison « pas trop dure », avec un ou deux serviteurs. Son fils naturel, arrêté en même temps que lui sous le même prétexte, fut exilé à Pérouse. On avait saisi chez Aranda 10 000 ducats, il en avait autant en banque. Nul ne douta à Rome de la cause réelle de

à l’histoire des Comtés de Valentinois et de Diois, Paris 1906. Le 2. Il était Espagnol. Sixte IV l'avait nommé évêque, Parlement de Grenoble s’opposa à la donation. Alexandre VI l’appela à Rome et le créa « préfet du palais » 1. Eubel dit par erreur le 22 avril. Il était né en 1428. en 1496.

son malheur. « Son crime, dit l’orateur vénitien, fut sa richesse, ses deniers comptants. »

L'accusation d’être un marrano était grave. Jules II n’en savait pas de plus outrageante à adresser à la mémoire de son prédécesseur !. Les marrani que l'accueil paternel du pape avaient attirés très nombreux à Rome et aux alentours, causaient à présent de graves soucis à l’Église qui s’efforçait de les convertir. C'était fête quand elle y réussissait. Le 29 juillet 1498, on en « réconcilia » deux cent trente d’origine espagnole comme la plupart d’entre eux. L’un était un franciscain et portait le costume de son ordre. Couverts, par-dessus leur vêtement habituel, d’un manteau rouge ou violet allant jusqu'aux cuisses, sur lequel était appliquée une croix large de quatre doigts, ils s’avancèrent sur un terre-plein élevé devant la basilique de Saint-Pierre ; le gouverneur de la ville, l’ambassadeur d’Espagne, des évêques, des chefs d'ordres, avaient pris place sur une estrade ; un maître en théologie leur fit, en italien, un discours sur leurs erreurs, les réprimanda et leur exposa la vérité. Quand il eut fini, les néophytes demandèrent comme ils en avaient été instruits, qu’il leur fût pardonné. Alors, le majordome du pape les avertit de vivre désormais dans le respect de l’Église et leur énuméra les peines qu’ils avaient encourrues. Son discours, qui était en latin, leur fut traduit en espagnol. Les marrani allèrent alors deux par deux prier dans Saint-Pierre puis à S. Maria sopra Minerva, lieu habituel des abjurations, où ils déposèrent leurs vêtements que les moines conservèrent en souvenir de cette victoire de l'Eglise sur l’hérésie. D’une fenêtre du Vatican, Alexandre VI avait assisté à la première partie de cette cérémonie.

Ces marrani possédaient quelque argent. L'opinion publique fut persuadée qu’ils avaient dû payer très cher leur pardon.

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