‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 111 sur 203 · MARIAGE DE CÉSAR · texte numérisé non relu

MARIAGE DE CÉSAR

Le 17 octobre 1498, César partit pour la France dans un équipage d’une incroyable somptuosité ; il était vêtu d’un pourpoint de damas blanc galonné d’or ; sur les épaules il avait un manteau de velours noir à la française ; son cheval portait un plumet noir et était ferré d'argent comme aussi ceux de son escorte.

César s’habillait volontiers en noir ; cette couleur lui seyait sans doute, car il était d’un blond tirant sur le roux.

Des centaines de mulets portaient des étoffes, des vêtements pour 200 000 ducats, des pierreries et de l’argent monnayé pour pareille somme. C’est ce que Brantôme qualifie de « vaine gloire et bombance sotte ?». À ses yeux sans doute, mais non pour la foule que ce luxe remplissait d’admiration à l’égard du prince et de son père.

Quatre cardinaux l’accompagnèrent assez loin ; plusieurs jeunes nobles romains vinrent avec lui jusqu’en France. Même il y avait parmi eux un Orsini. Louis de Ville-

1. 11 ne faut pas oublier qu'Alexandre VI venait d’Espagne 2, BRANTOME, œuvres complètes, Paris 1864-1882, Grands comme eux. Capitaines étrangers, vol. 11.

neuve, baron de Trans, qui naguère commandait la flotte française devant Naples 1, était venu le chercher et devait être son guide et son conseiller si tant est que ce jeune homme, déjà si expert en toutes choses malgré ses vingt-deux ans, eût besoin d’avis.

César s'embarqua à Civitavecchia sur des galères françaises le 3 octobre 1408 ; il fut reçu à Marseille en souverain (11 octobre). Il y séjourna dix jours. Alexandre VI avait écrit au roi, le 26 septembre précédent : « Je vous envoie mon cœur, mon fils bien-aimé, le duc de Valentinois ; je n’ai rien de plus cher au monde. » Et le roi le traïta comme tel.

Le 28 octobre, César fit son entrée dans Avignon « comme un Duc triomphant » Le cardinal-légat, Giuliano della Rovere, les cardinaux Raymond Péraud et Gurk, le gouverneur d'Avignon, Clemente della Rovere, évêque de Mende, vinrent au-devant de lui ainsi que les consuls, les magistrats et un immense concours de peuple. Le lendemain, la municipalité lui offrit des cadeaux d’orfèvrerie. Les jours suivants, les fêtes se succédèrent avec accompagnement de farces et de sotties ?.

César s’entretint avec le cardinal Giuliano. L’attitude du futur Jules II fut peu honorable pendant son exil volontaire en France. Cet homme que l’on se figure inflexible, d’une énergie indomptable, tout d’une pièce, plus guerrier que prélat, fut alors diplomate, ondoyant et divers ; intriguant contre le pays où 1l vivait, conseillant ses ennemis, ne manquant aucune occasion d'exprimer au pape qui l’avait tant maltraité et à son fils son dévouement et s’entremettant en leur faveur ; il intervient pour faire agréer leurs désirs, il se fait le protecteur de César en France. Plus tard, il parlera de « ses rares vertus * ».

Alexandre VI s’efforçait, de son côté, dese le concilier. En janvier 1497, il menaçait de le priver deses dignités et de ses biens et même de l’excommunier, mais un revirement s'était produit et, le6 juin 1497, un accord était intervenu aux termes duquel, si le cardinal revenait en Italie, le pape promettait de ne pas confisquer ses biens et ses bénéfices ; la ville d’Ostie lui serait restituée, à la condition qu'il payât au pape 12 000 ducats qui avaient été dépensés en fortifications; ses torts seraient pardonnés ; son frère rentrerait en possession de son titre de gouverneur de Rome, et quant aux 40 000 écus qu’il s'était appropriés, le cardinal serait juge de ce qu’il devrait faire. Mais Giuliano s'était gardé de se livrer à la discrétion du pape et l’affaire en était restée là.

César était chargé de renouveler ces propositions. En outre, Alexandre VI offrait de donner sa nièce, Angela Borgia, au fils du gouverneur, Francesco Maria #.

De façon générale, le pape affectait de pardonner à ses ennemis, aux partisans du roi de France, à ceux du cardinal. Mais cette clémence paraissait suspecte. Le cardinal Ascanio se sauva de Rome, le 13 juillet 1499, prétextant une partie de chasse ; toute

1. Ambassadeur du roi à Rome; se distingua à Agnadel, à Pour le voyage, voit Woopwarp, Cesare Borgia, p. 138. Fornoue ; pour le récompenser, Louis XII érigea en marquisat 3. Bref le recommandant aux Florentins,

sa baronie de Trans. I1 mourut en 1516 à Digne. 4. C’étaient deux enfants. Borgia mort, il ne fut plus question

2. GUSTAVE BAYLE, Fêtes données par la ville d'Avignon à du mariage qui avait été célébré par procuration le 2 septembre César Borgia, dans Memoires Acad. Vaucluse, 1888, vol, VII. 1500.

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27, page 224.

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sa « famille» quitta la ville pour le rejoindre à Milan. C'était, cette fois, un départ définitif. Aussitôt le pape fit enfermer son secrétaire au château Saint-Ange et opérer une perquisition dans son palais 1.

Le cardinal Giuliano était dans les mêmes dispositions. Sa défiance restait profonde. Il répondit aux avances du duc César en protestant de son grand désir de rentrer à Rome, mais, au lieu d’y retourner, il se joignit à lui pour aller à Chinon.

La ville de Valence qu’on avait donnée au duc était pauvre ; elle l’accueillit avec beaucoup de protestations de respect et de dévouement et peu d'éclat; il en fut autrement à Lyon, où César arriva le 22 novembre 1497; le roi avait donné des ordres pour qu’on le reçût avec de grands égards ?.

César avançait lentement, car ilne voulait arriver à Chinon, oùse trouvait la cour, que lorsque les négociations pour son mariage seraient achevées. Elles étaient laborieuses. Une petite-nièce du roi, la fille du comte de Foix 5, l'avait refusé tout comme la princesse napolitaine. Le cardinal Giuliano avait beau écrire au pape que chacun admirait les qualités d'esprit et de corps du duc de Valentinois, que le roi le tenait en haute estime, Alexandre VI se dépitait de ces échecs successifs. Rome et toute la cour attendaient anxieusement des nouvelles, les étrangers s’étonnaient, raïllaient. Alexandre VI écrivait au cardinal que César allait devenir la risée de l’Europe, car personne n’ignorait qu’il s'était rendu en France pour y trouver femme.

Dans cette extrémité, le roi songea à la princesse Charlotte d’Albret, sœur de Jean d’Albret, roi de Navarre, et fille d'Alain, seigneur d’Albret (comte de Dreux en 1516) que le roi et la reine détestaient. Elle était de grande beauté, « l’une des plus belles filles de la cour », dit Brantôme, de haute vertu comme l’avenir le montra, fort intelligente et avenante.

On l'avait envoyée à la cour pour y parfaire son éducation et peut-être pour y chercher un mari. Anne de Bretagne en avait la garde 4. Or César arrivait avec le bref qui autorisait le roi à rompre son premier mariage et à épouser Anne. Il apportait aussi le chapeau à George d’Amboise, archevêque de Rouen.

Les pourparlers pour le mariage ayant abouti, mais non sans peine, car Alain était cauteleux, intéressé et besogneux, un contrat avait été signé le 10 mai 1490, au château de Blois, et César put se présenter.

L'entrée du duc à Chinon émerveilla les plus vieux courtisans ; ses mules chargées d’un énorme bagage, les tambourineurs vêtus de drap d’or, les tompettes et sonneurs de clairons dont les instruments étaient d’argent et les vêtements magnifiques, et les joueurs de rebecs (sorte de violons) chamarrés de cordons de fils d’or qui le précédaient, les rubis et les pierres précieuses dont ses vêtements et jusqu’à ses chaussures étaient

1. Il se peut qu’Ascanio soit parti à cause du rapprochement documents inédits sur son séjour en France. Paris, 1805. qu’il croyait peut-être sincère entre le pape et Giuliano. fl avait 3. Jean de Foix, vicomte de Narbonne, avait épousé Marie,

pressé le pape de sévir contre lui. L’antagonisme entre ces deux sœur de Louis XII. prélats était violent. 4. E. L. MiRON, Duchess Derelict, À study of the Life and Times

2. GALLIER (ANATOLE DE), César Borgia, duc de Valentinois ; of Charlotte d’Albret, Londres, 1911

garnis, son collier qui valait, disait-on, à lui seul, 30 000 ducats 1. Son cheval « tout chargé de feuilles d’or» et qui portait sur la croupe un ornement en forme d’artichaut de grandeur naturelle en or pur, ses laquais couverts de velours cramoisi et ses trente-six gentilshommes habillés de drap d’or et d’argent, tout cet appareil éblouissant et digne des plus puissants souverains était bien fait pour relever son prestige. Joint qu’il avait fort bonne apparence, malgré les rougeurs et les boursouflures de son visage ? ; on admira sa longue chevelure blonde, sa taille, ses formes d’athlète %. Il était, en effet, d’une vigueur rare, brisait un fer à cheval comme plus tard le roi Auguste de Saxe, tordait une barre de fer et mettait à mort des taureaux 4. Les divers ambassadeurs qui se trouvaient à la cour royale le comparèrent à « un dieu de l’Olympe ÿ. »

Ainsi entra pour avoir bruit et renom, Ledit seigneur au château de Chinon &.

La consommation du mariage eut lieu le lendemain du jour où le contrat avait été signé, le 11 mai 1490. César en fit part aussitôt à son père et lui donna, semble-t-il, tels détails dont il fut si fier qu’il montra cette lettre à son entourage en exprimant sa satisfaction ?.

César ne s’attarda pas à la cour de France. Le 37 juillet 1400, il était à Lyon qu'il quitta le 8 septembre, le 16 octobre à Milan et bientôt après à Rome®.

Néanmoins la jeune princesse qui s'était éprise de son mari, lui resta fidèle. Quand elle apprit sa mort sous les murs de Viana, huit ans plus tard, le 12 mars 1507, elle fit tendre de noir ses appartements et ceux de sa fille Louise. Au milieu d’une cour assez libertine, elle s’adonna aux arts et à la piété et demeura de vertu inattaquable jusqu’à sa mort (1514) ?. Elle avait trente-six ans.

César n’en usa pas de même et son beau-frère, le cardinal Amanien d’Albret, letrouvait bon ; un jour de l’été de 1502, le 21 juin, ils s'embarquèrenttousdeux,accompagnés de Trozo 1, au port de Ripa pour aller à Ostie ; deux courtisanes, Tommasina et Madda-

1. Il défendait qu’on y touchât en disant qu’il contenait des reliques et qu’on serait excommunié.

2. Il avait souvent des abcès, d'après P. Giovro, Elogia V'irovum… Ulustrium, liv. IV. On le considérait comme atteint du mal nouveau. Un ouvrage sur ce sujet lui fut dédié : GAsPpARrIS ToRr- RELLAE, Epist…. Tractatus cum conciliis contra Pudendagram sive morbum Gallicum, Rome, 1497. Torella était espagnol ; il suivit César en France.

3. Le seul portrait véritablement authentique que l’on possède de César est la gravure qui se trouve en tête de l'ouvrage de Paolo Giovio, mais ce n’est qu’un profil. Les autres, ceux du Pinturicchio surtout, semblent bien des portraits, comme il a été dit ; toutefois, on n’en a pas la certitude.

4. Le 24 juin 1500, il tua de sa main, à cheval, plusieurs taureaux (BurcarRp, vol. II, p. 234, 17). On assurait que, d’un coup d’épée, il avait tranché le col d’un taureau. On assurait que Michel Ange aussi était capable de tels exploits.

5. Le roi lui accorda les gages de capitaine de cent lances, soit 300 livres par an. On a une quittance de lui en date du mois d’octobre 1499. César obtint de la République vénitienne l’autorisation d'exporter sans payer de droits des cadeaux de friandises qu’il

destinait à sa femme : 1 30o livres decire, 3 ooo livres de confiserie, 800 livres de sucreries, 3 caisses de sirop, 3 000 citrons et oranges, 6 caisses de malvoisie, plus 20 brasses d’étofles (18 décembre 1501). (Arch. della Soc. Rom di Stor. Patria, vol. XVIII, p. 214).

6. BRANTOME, vol. II, p. 209. Les vers qu’il cite sont d’un «discours » qu'il avait trouvé dans le «trésor » de sa maison

7. À la cour de France, on raconta les choses bien autrement. Robert de la Mark, seigneur de Fleurange, écrit que César avait demandé certaines pilules de circonstance à un apothicaire qui, par erreur où par malice, lui en donna de laxatives, ce qui mit le duc en désarroi toute la nuit etla cour en joie (Panthéon, hitt.,cap.IV p. 218).

8. Dans le consistoire secret du 9 août 1499, César fut nommé légat a latere pour toute la chrétienté !

9. Elle acheta près de Bourges, le 20 juin 1504, le château de la Motte-Feuilly qu’elle remplit de tapisseries et de beaux meubles, Son train de maison était princier.

10. Que César devait faire assassiner en mai 1503 comme étant trop avant dans la faveur du pape. Il était son camérier secret. Son nom se trouve sous les formes les plus différentes : Troccia, Trocces, Troccio, Traches, Truches.

lena, les accompagnaient. Les conquêtes de César étaient sans nombre. Il eut deux enfants à Rome de mères dont les noms restèrent cachés 1 : Girolamo et Camilla.

A la nouvelle du mariage, Rome avait illuminé. Pourtant, on y souffrait ; le blé était monté de 6 carlins à 10, l’avoine de 5 carlins à 6, parce que les Colonna parcouraient la campagne, empêchant les moissons et les arrivages ; une troupe de cent cavaliers et de deux cents fantassins avaient même poussé jusque sous les murs de la ville, à la porte S. Sebastiano (juillet 1499). La peste régnait sans interruption.

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