‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 112 sur 203 · LUCRÈCE RÉGENTE DE SPOLÈTE. — CAMPAGNE CONTRE LES GAETANI · texte numérisé non relu

LUCRÈCE RÉGENTE DE SPOLÈTE. — CAMPAGNE CONTRE LES GAETANI

Unincident grave était survenu dans la famille du pape. Le nouveau mari de Lucrèce, Alfonso d'Aragon, qu’elle avait épousé il y avait moins d’un an et auquel elle était sincèrement attachée, s'était enfui (2 août 14090). Lorsqu'il fut hors d’atteinte, il expliqua qu’il y avait beaucoup de Français au Vatican et qu’étant Napolitain, il avait tout à redouter d’eux, qu'en outre la présence d’une armée royale en Provence l’inquiétait. En fait,, il se défiait de César et à juste titre.

Le pape l'avait fait poursuivre sans succès. De Genazzano, à trente milles de Rome, il écrivit pour supplier Lucrèce de le rejoindre ; le pape intercepta la lettre et s’en irrita ; il affecta de croire à un complot et ordonna à Sancia, femme de Jofré et sœur du fugitif, de quitter Rome sur-le-champ, « sinon il la jetterait dehors » (7 août 1499) ?.

Lucrèce, qui était enceinte de six mois, ne cessait de gémir et de pleurer. Peu de jours auparavant, son « gardien », probablement celui qui soignaïit ses intérêts matériels, Francesco Gazetta, évêque de Pérouse, était mort dans le palais S. Maria in Porticu où il habitait avec elle à.

Pour la distraire, pour l’éloigner aussi, son père eut recours à un moyen qui étonna les Romains eux-mêmes : il la chargea d’exercer la régence de Spolète ! On n’y avait jamais vu comme gouverneurs que des légats, et c'était maintenant une femme, une femme de dix-neuf ans à peine, qui allait y représenter le souverain pontife ! Pourtant Spolète avait une grande importance pour le Saint-Siège, c'était la capitale de l’Ombrie et de plus la situation y était particulièrement délicate. Fiers de l’antiquité de leur ville et deleur nombre, les habitants montraient d’inquiétantes velléités d'indépendance ; aussi turbulents qu’ambitieux, ils avaient entrepris de conquérir la ville de Cesi et, comme la ville de Terni en revendiquait la possession, ils faisaient la guerre à Terni. Chaque cité avait impitoyablement ravagé le territoire de l’autre ; finalement Spolète, pour venir à bout de Terni, avait levé une armée de dix mille hommes et s’apprêta à en faire le siège.

1. WoopwaRD, p. 226, donne eurs noms : Fiammetta et Dru- ans auparavant en allant en toute hâte de Rome à Capoue y sila. Le cardinal Ammanati avait légué à la première, en 1479, une soigner César qui était tombé malade. On avait interprêté d’ail-

maison à Rome. leurs de façon très maligne cette marque de sympathie. 2. Elle s'était pourtant montrée pleine de dévouement deux 3. Il exerçait ses fonctions depuis un an à peine.

Le pape dut intervenir pour sauver cette ville de l’anéantissement dont elle était menacée (1496). Entre temps, Cesi, l’objet du litige, avait été détruite par les troupes de Charles VIII et ses habitants s'étaient vus réduits à l’abandonner, mais les esprits étaient encore fort surexcités à Spolète.

Lucrèce quitta Rome le 8 août 1490, suivie d’une imposante escorte, pour aller prendre possession de son poste ; une troupe de mulets transportaient son mobilier dont un lit garni d’une courtepointe de soie cramoisie brodée de fleurs et de deux coussins de damas blanc. Son frère Jofré, prince de Squillace, lui avait été adjoint. La garde palatine, le gouverneur de la ville, l’envoyé napolitain, nombre de prélats l’accompagnèrent jusqu’à quelque distance. Son père la bénit d’une fenêtre des appartements du Vatican !.

Arrivée à Spolète le 15 août 1490, elle se logea dans le château élevé jadis par les Lombards et restauré par le cardinal Albornoz au siècle précédent ; de là elle dominait la ville et pouvait, au besoin, en maîtriser les turbulences ?.

Les prieurs vinrent aussitôt la saluer ; elle leur remit deux brefs du pape (datés du 8 et du 9 août), dont l’un lui était adressé et l’autre à la commune et qui l’investissaient de la régence à.

Ordre leur fut donné de verser tout de suite à « l’illustre dame Lucrèce » la somme de 1 260 florins pour le gouvernement qu'elle devait exercer pendant cinq mois, du 13 août au 31 janvier, qu’elle n’exerça en fait que pendant bien moins de temps. César, qui avait été nommé gouverneur mais ne vint pas, reçut 1 440 florins. La désignation du frère et de la sœur coûta donc à Spolète la somme de 2 700 florins sans que les habitants en tirassent aucun avantage.

Lucrèce prit très à cœur ses fonctions ; elle fit organiser aux frais de la commune un corps de maréchaussée qui lui paraissait indispensable à la police du pays, et la commune dut subir bon gré mal gré aussi cette charge.

Elle imposa entre Spolète et Terniune trêve de trois mois afin qu’on pût négocier la paix.

1. Le poète moderne Giovanni Marradi Labronio (Poésies, Flo- blonde, où l’or a reconnu les traits de Lucrèce, que Spagna avait rence, 1907) a composé de jolis vers sur son voyage : vue à Spolète. Un tableau du même peintre, représentant la même femme, existe en Angleterre dans une collection particulière

Sur la route de Spolète brûlante (G Angelini Rosa, Spoleto, Spolète, 1920).

1 % 1 e4 ) Sous le soleil d'août, lentement chevauchait 3. Le texte s’en trouve dans l’ouvrage d'ACHILLE SANSI, Storia

Madame Lucrèce au milieu d'un cortège del Comune di Spoleto…, Foligno, 1884. Dans le bref adressé à Eclatant de prétres et de gentilshommes.

Lucrèce, on lit : « Thesaurario vero ut de salario consueto predictis La fauve beauté de son abondante chevelure

güberniis singulis mensibus tibi integre respondeat, contrarius

Ombrageait l'éclat de ses yeux demi-clos. non obstantibus quibus cumque. Volumus autem quod si te Le sénateur, las, se taisait contigerit de mandato nro abesse idem officium per idoneum Aux côtés de la duchesse ainsi substitutum exercere possis. » Lucrèce ne manqua pas de réclamer Que le dernier des fils de Vannoz:a. salaire. Dans le second bref, adressé aux prieurs, on lit : « Mandamus Les prétres maussades songeaient vobis tenore presentium in quantum gratiam nostram caram habe- Au frais Vatican... tis, et indignationem cupitis evitare, ut eidem Lucretie ducisse

ac gubernatrici vestre in omnibus et singulis ad dictum guber-

2. Lucrèce était déjà venue à Spolète en 1494 avec son premier nium tam de jure quam de consuetudine pertinentibus que vobis

mari, Giovanni Sforza ; elle y revinten 1500;eten1502avecson duxerit iniungenda tanquam nre proprie persone obediatis, inten-

troisième mari, Alfonso. Voir planehe XXV. datis, ac iniunta omni vestro studio ac diligentia exequi curetis

Dans une des salles (IIT) du palais communal, une fresque de ita ut de vestra promptitudine valeatis apud nos non immerito Giovanni Spagna contient un personnage féminin, une madone commendari.» Cf. GreGorovius, Lucrèce, vol. I, p. 218.

Plusieurs décrets émanés d’elle réglèrent des questions locales ; elle s’occupa des revendications de certains habitants. Les pièces signées par elle portent la mention : Zn Arce Spoleti. Le pape avait placé auprès d’elle comme « auditeur » Antonio degli Umioli da Gualdo, secrétaire de Cristoforo Piccinino qui était chancelier de la commune.

Le cardinal Giovanni Borgia, qui était légat de cette région, ayant été remplacé en octobre 1499 par le cardinal Péraud, ce fut l’occasion que prit le pape pour mettre fin officiellement au gouvernement de sa fille, « afin qu’elle ne se trouvât pas l’inférieure d’un cardinal qui n’était pas de la famille ». Cependant il semble qu’elle ait conservé, même étant devenue duchesse de Ferrare, certains droits de souveraineté sur Spolète car, en 1503, elle intervint dans la désignation d’un chancelier.

Le 14 octobre, Lucrèce rentrait à Rome ; « les mimes et jongleurs du pape » étaient venus à sa rencontre !. Alfonso d'Aragon l’accompagnait. Le pape avait réussi à le rassurer en se montrant généreux à leur égard ; il venait de faire présent à Lucrèce de la ville, du château et du territoire de Nepi ?. Naguèëre, il avait donné cette ville en fief au cardinal Ascanio qui, le 1°T janvier 1495, lui avait accordé un statut ; quand il s’était enfui de Rome, Alexandre VI avait saisi toutes ses possessions, entre autres Nepi. Le 4 septembre 1490, le cardinal Francesco Borgia, trésorier du Saint-Siège, en prit possession en son nom. Le 25 septembre le pape s’y rendit et y rencontra sa fille et son gendre.

Le rer octobre 1499, Alexandre VI était de retour à Rome, d’où il ordonnait aux habitants de Nepi, par un bref daté du 10 octobre, d’obéir à la duchesse.

Dans la nuit du 31 octobre au 1°T novembre 1499, Lucrèce eut un fils. Son père fit aussitôt part individuellement à chaque cardinal de la nouvelle ; ceux-ci, pour bien montrer leur joie, remirent aux messagers pontificaux qui 2 ducats, qui plus et, tous ensemble, offrirent à Lucrèce, au lieu des confiseries traditionnelles, deux coupes d'argent valant 1 200 ducats.

Ses relevailles se firent le 29 novembre 1499 à Saint-Pierre, où elle se rendit à pied, soutenue par un évêque.

Alexandre VI continuait sa campagne mal commencée contre les barons. Cette fois, il fut plus heureux; les Gaetani offrirent moins de résistance que les Orsini. Cette famille s'était relevée de la décadence qu’elle avait subie après le grand schisme. Sous le pontificat d'Eugène IV, son chef, Onorato, était un puissant seigneur possédant la ville de Sermoneta et de grands biens dans le Latium dont Vitelleschi le dépouilla en 1436. Mais Onorato II rétablit encore une fois la prospérité de la famille ; à sa mort, en 1490, il laissa trois fils, Nicolo, Giacomo qui était protonotaire, et Guglielmo qui était le chef de la maison. La crainte du pape les tenait loin de la ville; toutefois, en septembre 1490, Giacomo se laissa si bien circonvenir qu’il revint à Rome où il fut aussitôt enfermé au

1. Le pape avait des histrions à gages qui jouaient du tambour 2. Cette cité, assez populeuse, est située dans un territoire feret marchaient après les cardinaux dans les réceptions ; l’un d'eux tile ; l’eau y est abondante à cause de nombreuses sources et de reçut 50 ducats pour ses chaussures. En Italie comme en France, deux ruisseaux. Alexandre VI en avait été nommé gouverneur par les bouffons usaient beaucoup de chaussures, son oncle Calixte III.

château Saint-Ange ; un tribunal composé du sénateur et du gouverneur le déclara coupable de lèse-majesté et tous ses biens furent confisqués !, Le 4 juillet 1500 suivant, il mourait dans sa prison « pour avoir dit ce qu'il aurait mieux fait de taire >. Sa mère, Caterina Orsini, protesta et fit appel au prochain concile. |

Un fils de Nicolo Bernardino, fut tué près de Sermoneta par les gens du duc.

Lucrèce acheta (1° octobre 1500), à la Chambre apostolique dont tous les membres étaient présents à la signature du contrat, les biens confisqués aux Gaetani moyennant 80 000 ducats 'd’or qu’elle versa comptant ; elle reçut le droit de haute et basse justice, Son père lui avait fourni la somme sur les biens de l’Église, en sorte que le Saint-Siège ne gagna rien à cette confiscation.

Jules II restitua aux Gaetani leurs biens par un bref daté du 24 janvier 1504.

Cependant le désordre régnait dans Rome; amis et ennemis des Borgia étaient également menacés.

Le cardinal Riario, qui s'était retiré à Monterotondo au Nord de Rome, se sentant en danger même là, s'enfuit en prétextant comme Ascanio une chasse ; accompagné d’un petit nombre seulement de serviteurs, il gagna Sarzana par des chemins détournés, car il craignait d’être poursuivi (fin novembre 1490).

En août on avait trouvé dans le Tibre un serviteur du duc une pierre attachée au cou ; le 23 décembre, Juan Cervillon, un ancien capitaine du pape, fut assassiné en plein jour dans la rue*. Quand, par aventure, on emprisonnait les coupables, ils étaient remis sans droit en liberté. Burchard s'étonne d’avoir à raconter que Fabio Orsini, fils de Paolo, ait pu réclamer ses clés au gardien de la Torre di Nona pour en faire sortir un prisonnier. Le pape informé ne fit rien. Seulle gouverneur de Rome, de qui dépendait la prison, protesta, mais on le laissa dire.

1. Les cités accaparées ainsi étaient : Sermoneta, Bassiano, 3. Poignardé et décapité d’un seul coup d’épée. BurcHARD Ninfa, Norma, Rivera, Cisterna, S. Felice et S. Donato, avec leurs vol. II, p. 186,32. C’est lui qui avait récemment tenu l'épée châteaux et leurs dépendances. au-dessus de la tête de Lucrèco et d’Alfonso lors de leur

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