PROJETS DE CROISADE
Pendant l’année jubilaire, le pape s’occupa de la croisade. L'opinion publique la réclamait de plus en plus et elle devenait, en effet, chaque jour plus nécessaire ; le pape se devait donc de la préparer à l'exemple de ses prédécesseurs.
Depuis que la mort de Djem l’avait délivré d’un rival dangereux, le sultan se montrait très entreprenant. Ses armées refoulaient les Polonais en deçà de leurs frontières, attaquaient avec avantage les Hongrois et avaient même foulé le sol vénitien ; Vicence était menacé. Partout les armées de Bayazid portaient la désolation et la mort : il s’avançait {anquam draco sævissimus.
La question préoccupait le pape depuis longtemps. Lorsque Pie II se rendit à Mantoue d’abord puis à Ancône, en vue de la croisade, il fut parmi les cardinaux les plus ardents à l’encourager. Les chevaliers de Jérusalem, dans leur chapitre général de septembre 1483, l'avait choisi, à cause de son zèle, comme cardinal protecteur. Dès son élection, le pape assura le Grand Maître de son intention de pousser la chrétienté à faire la croisade *?.
1. On a dit aussi que l’or employé était le premier venu d’Amé- E. LavaGnino et V. Moscuini, S. Maria Maggiore, Rome, 1914 Q . . " » .
rique. Son oncle Calixte III avait commencé la restauration 2. RAYNALDUS, 1493, I et suiv. 1495, XVII. 1496 VIII du plafond. Le dernier ouvrage sur cette basilique est celui de 1499 et 1500.— SANUTO, t. III. — LEONETTI, vol. III Mar CH
En l’automne de l’année 1490, Alexandre VI avait adressé des lettres à tous les princes de la chrétienté, les invitant à envoyer des représentants à Rome au mois de mars suivant, pour s’y concerter en vue d’une ligue contre les Turcs, maïs aucun d’entre eux ne répondit à son invitation. La question était délicate en effet. Ce que feraient les croisés profiterait, surtout à Venise, qui perdait ses possessions l’une après l’autre, et Venise avait bien des ennemis. D'autre part, nul n’avait confiance au pape ; on se disait que peut-être il emploierait l’armée des croisés à son profit et la caisse de la croisade à ses besoins personnels.
Un des chapelains du pape, Stefano Taleazzi, menait une active campagne en faveur de la croisade. Il était Vénitien, ce qui explique son ardeur inlassable. Venu à Rome au temps de Paul II, son compatriote, il n'avait cessé d’agir auprès de lui et de ses successeurs pour les amener à ses idées ; il insistait encore, bien des années plus tard, pour convaincre Léon X, mais alors la partie était définitivement perdue pour lui et l’on trouvait qu’il était « verbeux et ingénu». Sous le pontificat du pape Alexandre VI, on l’écoutait volontiers si l’on ne suivait guère ses conseils. Précisément en 1500 il présenta à Alexandre VI deux rapports dans lesquels il exposait ses vues sur la composition de l’armée des croisés et le plan de la campagne ; ces rapports nous initient à la façon dont on comprenait à Rome, dans l'entourage du souverain pontife, la conduite de la guerre contre les Turcs.
Rappelant un passage de l'Évangile de saint Luc où il est dit que lorsqu'un roi veut faire la guerre à un autre, il doit tout d’abord s'informer des forces de son adversaire et, s’il le voit plus puissant que lui, s’empresser de conclure la paix, Taleazzi cherche à évaluer l'importance des armées ottomanes ; elles comptent, dit-il, soixante mille cavaliers Trimariots munis d’excellents chevaux, quatre-vingt mille cavaliers Akindschi chargés de marauder et qui ne reçoivent pas de solde, dix mille janissaires, quarante à cinquante mille valets d'armes et auxiliaires de tout genre. Mais il lui semble que les chrétiens, travaillant avec l’aide de Dieu, n’auront pas besoin d’égaler leur nombre pour triompher d’eux, et il limite à cent trente mille hommes l’armée des croisés ; le roi des Romains, les rois de Pologne, de Hongrie, de Bohême fourniront quatre-vingt mille hommes ; ceux de France et d'Angleterre, aidés des princes italiens, en fourniront cinquante mille. Quant au roi d’Espagne, il ne lui serait rien demandé puisqu'il faisait la guerre à l'Islam dans son propre pays. Les troupes allemandes s’avanceront par la Hongrie et la Bulgarie et s’assureront de Sofia, tandis que l’autre groupe, débarquant à Durazzo, traversera la péninsule et gagnera Salonique ; les deux armées ne pourront manquer de se rencontrer au jour fixé en un lieu dont ses souvenirs classiques imposaient à Taleazzi le choix, à Philippes, où, d’ailleurs, les Turcs avaient coutume de concentrer leurs troupes à cause de la fertilité du lieu et de la nature du terrain. Il suffirait, pour transporter les croisés anglais, français et italiens, de cent trirèmes, trente galères, soixante petits navires, cent cinquante bateaux de divers genres et quarante vaisseaux réservés aux chevaux. La cavalerie, composée de cinquante mille hommes, devait être
divisée en quatre corps ayant à sa tête deux commandants dont l’un pour l’intendance ; ces chefs formeraient le grand état-major. Taleazzi entre dans de grands détails relativement à la composition de l'artillerie, à l’organisation du train des équipages et du ravitaillement : 6 grosses bombardes, 12 fourgons, 200 boulets de pierre par pièce, 100 coulevrines, 100 petites bombardes, 100 arquebuses, 1 300 boulets de pierre, ou moins si ce sont des boulets de fer qui ne se cassent pas, chiffre jugé suffisant pour plusieurs années, 30 fourgons de bois pour réparer les canons, 500 chars à deux roues pour transporter les munitions et de quoi fortifier les camps, 5 000 cantares 1 de soufre et de poudre, 12 000 lances, 10 000 piques, pioches, haches, faux, 7 000 couffins (au moins) pour transporter la terre, 20 armuriers avec leurs aides pour fabriquer des lances et des traits, 30 ouvriers avec leurs aides pour réparer les bombardes, 20 maréchaux ferrants avec leurs aides pour ferrer et soigner leurs chevaux, 30 ouvriers en bois, 50 000 fers à chevaux à raison de 50 fers par cheval et par an ?, r 000 chevaux pour les chars et les munitions, 10 bombardiers avec leurs serviteurs payés à raison de 8 à ro ducats par mois ; 2 ou 3 servants affectés aux poudres, 10 000 mesures de blé pour les 10 000 chevaux, 30 000 mesures pour les 10 000 hommes qui accompagnent ces chevaux, 100 boulangers, 10 000 barriques de vin, 30 000 bœufs, 10 bouchers avec leurs serviteurs, 10 pharmaciens (le général en chef fixera le prix de leurs médicaments), 10 médecins payés à raison de 10 ducats par mois, 20 chirurgiens payés à raison de 7 ducats par mois (les chirurgiens seront payés par le général, les médicaments par les malades) ; 20 tailleurs, 40 savetiers, 20 selliers, 20 lormiers, 20 aiguilletiers (s{rinagarius), 20 armuriers (sans salaires), 100 lavandières, 20 cordiers, 4 chargeurs (le maître de camp fixera le taux des charges), 4 marchands d’étoffe de laine et de soie (le maître de camp fixera le prix de leurs marchandises).
Restait la dépense ; Taleazzi alloue à la plupart des hommes 4 ducats par mois ou 40 deniers par an et conclut que si l'expédition est prévue pour un an, il faudra évaluer la dépense à 3 millions de ducats, 2 millions pour l’armée, 1 million pour la flotte ; ces sommes devaient être obtenues, selon lui, non par des taxes, mais volontairement. Le clergé s’imposerait le tiers de ses revenus. Mais Taleazzi n’ignorait pas les détournements dont les fonds de la croisade avaient été l’objet ; ainsi, disait-il, l’argent qui devait être envoyé au roi de Hongrie avait été dépensé sur place par les rois de France et d’Angleterre. Il proposait donc de créer, dans les divers pays, des chambres qui recevraient et répartiraient les fonds ?.
De telles propositions n'avaient aucune chance d'aboutir, et le représentant de la Sérénissime République était dans le vrai quand il en signalait la futilité au conseil des Dix.
Mais le pape pouvait-il renoncer à une initiative dont chacun le félicitait? Le
1. Le cantare pesait 71 kilogrammes, 3. B. FELICIANGELI, Le Proposte per la guerra contro à Turchi 2. Taleazzi se trompe d’un zéro, car il fixelacavalerieàrooooche- presentate da Stejano Taleazzi… à papa Alessandro VI. (Extrait de vaux ; il se trompe également en fixant à deux millions le nombre l’Archivio della R. Societa Romanà di Storia Patria, vol. XL, des clous nécessaires à la ferrure des chevaux del’expédition pro- 1917). — LE P. ALBERTO GUGLIELMOTTI, La guerra dei Pairati,
jetée ; pour 500 000 fers, ce chiffre est insuffisant, Florence, 1876, vol, I, p. 7.
II mars 1500 il tint un consistoire auquel furent conviés tous les orateurs accrédités auprès du Saint-Siège.
Puisque les princes ne voulaient pas en envoyer de spéciaux, il s’adressait à ceux qu’il avait sous la main. Les ambassadeurs de l’empereur, du roi de France, du roi d'Angleterre, du roi de Naples, de Venise, de Florence, de Savoie, vinrent au Vatican. Le pape leur représenta que Venise était le dernier rempart de la chrétienté contre l'Islam, que si l’on ne lui venait pas en aïde, l’Europe serait submergée ; ses arguments éloquemment développés ne convainquirent nullement les représentants de la France, de l'Allemagne et de Naples qui prirent la parole successivement. Seul l'ambassadeur d'Angleterre déclara que son roi était prêt. Les autres firent valoir qu’ils n’avaient pas d'instructions ou que leurs souverains voulaient être assurés de n’être pas attaqués dans leurs États. D’une façon générale, on estimait qu’il fallait d’abord rétablir la concorde entre les princes et qu’on ne pourrait qu’ensuite envisager une croisade.
En mai, le pape tint encore un consistoire ; il proposa desmesures financières; Venise réclama des actes et non plus des paroles. Une bulle, délibérée le 6 mai, parut le 1*T juin (1500), exposant le danger de la situation et établissant une taxede 10 p. 100 sur les chrétiens, y compris le clergé, de 20 p. 100 sur les juifs. Elle nous fait connaître les revenus des cardinaux. Le cardinal Ascanio avait 30 000 ducats de revenu ; Giuliano, 20 000 ; Zeno, 20 000 ; Este, 14 000 ; Sanseverino, 13 000 ; S. Angelo, 12 000 ; Farnèse, 2 000 ; Cornaro n’avait aucun revenu. Le total des sommes perçues s’éleva à 15 800 ducats. Cependant, en février 1501, l’envoyé vénitien estimait que cette dîme rapportait 30000 ducats, que la Curie aurait à verser même somme et le pape, à lui seul, 16 000 ducats, soit en tout 76 000 ducats. Le pape accepterait-il le chiffre de 16 000 ducats? En consistoire, il avait déclaré que son revenu s’élevait à 140 000 carlins au spirituel et 300 000 au temporel. En septembre 1500, il versa 50 000 ducats de ses deniers. Les cardinaux l'avaient, au reste, prévenu qu’il aurait à parfaire, s’il y avait lieu, la somme nécessaire à l’accomplissement de son dessein.
Un événement considérable venait de se produire. Le 9 septembre 1500, l’importante place de Modon, dans le Péloponnèse, tomba entre les mains des Turcs. Néanmoins, les princes chrétiens ne se décidaient à rien. Même l’ambassadeur de Venise doutait du pape. « S'il fait la moitié de ce qu’il dit, écrivait-il, ce sera beaucoup. »
On ne peut contester toutefois qu’Alexandre VI ne s’évertuât pour arriver à son objet ; il en entretenait constamment les envoyés qui l’abordaient ; cette pensée lui était toujours présente. Mais l’animosité contre Venise entravait toute décision. Il disait lui-même en consistoire : « In Regno non jubilat, Venetiis claudicat, Florentia se extinguit. » En fait, l’année 15017 se passa en escarmouches ; les soldats vénitiens prenaient une ville, ceux du Grand Turc en prenaient une autre. Au printemps de l’année suivante, l’armée pontificale était enfin prête ; elle comptait treize galères et deux mille cinq cents hommes ! Elle ne fit rien. Qu’aurait-elle pu faire? Bien que Venise, le roi de Hongrie et le souverain pontife eussent convenu de ne négocier avec le sultan que d’un commun accord,
la Sérénissime République venait de faire la paix avec lui. Le roi de Hongrie l’imita (avril 1503). Le pape ne songea plus dès lors qu'à traiter avec Constantinople ; le 20 mai 1503, une trêve fut conclue.
Longtemps encore on continua à parler de la nécessité d’une croisade et à former des projets ; dans le Cortigiano, Baldassar Castiglione dit qu'il n’est pas de meiïlleur sujet d'entretien dans les salons; mais on n’entreprit plus rien de sérieux jusqu’à la bataille de Lépante.
La marine pontificale ne demeurait cependant pas tout à fait inactive et, à défaut de Turcs, faisait la guerre aux pirates. L'île de Sainte-Maure était devenue un de leurs repaires ; de là, ils gênaient considérablement le commerce vénitien et d’une façon générale les relations avec l'Orient. Camali Aichio (Kamal-Raïs) s’y était établi et avait transformé l’antique château fort en forteresse presque imprenable. Vers la fin du mois d'août 1502, l'amiral vénitien et le chef des galères pontificales entreprirent le siège de la place. Les pirates étaient plus de deux mille et se défendirent bravement malgré la double canonnade des pontificaux et des Vénitiens qui les prenaient entre deux feux. Enfin ils se rendirent et ouvrirent les portes, mais les assaillants profitèrent du désordre pour en faire un grand massacre. Romains et Vénitiens se hâtèrent de fortifier solidement
l’île sous la direction de Martini et de Sangallo qu’Alexandre VI avait fréquemment employés 1.
1. Le P. Azs. GUGLIELMOTTI, La Guerra dei Pirati, Florence,1876.
HiIsTOoIS DE FOME