‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 116 sur 203 · CÉSAR ET CATERINA SFORZA · texte numérisé non relu

CÉSAR ET CATERINA SFORZA

ANNÉE jubilaire est celle qui marque le plus dans le pontificat d'Alexandre VI et durant laquelle s’accomplirent le plus d'événements importants.

A la fin de l’année précédente, César, que l’on ne nommait plus que le duc de Valentinois, commença à se dévoiler, Déjà on lui prêtait et il ne répudiait pas la devise : Aut Cæsar aut nihil. Il était, au reste, admirablement doué pour le rôle qu’il s'apprêtait à jouer.

Taciturne, plein d’astuce et d’hypocrisie, prévoyant et habile à préparer l'avenir, profond psychologue, César savait se décider sur l'heure et agir aussitôt ; l’agilité de son esprit était admirable. Machiavel avait dit, songeant à lui, qu’un ambitieux doit être à la fois lion et renard et que « ceux qui se bornent à être lion n’y entendent rien » 1, Ce fut son cas. Sans pitié ni scrupule, il excellait à manier l'intrigue. Son adresse fit qu’il n'eut jamais ou presque jamais à livrer de bataille rangée ? ; les coalitions qui se formèrent contre lui se désagrégèrent toujours. Il prit quelques villes de vive force, mais beaucoup plus grâce à ses machinations. Lorsqu'il avait assouvi ses vengeances et, par la terreur, assuré son pouvoir, il savait se montrer généreux, faire régner la justice et était très capable, il le montra, d'établir un excellent gouvernement .

A partir de ce moment et jusqu’à la fin du règne, c’est lui qui occupe l'attention

1. Îl rappelle que Ferdinand le Catholique se vantait d’avoir Pandolfo Collenuccio, banni de Pesaro par Giovanni Sforza, et

fourbé au moins dix fois le roi Louis XII. par conséquent, bien disposé envers César, écrivait à Ercole,

2. César ne passait pas pour très courageux ; il combattait rare- d’Este, le 29 octobre 1500 : « On le tient pour courageux, vigoureux ment en personne et nul n’a parlé de ses exploits guerriers; et libéral et l’on dit qu’il fait grand cas des gens de bien. Il est impicependant, un contemporain dit de jui : « A la guerre, gentil toyable dans ses vengeances. C’est un homme qui cherche la gran-

compagnon et hardi homme ». deur et la gloire, maïs il semble qu’il tienne davantage à conquérir pag q £

3. Machiavel parle de sa sagesse et de sa «grande douceur ». des provinces qu’à les pacifier et à les organiser. »

presque uniquement ; il n’est guère question que de lui dans la correspondance des ambassadeurs. Il domine au Vatican.

Quand le roi Louis XIT avait quitté le Milanais, le 7 novembre 1490, il lui avait laissé, pour mener à bien la conquête de la Romagne, quatre cents hommes avec le baïlli de Dijon ! et trois cents lances avec Yves d’Alègre. César quitta à son tour Milan le 9 novembre, se dirigeant sur Plaisance, tandis que le baïlli gagnait Crémone. Mais, en chemin, César laissa ses troupes sous le commandement de ses capitaines et gagna Rome afin de s’y concerter avec le pape ; il s'agissait pour lui de se munir d’argent, car « la cavalerie de Saint-Georges», comme on devait le dire plus tard des auxiliaires du roi d'Angleterre, allait jouer dans ses opérations un rôle au moins aussi important que sa formidable artillerie et ses quinze mille soldats ?.

De fait, à peine se mit-il en campagne que la population d’Imola, soulevée contre son seigneur, demanda à capituler (16 novembre 1499). Le 13 décembre, le cardinal Giovanni Borgia, légat d'Italie, reçut le serment de fidélité de la municipalité. César vint alors et établit comme gouverneur Giovanni Olivieri, évêque d’Isernia.

Imola, ville assez importante, allait lui servir de base d’opérations contre Forli. Là se trouvait Caterina Sforza, « la dame au grand cœur », et César n’ignorait pas qu’il ne triompherait pas d’elle aisément. L'argent cette fois ne lui servirait de rien. Mais, elle vaincue, le principal obstacle à la conquête de son futur duché disparaissait.

Le 9 mars précédent (1499), Alexandre VI avait investi César du vicariat de Forli en même temps que de celui d’Imola et fulminé contre Caterina, « fille d’iniquité », une bulle dans laquelle 1l l’accusait de n’avoir pas payé depuis trois ans la redevance due à l'Église, et de s’être alliée à ses ennemis ?. Caterina venait, en effet, d’épouser Giovanni Médicis dont elle eut un fils, le 6 avril 1498, le fameux condottière Jean des Bandes Noires, l’ancêtre de Louis XIII 4.

Les habitants de Forli que Girolamo Riario avait, à vrai dire, écrasés d'impôts, ne songèrent pas un instant à défendre leur ville ; ils envoyèrent au-devant de César une délégation pour le supplier de les épargner et de les considérer comme ses sujets. César toutefois n’entra que lorsqu'il fut muni d’une capitulation dûment signée (19 décembre 1499) et commença aussitôt le siège de la citadelle où s'était retirée la duchesse. Ses fortes murailles, encore qu’elles ne fussent point très hautes, semblaient à Caterina devoir défier l’armée de César. D'ailleurs elle se prodiguait, encourageant la garnison, faisant placer des pièces d'artillerie derrière les brèches, au fur et à mesure qu’elles se produisaient, montrant « sous une forme féminine un masculin courage ». Comme plusieurs autres femmes d’alors, elle portait la cuirasse 5. Mais César avait appris des artilleurs français l’art de se servir de ses canons surtout pour les sièges. Il

1. Antoine de Bessey, baron de Trichastel, bailli de Dijon, fils 3. PAsoLiNi, Caterina Storza, Rome, 1893, vol. III, p. 373. de Jean Bessey; capitaine des Suisses, il jouissait d’un grand crédit 4. Il épousa Maria Salviati dont il eut Cosme I°", arrière-grandauprès d'eux ; il eut d’abord vingt lances puis quarante. Il avait père de Louis XIII. accompagné Charles VIII à Naples. 5. Il subsiste plusieurs armures féminines dans les musées ita- 2. Il demeura à Rome du 18 au 25 novembre. liens, à Milan notamment. On en a reproduit une planche XX VI.

les plaça hors des vues des assiégés en faisant rectifier le tir par des indicateurs, en sorte qu’au bout de vingt jours le château n’était plus que ruines. En outre, il était assisté de troupes françaises nombreuses commandées par Yves d’Alègre. Une partie de la garnison déploya le drapeau blanc ; Caterina, qui avait en vain donné l’ordre de faire sauter la place et combattu jusqu’au bout, tuant plusieurs de ses adversaires, dut se rendre au baïlli de Dijon.

C'était une chance pour elle d’être tombée entre les mains des Français, qui, on l’a dit, n'admettaient pas qu’on gardât des femmes prisonnières de guerre ; elle le savait et fit remarquer tout desuite qu’elle était au pouvoir, non pas du duc de Valentinoïis, mais du roi Louis XII.

Le duc n’entendait pas toutefois se voir frustré d’une si importante capture. Il accourut pour la revendiquer, avançant toutefois avec circonspection et en se plaignant d’avoir à traverser les fossés quiétaient pleins d’eau. Le capitaine bourguignon refusa de lui livrer Caterina, à moins que le duc ne lui payât sa rançon qu’il fixa à 20 000 ducats ; César en offrit 2 000, sur quoi le capitaine dit qu’il aimerait mieux la poignarder que la livrer à ce prix. Cependant César obtint d’en avoir la garde et il La fit enfermer dans le palais Numai où il habitait lui-même, ce qui donna lieu à des commérages. Les ruines du château furent fouillées, car le duc tenait à se saisir des enfants de Caterina, sans la possession desquels sa conquête ne serait que précaire. Mais ils avaient été éloignés bien avant ces événements.

Tout au moins voulait-il disposer de Caterina à sa guise. Le 21 janvier 1500, à deux heures du matin, il la fit sortir du palais dans l'intention de la conduire à Pesaro ; elle était entourée d’un fort parti de soldats qu'il commandait en personne, mais il trouva sur sa route le bailli de Dijon à la tête de trois cents Suisses. Une discussion s’engagea, le baïlli soutenant que Caterina ne pouvait être traitée en prisonnière puisqu'elle appartenait au roi, Borgia qu'elle était à lui en sa qualité de chef suprême de l’armée.

Le baïlli tint bon et César n’insista pas, car ce n’était pas son habitude de résister à la force ouverte, et Caterina fut ramenée, au milieu des Suisses, à Forli où on la logea chez le baïlli tandis qu’un exprès allait soumettre le cas à Alègre, au château de Forlimpopoli. Alègre arriva vers le soir et l’on discuta une partie de la nuit sans arriver à une entente. Alors il fut convenu que, le lendemain, aurait lieu sur la place une réunion des officiers français, suisses et bourguignons. On s’y querella fortement ; à un certain moment le bailli appela ses hommes à l’aide et la place s’emplit de hallebardes ; finalement une transaction fut trouvée ; Caterina serait prisonnière du roi mais confiée à la garde du duc. Quand on lui en porta la nouvelle, elle faillit s'évanouir, car elle comprit que c'en était fait d'elle. Vêtue « à la turque » d’une robe de satin noir avec un voile de coton blanc autour de la tête, elle retourna de la maison du bailli à celle du duc. Le lendemain 13 janvier, il partit, emmenant Caterina entre lui et Alègre.

Telle fut la joie d'Alexandre VI en apprenant cette nouvelle qu’il en « riait et pleurait à la fois». Caterina entra dans Rome où elle avait commandé autrefois, chargée

de chaînes dorées, et fut enfermée au Vatican, dansle Belvédère qui tenait alors, on l’a dit, de la villa et du château fort. Elle pouvait y être considérée comme l’hôte du pape et non sa prisonnière, sans jouir pourtant de sa liberté. On lui croyait même de l'influence sur le pape ! N’avait-il pas naguère demandé à être le parrain de son fils? Ottaviano, l’aîné des fils de Caterina qui, vivant loin de Rome, à Florence, partageait cette illusion, lui écrivait le 11 mai 1500, qu’il espérait bien qu’elle ne négligerait rien pour lui obtenir « cette chose rouge », le chapeau de cardinal. A la vérité, ses deux fils aînés, Ottaviano et Galeazzo, ne montraient aucun empressement à aider à sa délivrance ; elle le leur reprocha plus tard et eux lui firent des procès sur des questions d’argent.

Alexandre VI la vit, et ce dut être un singulier entretien que celui de cette femme altière et séduisante et de ce prélat cauteleux et si sensible au charme féminin, si semblables au fond de tendances et de caractère. Rien ne pouvait en résulter.

Mais pour la garder prisonnière, il fallait une excuse, en faire une coupable. A tout événement, le 18 novembre précédent (1499), alors que Caterina était déjà considérée comme une ennemie du Saint-Siège, on avait arrêté un musicien du pape, Tomaso de Forli et un de ses compagnons, sous l’inculpation qu’ils étaient venus de Forli avec une lettre empoisonnée, cachée dans une canne et qui devait être remise au pape. Afin d’avoir accès auprès de lui, Tomaso s'était lié, assurait-on, avec un musicien de Giovanni Borgia et un garde du Vatican, ce qui d’ailleurs semble bien inutile puisqu'il était lui-même musicien du pape. Quoi qu’il en soit, il avait avoué dans les tortures que ceux qui l'avaient envoyé pensaient que, le pape mort, la comtesse serait en sûreté. On les garda au château Saint-Ange sans pousser plus loin l’enquête. Cependant, le dimanche 24 novembre, des prières furent dites dans les églises romaines pour remercier Dieu de ce que le souverain pontife avait «échappé au poison et aux embûches de ses ennemis ».

On imagina donc de prétendre que Caterina était l’instigatrice de cette machination. N’avait-elle pas voulu s'enfuir avec l’aide d’un moine Laura, auquel elle avait remis 400 ducats (25 mai 1500)? Un serviteur du duc, son complice, avait été trouvé noyé dans le Tibre.

Comme tant de ses contemporains, Caterina avait peut-être usé quelquefois de poison, ou y avait songé. Dans le recueil de recettes médicales et de toilette qu’elle rédigea, les Experimenti, se trouvent des formules de poisons lents ou immédiats, mais l'histoire du musicien n’en paraît pas moins invraisemblable. Le pape la fit cependant transférer du Vatican au château Saint-Ange où on la traita avec rigueur ; une seule servante lui était laissée. Cette épreuve la terrassa ; elle tomba malade (fin juillet 1500); on pensa qu'elle allait mourir, mais elle se rétablit et son procès fut commencé. Caterina fut pressée de questions, confrontée avec ses prétendus complices ; interrogée par le pape, elle nia énergiquement. Cependant, dans le public, on la crut coupable. Machiavel l'écrit au Conseil des Dix, les chroniqueurs partagent cet avis. Mais comment condamner une personne aussi considérable sans preuves certaines ? L’accusation fut donc aban-

L* donnée. Caterina n’en demeura pas moins prisonnière. Il fallut qu’en juin de l’année suivante (1501), lors du passage de l’armée française, Alègre vint rappeler au pape, et même un peu rudement, qu’il la détenait contre tout droit. Elle avait au surplus signé un acte de renoncement à sa principauté ; elle fut donc remise en liberté, le 30 juin 1507 après seize mois de prison. Un grand nombre de Romains allèrent la saluer au palais du cardinal Domenico della Rovere où elle s'était retirée. Le pape lui remit une lettre de recommandation pour la Seigneurie florentine.

Néanmoins, pleine de méfiance, elle quitta Rome brusquement et en secret et gagna par mer Livourne où ses enfants vinrent la recevoir 1.

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