PASSAGE DE L'ARMÉE FRANÇAISE. — SPOLIATION DES COLONNA
et l'Espagne le 11 novembre 1500 1, Il comptait bien en profiter. On décréta que le roi de Naples, Alfonso, avait voulu s’allier au Grand Turc et qu’il convenait de le dépouiller de son royaume, et l’armée française s’avança.
Rome était remplie de soldats de toute nationalité, mercenaires en quête d’un capitaine, transfuges, vétérans. On pouvait craindre des conflits. Ordre leur fut donné de quitter la ville (19 juin 1501) ;en même temps un emplacement était préparé près du pont Molle, pour y établir les troupes qui arrivaient. On y envoya tout ce qui était nécessaire : cent cinquante barriques de vin, du pain, des œufs, de la viande, des fromages, des mercanti et des ouvriers ainsi que seize courtisanes ; les marchands florentins qui habitaient sur le pont reçurent du gouverneur l’ordre d’héberger deux, trois ou quatre cavaliers nobles ou de verser 200 ducats comme indemnité de logement. Quelques-uns payèrent et eurent néanmoins à recevoir des cavaliers.
César était venu secrètement à Rome le 17 juin 1501, afin de tout préparer pour le coup qu’il méditait. La présence des Français allait, en effet, lui permettre d’anéantir la maison des Colonna dont l’alliance étroite avec la maison d'Aragon rendait, au moment de sa chute, la situation périlleuse. Dès le 22 juin 1501, le cardinal Francesco Borgia alla à Rocca di Papa, dans les monts latins et en prit possession au nom du Saint-Siège, ainsi que des autres territoires voisins relevant des Colonna. Des commissaires furent établis par lui dans leurs châteaux. Le lendemain, les « massarii » (trésoriers-gouverneurs)
À LEXANDRE VI se hâta d’adhérer au traité de Grenade signé entre la France
1, Le 25 juin 1051 le pape publia une bulle en ce sens.
de ces localités vinrent prêter hommage au souverain pontife qui leur remit à chacun un ducat et une paire de chaussures ornées de ses armes.
Le capitaine général des troupes françaises, d'Aubigny, comte de Beaumont-le- Roger, maréchal de France !, précédant le roi de quelques heures, entra le 23 juin dans Rome avec son état-major ; pendant que prélats et magistrats lui faisaient escorte, l’envoyé de Venise et celui de Savoie se prirent de querelle sur une question d’étiquette. La Savoie commençait à gagner de l'importance et tenait à faire figure. On apaisa le différend, mais il se renouvela un peu plus tard et cette fois le pape donna tort au représentant du duc de Savoie.
« Le pape, dit Jean d’Auton, nonobstant qu’il fût Espagnol et mauvais Français, toutefois avec joyeuse chère, reçut les capitaines français et de plusieurs choses joyeuses leur tint propos. » Il donna à d’Aubigny un cheval gris « très vite et très léger à la main» avec des « bandes » (armure) si riches et si belles que chacun en fut émerveillé ?.
Ce même jour, le 23 juin 1501, le cardinal Federico Sanseverino offrit au roi et aux officiers qui l’accompagnaient un banquet somptueux dans les jardins du cardinal Ascanio, à la Chancellerie. Ces jardins étaient remplis d’orangers, de citronniers, de grenadiers, d’arbres fruitiers rares et de fleurs odorantes, car le goût s’introduisait à Rome des jardins exotiques, ornés d’antiques et de traversa d’architecture. Le repas fut suivi, selon la coutume, de chants, de comédies et jongleries à.
Le 28 juin 1501 l’armée française, ayant défilé sous les murs du château Saint-Ange d’où Alexandre VI la vit passer, sortit de Rome pour aller conquérir de nouveau le royaume de Naples. Elle défila par rangs de cinq à six hommes de front dans un ordre parfait; son artillerie se composait de douze canons, vingt-quatre fauconneaux, cent trente-quatre charrettes de munitions.
César partit quelques jours après (3 juillet 1501) avec ses troupes dont il confia le commandement à d’Aubigny ; le soir même, il rentrait à Rome. Le 8 juillet, il lui en conduisit d’autres. Le 8 juin précédent, le pape avait provoqué une réunion du Conseil communal en ayant soin de n’y pas convoquer les caporioni n1 ceux qui d'habitude en faisaient partie, mais seulement les partisans des Orsini, et il y avait fait décider que Marino serait rasé. C’est sans doute pourquoi d’Aubigny, qui y arriva avec son armée le 9 juillet 15017, y mit le feu ainsi qu’à certains bourgs environnants appartenant aux Colonna ; après quoi il continua sa route vers Naples. Les Colonna s’abandonnaient. On pensait que Giulio Colonna * défendrait Montefortino où la résistance était facile, mais il se retira honteusement ; d'Aubigny ne rencontra aucun obsctacle jusqu’à Capoue qui fut prise sans difficultés et saccagée sans pitié (24 juillet) 5. Fabrizio Colonna y
1. Le roi allait le créer grand connétable de Naples. et de Sicile, 5. On compta plus de quatre mille tués ; les femmes furent déshocomte de Venafro. norées jusque dans les couvents, les hommes emmenés en escla- 2. JEAN D'AUTON, vol. II, p. 34. Cf. SANuTo, vol. IV, col 82:. vage. Il y avait alors et il y eut encore longtemps des esclaves en 3. Ibid. — Cf. Rome au temps de Jules II. Italie. Le 20 juin 1481, Sixte IV avait autorisé les donations
4. Frère de Pompeo. Il vécut dans le métier des armes jusqu’à sa d’esclaves par une bulle Quoniam consuetudinem. Voir d'AUTON, mort sans beaucoup d'éclat. Il n’est plus parlé de lui après 1530, SANUTO, BURCHARD.
command ait. Peu après, Naples tombait, la famille royale aragonaise était dispersée et le royaume de Naples avait existé.
La confiscation de tous les biens des Colonna, même ceux du cardinal Giovanni, fut prononcée par le pape dans sa bulle du 20 août où il jetait l’anathème sur les Savelli et les Colonna ; le 17 septembre suivant (1501), il fit la répartition de ces biens ainsi que de ceux des Gaetani, d’'Estouteville, des barons de Poïano et de Magenza ; trente-six villes ou bourgs furent attribués à Rodrigo, fils de Lucrèce, qui reçut en outre Sermoneta avec son redoutable château fort, Ninfa, Norma, Albano, Nettuno, Ardea 1 : il avait hérité de son père la ville de Bisceglie ?. Les villes de Nepi, Palestrina, Paliano, Rignano furent dévolues à Giovanni (Znfans Romanus), fils du pape et de la belle Giulia Farnèse que son père avait légitimé comme fils de César par une bulle J/legitime genitos datée du 1er septembre 1501 et qu’il reconnut comme sien dans une seconde bulle Spes future en date du même jour, laquelle devait rester secrète 3. Rodrigo devint duc de Sermoneta, Giovanni, duc de Nepi.
L'abbaye de Subiaco avec ses dix-huit châteaux, qui avait été donnée, lors de l’élection du pape, au cardinal Colonna et à sa famille, fut déclarée propriété perpétuelle de la famille Borgia. La bulle qui ratifiait ces donations, ou pour mieux dire ces spoliations, fut contresignée par dix-neuf cardinaux. La noblesse gibeline du Latium était anéantie ; les villes et châteaux situés au Sud de Rome passaient en la possession du pape.