‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 16 sur 203 · LE JUBILÉ · texte numérisé non relu

LE JUBILÉ

Tlconvenait d’embellir Rome car le jubilé approchait et princes et princesses s’apprétaient à visiter la ville.

Ce fut Eleonora d'Aragon, fille du roi de Naples, qui vint la première (juin 1473) ? ; elle se rendait de Naples à Ferrare pour y épouser le duc Ercole Ier d’Este ; la duchesse d'Amalfi, la duchesse de Cavi, la comtesse d’Altavilla, Margarita Orsini l’accompagnaient. Sixte IV tenait alors à se rendre le roi favorable et peut-être aussi à faire montre des richesses de sa cour, aussi fit-on à la jeune princesse une réception merveilleuse. Deux cardinaux et de nombreux prélats allèrent à sa rencontre jusqu’à trois milles des murs ; plus près, Pietro Riario et Giuliano della Rovere la saluèrent au nom de leur oncle ; ils la conduisirent d’abord au Latran où elle se remit de son voyage, après quoi elle visita quelques églises et se rendit au palais SS. XII Apostoli, appartenant au cardinal Riario qui s'était chargé de l’héberger. Les rues étaient pleines de cavaliers, de peuple et de prélats ; avec quelque exagération, Corio en évalue le nombre à soixante milles .

Le cardinal Pietro Riario avait fait merveille dans son palais ; on aurait dit, écrit un témoin, que c'était l’œuvre d’un envoyé du Ciel sur la terre. Dans l’intérieur, les meilleurs artistes avaient rivalisé dans l’ornementation des pièces ; l’argent n'avait pas été épargné. Une suite de quatorze salles étaient garnies de lits de parade surmontés de riches baldaquins et couverts de trois couvertures chacun, dont l’une de damas, « afin qu’on pût s’alléger graduellement» ; des coussins en brocart et en velours étaient jetés partout. Dans la chapelle on voyait des sièges décorés d’ornements d’argent et de longues franges d'or. Dans les salons, il y avait des tables de cyprès d’un seul morceau, des coffres, des vases d'argent. Les murs étaient tendus de damas blanc, de soieries ou de tapisseries à personnages venant des Flandres, dont une représentait la Création. Comme il faisait chaud, — on était en juin, — des ventilateurs avaient été disposés dans plusieurs salons. Toutes les pièces étaient garnies de tapis.

La place qui s’étendait devant le palais était plus grande qu’à présent, défoncée, pleine d’arbustes et de fûts de colonnes brisées. Pietro Riario la fit recouvrir entièrement et planchéier ; on en forma trois salles dont la plus vaste devait servir pour le banquet. Des étoffes précieuses avec les armes du pape, du cardinal, du roi de Naples et du duc de Ferrare, en tapissaient les paroïs ; une vaste crédence de neuf mètres de

1. E. Münr7, La Bibliothèque du Vatican au xve siècle, Paris, X, p. 475, et p. 629. — A. DE TUMMULILLIS, p. 194, 203. Il assista

1886.— Voir planche II. aux fêtes. — BERNARDINO Corro, l’Hisioria di Milano, Padoue, 2. LurGt OLivi, Atlo di Matrimonio di Ercole I° d’'Este, Trévise, 1646, p. 827. 1886. — Articles de Cosr. Corvistert. Il Trionfo Romano di 3. On jeta à la foule des pièces d’argent, ce qui contribua à

Eleonora d'Aragona, dans Avch. della S. Rom. di St. Paira, année augmenter son empressement.

long sur laquelle était rangée une étonnante quantité de vaisselle d’or et d'argent, occupait un des côtés. « On n'aurait jamais cru que l'Eglise en possédât autant », dit Infessura non sans une pointe de malice. Cependant Riario en avait plus encore, car il ne fut pas besoin d’en rien enlever pour servir le repas. Des fontaines jetaient de l’eau avec force, car les réservoirs se trouvaient sur le toit. On avait employé des fleurs pour la décoration, ce qui n’était pas usuel à cette époque.

Le festin fut si plantureux et si fastueux qu’il sembla aux chroniqueurs digne de mémoire dans tous ses détails et que deux poètereaux, Porcellio Pandone et Emilio Boccabella, familiers du cardinal, en firent le sujet de poèmes. Les mets les plus fins et les plus rares furent présentés : des cigognes, des grues, des paons, des sangliers, des faisans, des esturgeons, un ours entier avec sa fourrure et tenant un bâton dans sa gueule, deux veaux bouillis, un cerf debout sur ses jambes, des anguilles tout argentées et bien d’autres choses encore. On vit paraître un enfant nu et tout doré qui représentait un ange, puis vint un jeune homme tenant une viole à la main et récitant des vers, car il fallait bien couper la longueur d’un festin qui dura sept heures et fut composé de cinquante plats. Des divertissements alternaient aussi avec les services. Orphée parut, jouant de la lyre et se faisant suivre d’un ours, d’une hyène, de faisans et de chevreaux, puis on vit Cérès avec son char tiré par des tigres, Vénus et Atalante, Persée délivrant Andromède ; à chaque fois, des vers appropriés et contenant des allusions flatteuses étaient récités. Tout à coup, le soleil éclaira les tables ; on avait escompté cet effet et une pièce de vers de circonstance fut déclamée.

Le lendemain vinrent les présents ; le préfet de la ville, Leonardo della Rovere, offrit deux grands bassins d'argent et deux aiguières ; Pietro della Rovere, une croix en diamants, deux coiffures en soie, un ornement d’argent. Les cardinaux donnèrent aussi des cadeaux.

Le jour de la Pentecôte, la princesse assista, ainsi que la reine de Bosnie, à une messe solennelle à Saint-Pierre ; le mardi, il y eut d’autres cérémonies pieuses ; le mercredi, Eleonora put voir le pape qui lui remit, à elle et à sa suite, une quantité d’Agnus Der. Ensuite on lui montra la Véronique, faveur rare, et, le jeudi, elle partit, accompagnée jusqu'à la sortie de la ville par plusieurs cardinaux.

D’autres fêtes suivirent celles-ci, destinées à rappeler la grandeur antique du peuple romain. Il y eut une reconstitution de la caravane des mules qui apportaient jadis à Rome, de tous les points du monde, les tributs des nations conquises. Les Romains croyaient alors que ces tributs étaient débarqués à Pise où on les pesait, d’où le nom de cette ville, et qu'on les transportait ensuite à Rome à dos de mules. On vit donc arriver une soixantaine de mules chargées de faux trésors et recouvertes de caparaçons aux armes du pape. On représenta aussi la naissance du Christ avec l’arrivée des rois mages et sa résurrection. Il y eut des courses commençant à la porte Del Popolo et finissant au palais du cardinal Pietro Riario, car ce fut lui, ce semble, qui organisa ce divertissement.

Le 5 janvier suivant (1474), il mourut à l’âge de vingt-huit ans ; ses excès avaient usé en deux ans une nature peu préparée à une telle existence. Les Romains le pleurèrent. Les libertins de grande allure plaisent aux foules.

Le 4 avril 1474, le roi de « Dacie» (Danemark et Norvège), Christian Ier, passa par Viterbe, se rendant à Rome à la suite d’un vœu. Les gentilshommes qui l’accompagnaient, au nombre d’une centaine environ, étaient jeunes comme lui (il avait trente-cinq ans), blonds avec le teint très clair ; ils ressemblaient, dit Nicola della Tuccia, à des Polonais. Tous étaient vêtus de noir. Leur entrée à Rome eut lieu le 6 avril 1474. Le marquis de Mantoue et le pape payèrent toute sa dépense. Le pape lui fit don, en outre, de reliques, d’un autel portatif qui existe encore à Copenhague, d’une mule et d’une bague. Le roi offrit au pape des harengs, des morues et des peaux d’hermines. Le jour de Pâques, le pape lui remit la rose d’or. Le prix en était alors de 200 florins en moyenne ; elle était en or avec saphirs ?. Il lui donna aussi une canne à pomme d’or, des mouchoirs et un habillement bénits.

Peu après, vint Federico de Montefeltro, duc d’Urbino; le cardinal Giuliano della Rovere lui céda son palais situé près de la basilique SS. XII Apostoli et le pape lui fit grand accueil. Il pressentait qu’un jour il aurait besoin de lui. On espérait qu’une de ses filles épouserait Giovanni, le frère du préfet de Rome qui allait le devenir à son tour ; Sixte IV lui aurait donné en dot les fiefs de Mondovi et de Sinigaglia. Mais il fallait pour ce don l'agrément du Sacré Collège et le pape se rendit compte qu’il ne l’obtiendrait pas, en sorte que la combinaison dut être abandonnée. Elle fut reprise en septembre de la même année et menée à bien en octobre (1474).

A la Noël (1474), Sixte IV ouvrit avec le cérémonial habituel la porte sainte de Saint-Pierre, marquant ainsi que l’année jubilaire commençait #. Jusqu’alors on ne célébrait le jubilé que tous les cinquante ans ; Paul IT avait décidé que la périodicité en serait de vingt-cinq ans, car les chrétiens, et surtout les Romains, attendaient avec impatience cet événement pour des raisons diverses. Cette fois, ce fut pour Rome, au point de vue matériel, une déception. Il vint bien moins de fidèles qu’on n’en espérait car, en cette année 1475, la guerre régnait presque partout en Europe ; en outre, le souvenir des catastrophes du précédent jubilé n’était pas effacé. Les Romains et les habitants des villes situées sur le parcours que devaient suivre les pèlerins avaient fait de grands approvisionnements qui demeurèrent inemployés, le vin et le grain baissèrent considérablement de prix et beaucoup se trouvèrent ruinés. « Le jubilé de Nicolas V, dit Della Tuccia 4 avait commencé dans l’abondance et s'était achevé dans la disette et

1. Francesco CancezuiErt, Notisie della venula in Roma di Canuto II, Rome, 1820.

tificia, Rome, 1687. Une rose d’or se trouve au musée de Cluny. 3. Mani, Storia degli anni santi, Florence, 1750. —Tommaso

2. En 1478, la rose d’or coûta 251 florins ; en 1480, 160 flo- Maria ALrFANI, Storia degli anni santi, Naples, 1725. — MoRoNI, rins ; en 1481, 220 florins ; en 1482, 208 florins. Sixte IV accorda Dis. Eccles. Anni santi. — HERBERtT THURSTON, The holy year of la rose d’or successivement à Erneste, duc de Sane, à Lodovico, Jubilee, Londres, 1900. — Apparato di Notisie su gli anni santi,

duc de Mantoue ; à Christian, roi de Danemark; au doge de Venise, Vendramini ; à Eberhard, comte de Wurtemberg ; au duc d’Urbino ; à sa ville natale. Voir CarLo CARTARI, La Rosa d’oro pon-

Rome, 1824. Voir plus loin Jubilé de 1500.

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