GHERARDI DA VOLTERRA, P. III
tavernes avaient dû fermer. On était las de la guerre ; le pape n’était pas en sécurité dans sa propre capitale. Comme il s’apprêtait à passer, dans une de ses promenades devant le palais Savelli, on lui fit comprendre que ce ne serait pas sans danger pour lui et il dut prendre un autre chemin. Pour mettre le comble à ses soucis, le bruit se répandit que l’empereur songeait à convoquer un concile à Bâle, ce qui ne laissa pas d’inquiéter la Curie.
On parlait de paix sans trop y croire quand, à l’improviste, elle fut proclamée le 28 novembre 1482; « paix perpétuelle, du moins on le dit », écrit avec un juste scepticisme le Volterrano. C'était, en réalité, une alliance de vingt ans que concluaient le souverain pontife, le roi Ferdinando, le duc de Milan et les Florentins. Les conditions en étaient que les alliés se garantissaient leurs territoires, s’engageaient à restituer les places conquises et à défendre Ferrare. Une solde de 40 000 ducats par an était assurée au comte Girolamo. Les cardinaux prisonniers ainsi que les Colonna et les Savelli étaient abandonnés au bon plaisir du pape.
Sixte IV se rendit le 13 décembre 1482 dans l’église S. Maria della Virtù pour célébrer cet événement, en raison de quoi elle porta dès lors et porte encore le nom deS. Maria della Pace. Une image de la Vierge y fut apportée par les soins du pape 1.
Les Romains voulant témoigner leur joie allèrent en cortège au Vatican, tenant des branches d’olivier, des torches et des drapeaux, sonnant de la trompette et précédés d'enfants, habillés en nymphes, qui récitaient des vers de circonstance. À leur grande surprise, ils furent reçus par Girolamo et ses gardes l’épée à la main, et durent se retirer sans voir Sixte IV. Craignait-1l quelque manifestation ou le comte voulait-il l’isoler? Le dépit fut extrême à Rome.
Le surlendemain 27 décembre 1482, le duc de Calabre entrait dans la ville entouré de quinze cardinaux ; il amenaït une troupe de ces janissaires qui avaient fait si grand peur aux soldats pontificaux et que les Romains regardèrent passer avec une curiosité craintive. Le pape lui fit bon accueil, le défraya de toutes ses dépenses (018 florins), lui remit un glaive bénit, s’entretint longtemps avec lui et lui accorda le pardon de toutes ses erreurs. Le lendemain il alla voir la femme du comte, Caterina, dont on commençait à Rome à apprécier l’énergie et à redouter l'influence. Le 30 décembre 1482, il quittait Rome pour se rendre à Ferrare.
Voyant tous ces embrassements, plus d'un Romain dut se demander pourquoi on avait répandu tant de sang pour en arriver là.
Le cardinal d’Estouteville mourut le 22 janvier 1483, à quatre-vingts ans, après trente-huit années de cardinalat. Il n’avait pas rendu le dernier soupir que déjà on volait son argenterie. Tandis qu'on transportait en pompe son corps à l’église. S. Agostino (23 janvier), les frères de Sainte-Marie-Majeure, qui étaient des Dominicains, se prirent de querelle avec les frères Augustins au sujet du manteau de brocart d’or dont il était
1. RAyYNAI LUS, Annaues, en 1:52, $ NII. Cette église avait été édifiée par Baccio Pontelli sur ‘ordre de Sixte VE. Voir pl. X.
enveloppé et dont les uns et les autres voulaient s'emparer après l'enterrement. Ils se battirent à coups de torches, des épées furent tirées et, lorsque le cortège arriva à l’église, il ne restait plus rien sur le cadavre des ornements dont on l’avait chargé : manteau, mitre, bagues, tout avait disparu !!
Le cardinal Raffaele Sansoni-Riario lui succéda comme camerlingue, malgré son jeune âge ; il prit aussitôt possession du trésor. Le pape lui accorda comme demeure le palais du feu cardinal situé près de S. Apollinaire, dans le quartier Ponte.
Peu de temps après, on se battit encore ; les Romains étaient indiscutablement très querelleurs ; jadis, au temps de Cola di Rienzo, ils s'étaient entre-tués pour mieux voir un dromadaire ; toute occasion leur semblait bonne pour jouer du bâton, du poignard ou de l’escopette.
C'était l'habitude que chaque année, lors du carnaval, les différents quartiers présentassent au Capitole les taureaux qu’ils offraient pour les jeux. Or, il surgissait presque toujours des contestations car la rivalité était grande entre quartiers et parfois le sang coulait. En cette année 1483, le 8 février, les gens du quartier Monti et ceux du quartier du Transtévère, qui étaient particulièrement agressifs, en vinrent aux mains, et si violemment que les conservateurs voulurent intervenir, mais les traits et les coups se croisaient si drus, qu’ils prirent la fuite fort prestement. Les courses eurent lieu le lendemain. La cour pontificale y assista des fenêtres des maisons avoisinantes.
Dans le courant de ce mois de février (1483), les villes de Terracine et de Bénévent furent restituées au Saint-Siège par le roi de Naples. Le 3 avril, le pape se rendit au portique d’Octavie et l’on remarqua qu'il passait par la place des Juifs.
Les deux cardinaux retenus au château attendaient toujours leur liberté. Leur compagnon Mariano réussit à s'échapper le 25 juillet 1483. Comme la chaleur était grande, le gouverneur avait permis aux prisonniers de descendre dans le jardin ? ; ils y restèrent fort avant dans la nuit à jouer aux cartes. Quand Mariano vit que le moment propice était venu, il s’éloigna et franchit les enceintes avec l’aide de complices. On le chercha toute la nuit, des patrouilles parcoururent la ville, mais il était déjà loin, à Rocca Priora, près de Frascati d’où, le 28 juillet, il adressa une lettre à Sixte IV 8,
En apprenant la nouvelle de sa fuite, le pape entra dans une violente colère ; il s'était rendu aussitôt au château, pensant que Mariano s’y cachait, et avait passé sa journée à le chercher. Le gouverneur, Thomas James, évêque de Léon, et son lieutenant furent révoqués ; les geôliers, gardiens et soldats de la garnison, déplacés ; on enferma les deux cardinaux dans le Maschio, qui était le réduit central du château (27juin 1483).
Cependant leurs amis travaillent pour eux. Le collège des cardinaux sollicita leur pardon ; dès le mois de mai, les représentants du peuple avaient intercédé en leur faveur.
1. Son cœur fut envoyé en France, Camuillo Vitelli, fils de Nicolo, tenta de s'échapper, mais la corde 2. Il est souvent question de ce jardin voisin du fleuve dans qu’on lui avait fournie était trop courte, il tomba et se cassa le les comptes de la Chambre. Della Rovere en fit reconstruire le pied. Le cardinal Savelli, chez qui on le porta, le livra mur en 1486. au pape. Il avait fallu quarante-sept archers pour ie caç- 3 Les cas d'évasion du château sont rares. Le 27 février suivant turer.
Enfin le pape se laissa fléchir. Le 15 novembre 1483, ayant réuni le Sacré Collège, il fit venir les deux cardinaux et les reçut publiquement en grâce.
Peut-être cette mesure de clémence avait-elle pour but de faire accepter au consistoire une nouvelle promotion de cinq cardinaux, dont un, Giov. Giacomo Sclafenati ou Sclafenato, n'avait pas vingt-trois ans et passait pour le plus bel homme d'Italie il passait aussi pour fort ignorant !.
On chuchotait que ces nominations avaient rapporté de fortes sommes au pape (15 novembre 1483) ?.
Leur consécration eut lieu le 19 novembre 1483. Les nouveaux élus arrivèrent de bonne heure au Vatican, suivis de leur « famille » et portant leurs anciennes barrettes. L'heure venue, les quatre derniers élus parmi les cardinaux # vinrent les prendre et les conduisirent devant le souverain pontife qui les admit à lui baiser le pied 4, la main et la bouche, puis les autres membres du Sacré Collège leur donnèrent le baiser de paix et ils prirent place parmi eux ; alors le pape expliqua la raison de l’élévation de chacun d’eux et fit leur éloge. Tous vénérèrent le pape ; les nouveaux élus agenouillés au milieu des autres reçurent leur barrette cardinalice avec les cérémonies d'usage, tandis que les chœurs entonnaient un hymne que les cardinaux accompagnaient. Le pape remonta ensuite dans sa chaise et les cardinaux se dispersèrent 5.
Si les Romains ne se soulevaient plus en armes comme naguère quand le souverain pontife agissait contrairement à leurs désirs, ils ne manquaient pas de protester chaque fois par l’entremise de leurs représentants. Aïnsi ils trouvèrent, vers ce temps, que le pape distribuait trop largement les reliques qui se trouvaient à Rome ; on l’accusait même d’en faire trafic. Il venait précisément d’en envoyer plusieurs $ dans une très belle châsse au roi Louis XI qui en espérait la guérison, et qui eut juste le temps de les voir avant de mourir (30 août 1483). Lelio Subatari, qui devint plus tard maestro di strada, fut donc chargé de faire des remontrances au pape qui se borna à les écouter.
Les fêtes reprenaient. Le 9 novembre 1483, Sixte IV, après avoir entendu la messe dite par le chroniqueur Jacopo da Volterra, se rendit au bord du Tibre en compagnie du vice-chancelier, Rodrigo Borgia, du cardinal Girolamo Basso et du cardinal Giuliano della Rovere. Là l’attendait un magnifique Bucentaure que della Rovere avait fait
1. 11 habitait près de la petite église S. Simone in Posterula sopra l’autorita del Baccio, Rome, 1807. — G. Mayer, De Osculo sur la place actuellement appelée Lancelliotti (ALBERTINI, pedum, Leipzig, 1712. — EsrÈève, De Osculatione pedum, Paris, De Mirabilibus, p. 29). Morone le dit né en 1450. 1628.— À. CARMETI, Sopra l’uso di baciare à piedi al papa, Rome,
2. Sixte IV nomma trente-quatre cardinaux, le cardinal Ascanio 1766. — MARTIN vON KEMPEN, Dissertatio deosculo, Leipzig, 1680.
Sforza (17 mai 1784) compris, dont vingt cinq étaient italiens.
3. Des cinq cardinaux de la promotion de 1480, deux étaient morts, Cosimo Orsini et Pietro Ferrici. Le quatrième fut donc Domenico della Rovere, nommé er 1178.
4. Sur la cérémonie du baisement de pied, les travaux particuliers sont nombreux : A.-N. HuBNER, Exercilatio de genuflexione, Halle, 1711.—G.-V. STEFANUS (GIUSEPPE STEFANO), De Adoratione et Osculatione bedum Rom. Pont., Cologne, 1580 et Rome, 1588. — M.-A. MazzaroONT, De tribus Coronis Rom. Pont. nec non de osculo ss. ejus pedum, Rome, 1690. — G. PovyARD, Dissertazione
— G.-F. MAYER, De Üsculo hbedum Pont. Rom., Leipzig, 1780. — Moroni, Diz, Eccl., voi. IV, p. 15.
Sur la cérémonie de l’ouverture de la bouche, voir plus loin,
5. Cf. JaAcopo VOLTERRANO, Diariumn, p. 127, lig, s. — I.R. Garrico, Acia Selecta cœremonialis S. R. E. Rome, 1753, P: 59.
6. Entre autres le « Corporal sur lequelchantait Mgr Saint Pierre» dit Commynes. Giovanni Grimaldi partit pour la France le 8 juillet les emportant. Le Grand Turc en avait aussi fait porter au roi. On lui apporta également la Sainte Ampoule,
construire secrètement à Pise, à son intention; il s’y embarqua avec sa suite et l’on descendit le Tibre jusqu’à Ostie où un repas avait été préparé. La munificence du cardinal s'était là aussi donné libre carrière ; rien ne manquait même pour les plus humbles convives: « chacun avait tout ce qu'il voulait », dit l’un d’eux. Cefut un banquet «plus que pontifical ». Le pape poussa ensuite jusqu’au bord de la mer et vit les restes d’un phare et des pans de murailles *. Des souvenirs classiques vinrent à l’esprit des visiteurs ; ils songèrent qu’en ce lieu les Romaïns avaient jadis coulé un bateau de grandeur extraordinaire qui avait apporté à Rome l’obélisque de Saint-Pierre ?, afin d’en faire le fondement d’une digue *.
Piqué d’amour-propre, Rodrigo Borgia reçut à son tour le pape à Porto.
Malgré qu'il en eût, Sixte IV cédait à l'engouement qu’on ressentait de plus en plus pour les choses de l’antiquité. A l’occasion du carnaval, le 2 mars 1484, il fit représenter l’histoire de Constantin. L'acteur qui jouait son personnage, un Génois qui avait vécu longtemps à Constantinople, eut tant de succès que le nom de Constantin lui resta comme, un peu plus tard, à Inghirami, le surnom de Phèdre (Fedra).
Le 20 avril précédent (1483), jour anniversaire de la fondation de Rome, l'Université ou plutôt l'association qu'avait fondée Leto dans sa maison, sur le Quirinal, donna un banquet que présida le successeur de Platina à la Vaticane, Demetrio de Lucques. On y lut le diplôme de l’empereur Frédéric IIT qui était la charte de l’association et des vers, et on y accorda le laurier poétique à Fausto Andrelini de Forli 4 Les jeux agonaux furent repris après six ans d'interruption ÿ.
L'année qui venait de finir avait été aussi calme qu’elle pouvait l’être en un temps où tant de rivalités et de haïnes étaient déchaînées et où chacun, disait un ambassadeur auprès du pape, était exposé chaque jour à perdre ses biens et sa vie.