‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 46 sur 203 · COURONNEMENT D'INNOCENT VIII. —— DÉSORDRES. —— AURELIA EXTRICATA · texte numérisé non relu

COURONNEMENT D'INNOCENT VIII. —— DÉSORDRES. —— AURELIA EXTRICATA

Le dimanche 12 septembre 1484 eut lieu au Latran la prise de possession avec le cérémonial fastueux et compliqué qui s'était peu à peu établi.

Le pape était monté sur un cheval blanc conduit en maïn tour à tour par le sénateur et les conservateurs ; il en descendit en cours de route à l’aide d’un escabeau à trois marches recouvert de drap rouge qu’on portait derrière lui et il se plaça dans une litière portée par des soldats ; on espérait ainsi que le peuple ne se livrerait pas à ses violences habituelles pour s'emparer du cheval ou de la litière, mais ce furent les soldats eux-mêmes qui, cette fois, troublèrent l’ordre au point d'empêcher la cérémonie de la sedes stercoyaria. Le pape était précédé de deux valises écarlates sans armes et de dix-huit trompettes dont les pannons étaient décorés de ses armes. Il avait été permis cette fois aux juifs d’attendre le pape, non plus au Monte Giordano, où ils étaient exposés aux risées et aux mauvais traitements de la foule, mais dans la première enceinte du château Saint- Ange.

En route il avait jeté tant d'argent à la foule qu’il ne lui en resta plus pour faire, comme il convenait, l’offrande sur l’autel du Latran; heureusement Burchard se trouvait là qui lui prêta ce qu'il avait sur lui, deux florins et un ducat. Le banquet qui suivit la cérémonie eut lieu dans une grande confusion.

L’effervescence continuait dans Rome comme durant l’interrègne et Innocent VIIT était le moins capable des hommes d’y mettre un terme, à cause de son inexpérience, de son incapacité et de son manque de volonté ! Quand il donnait des ordres à ses subordonnés, écrivait l’ambassadeur florentin, il avait l’air de leur demander des conseils. Or la situation était particulièrement grave ; les Colonna voulaient, avec l’aide du cardinal Della Rovere, profiter des circonstances pour rétablir complètement leur situation très ébranlée par les rigueurs dont ils avaient été l’objet sous le pontificat de Sixte IV. Les Orsini s’apprêtaient à se défendre avec autant d’énergie qu'ils en avaient montré naguère pour accroître leur puissance.

La défaillance de l’autorité suprême se fit bien vite sentir. Aussitôt élu, Innocent VIII

avait éloigné de Rome les principaux membres de la famille Colonna, de même que Francesco della Valle qui eut l’ordre de ne rentrer que dans un mois. Une trêve fut ménagée entre les Della Valle, les Santacroce et Stefano di Francesco de la famille des Crescenzi. Défense fut faite de porter des armes et l’on vit, en effet, des « brigosi», c’est-à-dire des gens ayant des injures à venger, se promener dans la ville sans épée. Mais cette détente apparente dura juste une semaine. Le 7 septembre 1484,un palefrenier du cardinal Orsini tuait un serviteur du cardinal Colonna. Quinze jours après, le 22 septembre, il y eut une bataille entre les Colonna et les Conti avec beaucoup de blessés et de tués de part et d'autre. Les exécutions que le pape, fort irrité, multipliait, ne servaient de rien. Sans doute, dans de telles circonstances, il convenait d’en faire, mais on n’en fait jamais assez, même quand on en fait trop, pour arriver à un résultat.

Les Romains trouvaient déjà qu'ils n'avaient pas gagné au change, d'autant plus que le pape ne tenait nullement les promesses qü’il leur avait faites.

Les premières faiblesses du pape envers ceux qui l'avaient servi, avaient été un enseignement. Chacun réclamait plus, se plaignant d’avoir été mal partagé ; les cardinaux, tout les premiers, exigeaient d’autres bénéfices. Le pape commença par enlever, sans les indemniser, leurs charges aux officiers municipaux qui les avaient achetées à vie sous l’ancien pape, afin de les attribuer à ses protégés 1 ; il accorda d’autre part à des non- Romains, des bénéfices romains en se bornant, pour ne pas avoir l’air de violer sa promesse, à les créer citoyens romains ; c’est ce qu’il fit notamment pour son gendre Gherardo Usodimare qu’il nomma dépositaire de la taxe des Etudes (Taxe sur les vins étrangers). En ce qui le concernait, lui et les siens, 1l déclara simplement que la clause d’exclusion ne pouvait pas s'appliquer.

Les marchands génois, qui avaient souffert de pillages après la mort de Sixte IV, furent remboursés de leurs pertes. Les victimes des papes précédents vinrent reprendre leurs biens. Deifobo Anguillara et Giovanni Savello de Rignano, que Paul II avait jadis dépouillés de leurs domaines et qui n’avaient pas oséles réclamer durant le pontificat de Sixte IV, entrèrent à Rome pour en reprendre possession.

En mars 1485, le pape eut une crise qui donna des inquiétudes ; le bruit de sa mort se répandit. Ce fut un médecin cypriote, Ludovico Podocatharo ?, ainsi que Giacomo da San Genesio, qui le soignèrent.

Pendant sa maladie, les Orsini s'étaient mis en position de profiter des événements ; ils s'emparèrent des trois ponts qui reliaient la ville au Nord de l'Italie : les ponts Salaro et Nomentano sur le Teverone (Anio) et le pont Molle sur le Tibre. Cette occupation se fit d’ailleurs le plus pacifiquement du monde ; les gardiens continuèrent à toucher les péages et les soldats des Orsini criaient à l’envi : « Vive le pape» et déclaraient qu’on ne voulait que rendre service à l’Église. Virginio et Paolo Orsini dirigèrent l'affaire.

1. Cf. Bulle Cum ab Apostolica Sede du 23 août 1485. à l’âge de soixante-quinze ans. Son tombeau se trouve dans 2. Il était originaire de Nicosie, en Chypre. É vêque de Capaccio S. Maria del Popolo. Il était venu à Rome avec la reine de Chypre en 1483, il devint cardinal en 1500 et mourut en 1504 (23 août) Charlotte de Lusignan, en 1461

HISTOIRE DE ROME, d2

Le cardinal Della Rovere s'était hâté de mettre ses biens en sécurité au château Saint- Ange (19 mars 1485).

Vers ce même temps, le 18 mars 14851 on fit à cinq milles des inurs, le long de la voie Appienne, en un lieu appelé Roma Vecchia, une découverte qui produisit à Rome et dans l'Italie entière une émotion extraordinaire ?. Des terrassiers au service des moines du couvent de S. Maria Nova *, en ouvrant un sarcophage, y trouvèrent le cadavre admirablement conservé d’une enfant # de quinze à seize ans ; le visage avait le coloris de la vie, les dents étaient d’une blancheur étonnante, la langue était rose comme les lèvres; les cheveux, dorés ou châtains selon les conteurs, étaient longs et retenus par une sorte de diadème ; les membres avaient tant de souplesse qu’on pouvait les soulever et les laisser retomber. Cette étonnante conservation fut attribuée par quelques-uns à une faveur miraculeuse, en sorte que cet enfant devint à leurs yeux un objet d’adoration ; d’autres y voyaient simplement l'effet des aromes dont le corps était encore imprégné, myrrhe, aloës, oliban, thérébenthine, que les abeilles vinrent butiner ; aussitôt d’ailleurs de nombreux marchands se mirent à en débiter de semblables. On se hâta de transporter ces précieux restes dans le palais des Conservateurs, où la foule vint les considérer avec autant de vénération que de curiosité.

Les masques tragiques dont le sarcophage était décoré firent croire qu’on se trouvait en présence d’une danseuse ; puis on pensa qu’il s'agissait de la fille de Cicéron, Tullia, bien que, sur l'inscription, on Iût : Julia 5. Il est vrai qu’on avait déterré, peu auparavant, dans le voisinage du lieu où la trouvaille avait été faite, de nombreux fragments portant les noms de Terentia, Tullia.... Cependant, au contact de l’air, le corps, comme il arrive presque toujours, était devenu tout noir, mais cela n’empêcha nullement la foule de croire à un miracle, et la créance qu’il s'agissait d’un corps saint se propagea rapidement, ce dont s’inquiéta le Saint-Siège. Ordre fut donné d’emporter secrètement le cadavre et de l’ensevelir de nuit hors de la ville. Ce fut une grande déception, tant pour les Romains que pour ceux qui arrivaient de fort loin dans l'espérance de voir cette merveille.

Page 1