‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 48 sur 203 · DROITS DE LA FRANCE SUR LE ROYAUME DE NAPLES · texte numérisé non relu

DROITS DE LA FRANCE SUR LE ROYAUME DE NAPLES

Pendant ce temps on négociait, peut-être pour gagner du temps, peut-être parce que personne n’était disposé à pousser la guerre à fond. La rébellion des barons avait

1. La garnison du Capitole comprenait alors 60 fantassins et que le Capitole perdit son aspect de chateau fort pour devenir 10 cavaliers sous les ordres du connétable Giovanni de Ferrare. peu à peu le monument qui existe maintenant. On travailla sur- L'entretien en coûtait 69 florins par mois, Ce fut à cette époque tout au palais des Conservateurs.

surpris le roi de Naples et son fils par sa soudaineté et son ampleur ; ils préféraient en venir à bout par la ruse plutôt que par la force. Le pape, de son côté, était trop inquiet touchant la sécurité de sa capitale pour engager des opérations décisives. Le cardinal Gio. Batta Orsini vint à Rome en compagnie de Sanseverino et y resta deux jours à discuter avec le pape (12-15 janvier 1486) ; il revint le 9 février. Le pape avait auparavant fait appel à la médiation du roi d'Espagne. C'était la première fois qu’un souverain espagnol allait se trouver mêlé aux affaires d’Italie. Il est vrai que Ferdinand et Isabelle venaient à peine de constituer leur royaume. Le pape les remercia, le 10 février 1486, de l'intervention qu’ils promettaient. D'autre part, le roi de France était aussi sollicité et il ne semblait pas devoir rester longtemps étranger aux affaires de Naples. La grande contestation entre la France et l'Espagne pour la primauté en Italie allait commencer.

La question de l'héritage du royaume de Naples était des plus compliquée. Ce royaume avait été attribué par le pape Clément IV à Charles, comte d'Anjou et de Provence, frère de saint Louis (4 novembre, 29 et 30 décembre 1265). Son fils Charles lui succéda et Robert, son fils, lui succéda à son tour. Le fils de ce dernier, Charles, duc de Calabre, étant mort sans postérité mâle, ce fut sa fille Jeanne qui régna sur Naples. Elle adopta Louis d'Anjou, frère de Charles V. Son mari, Charles de Durazzo, l'ayant fait périr, s’empara du royaume. Il eut pour successeur son fils, Ladislas, mort sans enfants en 1414. Jeanne Il, sa sœur, lui succéda. Louis III d'Anjou, petit-fils du frère de Charles V, menaçant sa couronne, elle adopta Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile. Mais elle révoqua ensuite cette adoption et adopta Louis III d'Anjou, son adversaire. Comme celui-ci était mort avant elle, elle légua le royaume au frère de Louis, René duc d'Anjou, et comte de Provence. Mais un parti important appela Alphonse d'Aragon, lequel l’emporta sur René (1442).

Le roi René 1, le« bon roi René » n’ayant pas de fils ?, choisit pour héritier éventuel Charles d'Anjou, son neveu, lequel fit donation de la Provence et de ses droits sur le royaume de Naples à Louis XI et à son fils, le Dauphin (10 décembre 1481). Mais le roi René avait eu aussi deux filles dont l’une, Yolande, veuve de Frédéric de Vaudemont, morte en 1483, avait un fils René, duc de Lorraine et de Bar, qui protesta contre l'exclusion de sa mère parce que le royaume avait passé plusieurs fois par des mains féminines *. Il revendiquait donc ses droits sur le royaume sans y mettre, au vrai, beaucoup d’ardeur.

Le 23 mars 1486, le cardinal Giuliano della Rovere partit très secrètement pour Gênes ou pour Avignon, malgré l’opposition du consistoire, afin de ramener René; il devait aussi se mettre en rapport avec les agents du roi Charles VIII. Giuliano trouva le duc peu enclin à le suivre, car il n’avait ni hommes ni argent ; il se méfiait aussi de la

1. LecOY DE LA MARCHE, Le roi René, Paris, 1875. regno succedent ». L’exclusion des filles tut établie par le testament 2. 11 mourut le 10 juillet 1480. de Béatrix, fille de Raymond Bérenger, comte de Provence, et par 3. L’exclusion des femmes n’avait pas été prononcée par la le testament de son fils Charles. Béatrix était la femme de Charles bulle d’investiture accordée par Clément IV à Charles d'Anjou; d’Anjou, premier roi de Naples de la branche angevine. Ceci n’em-

le paragraphe I€r dit expressément : « Mares et feminæ in eodem pêcha pas les deux Jeanne de régner à Naples.

sincérité des offres d'appui que lui faisaient le roi de France et le souverain pontife, et il avait bien raison. Au contraire, il semble que Charles VIII s’intéressa aux ouver-. tures du pape, car, le 31 mai, arrivait à Rome une ambassade composée de trois envoyés

français et que dirigeait M. de Faucon ! ; un envoyé lorrain les accompagnait, représentant

le duc René. Ils avaient, en passant par Florence, sévèrement admonesté Laurent le

Magnifique, lui reprochant de faire au pape une guerre injuste. Comme les envoyés de

Maximilien, ils avaient été attaqués en route par une bande de paysans que leur

misère rendait hardis; mais, mieux armés sans doute, ou plus résolus, ils se défendirent

si bien qu’ils en firent prisonniers près de quatre-vingts qu’ils amenèrent à Rome les

mains liées sur le dos ; de nombreux blessés et des morts restèrent sur le terrain.

Innocent VIII reçut favorablement l’ambassade, mais, poussé par le cardinal Della Rovere, il repoussa les offres d’entente avec les Orsini et Naples, et répondit qu’il verrait l'Église anéantie plutôt que d'abandonner la guerre avant que Virginio Orsini fût réduit à merci.

Néanmoins, le vendredi 2 juin 1486, eut lieu un consistoire où les paroles dont les envoyés étaient porteurs furent discutées 2. L'intervention possible du duc René avait inquiété le roi de Naples :il offrait la paix par l'intermédiaire du cardinal de Sienne (Piccolomini), et à quelles conditions inespérées ! Aquila appartiendrait à l’Église avec les Abruzzes, les barons pourraient rester sous la protection du pape. Mais le parti français ne l’entendait pas ainsi. Le cardinal Balue déclara que l’Église, de même que les Génois et le roi de France, avaient déjà engagé trop de dépenses pour accepter une paix qui maïntiendrait le roi Ferdinando sur son trône. Piccolomini et Borgia répliquèrent avec vivacité ; on échangea des paroles piquantes, puis des injures et des outrages. Balue qualifia Borgia de fils de c... 3, l’accusa de mener une vie crapuleuse et il le compara à une bouteille pleine de vin ; on crut qu’ils allaient en venir aux mains. La séance dura, au milieu de ce tumulte, jusqu’à midi.

Peu de temps après, comme Borgia, légat a latere dans le camp, s’apprêtait à monter à cheval pour s’y rendre, Balue vint se planter devant lui et lui dit de ne pas oublier d’emporter beaucoup de vin.

Pour continuer la guerre, il fallait de l’argent, or le trésor pontifical n’en contenait guère. Sixte IV avait laissé des dettes. Tous les vases d’argent, les ornements pontificaux avaient été donnés en gage ; on avait affermé toutes les taxes et revenus et loué, le 14 décembre 1485, le lac de Trasimène 4 Les fonctionnaires ne recevaient plus leur traitement qu'avec des mois de retard. Le pape imagina donc de créer cinquante-deux offices « du plomb des brefs apostoliques » 5. Ces charges furent vendues 500 ducats chacune. Les candidats affluèrent. Avec les 26 000 ducats qu’il obtint de la sorte, Inno-

1. La famille des Faucon ou Falconi était d’origine florentine 4. Div. Camer., vol. LIX, ua rameau vivait à Naples. 5. Le pape ne dissimule pas, dans le bref où il institue ces nou- 2. E. NUNZIANTF. Il consistorio di Inn. VIII per la chiamata veaux offices, que seul le besoin d’argent lui a fait prendre cette di Renato, dans Archiv. Stor. prov. Napolit., 1886, XI, 51-66. décision. Les titulaires de ces charges étaient appelés ceratori à 3. Sa mère était Isabella, sœur du pape Calixte III. cause de la cire qu’ils employaient.

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