I18 UNE COUR PRINCIÈRÉ AU VATICAN
en priant, au contraire, son père de pardonner à ses ennemis, ne montrait pas par là qu’il réprouvait ce châtiment impitoyable.
Les Turcs occupaient beaucoup l'esprit des Romains; il n’est question que d’eux dans les chroniques.
C’est depuis ce moment-là que les turqueries furent si fort à la mode à Rome. Pendant le carnaval, on ne voyait dans les rues que costumes orientaux ; le cardinal d’Aragon se montra ainsi un peu plus tard. Sur les scènes qui commençaient à s'organiser, des travestissements turcs apparurent.
En fait, le sultan envoyait à Rome ambassade sur ambassade, car la présence de Djem l’inquiétait. Le 30 novembre 1400, arriva Moustafa bey avec une suite imposante. Il apportait au souverain pontife le montant de la pension de Djem pour trois années, soit 120 000 ducats!, de nombreux présents et des promesses, mais demandait en retour que l’on continuât à faire bonne garde autour du prisonnier.
Moustafa fut reçu à la porte de la ville par la famille du pape, les cardinaux et une foule considérable. Les ambassadeurs de France et d'Écosse l’accompagnaient. En même temps, le bruit se répandit dans la ville, et ce fut peut-être une manœuvre diplomatique du Saint-Siège, que le soudan de Babylone offrait, si on lui abandonnait Djem sultan, de remettre Jérusalem à l’Église et même Constantinople s’il en devenait maître, de ne plus inquiéter les chrétiens et de ne prélever sur eux aucun droit.
Le pape donna audience à Moustafa bey et se borna à lui demander ce qui avait été convenu entre lesultan et les chevaliers de Rhodes, car il commençait à comprendre que ceux-ci l’avaient trompé et avaient aussi dupé les Turcs, de même qu'ils avaient extorqué de l'argent au sultan d'Egypte sous de faux prétextes.
Cependant l’envoyé turc demanda à s'assurer que Djem sultan était encore en vie. Il y eut quelques difficultés à ce propos ; finalement on l’autorisa à le voir. Le second étage du Vatican, où était enfermé le captif, fut décoré d’étoffes de soie et d’or et de tentures somptueuses ; il y avait par terre de luxueux tapis. Le sultan s'était fait construire un trône à la mode turque, resplendissant d’orfèvrerie, sur lequel il prit place avec une dignité extraordinaire. Deux chrétiens seulement furent admis à assister à l’entrevue, le cardinal Antoniotto Pallavicini et Nicola Cibo, archevêque d’Arles, neveu du pape.
Quand Moustafa se présenta, un des Turcs au service de Djem alla au-devant de lui et l’essuya de la tête aux pieds « comme s’il avait été couvert de farine ou de poussière », puis il lui fit embrasser le linge. L’'ambassadeur baisa trois fois la terre et, sur la demande de Djem, lui présenta dans un coffret une lettre dont il lécha soigneusement l'enveloppe pour montrer qu’elle n’était pas empoisonnée, puis il l’ouvrit et lécha le papier sur lequel était écrite la lettre dont on donna lecture au sultan à l’oreille. Après quoi, l'ambassadeur se retira à reculons sans le perdre de vue. (28 ou 29 décembre 1490) ?.
Ce jour-là il y eut successivement dela pluie, de la neïigeet de la grêle, et ce désordre
-Dooc 40 000 par an au lieu de 45 000. 2. INFESSURA, p. 262.
des éléments sembla une marque certaine que Dieu s'irritait de voir un musulman trôner ainsi dans son palais. Des signes funestes suivirent. Une comète apparut au-dessus de Saint-Pierre et disparut presque aussitôt, on vit des étoiles en plein jour !
Innocent VIII reçut une seconde fois l'ambassadeur avant son départ, mais ne lui donna, à son habitude, que des réponses dilatoires.
Dix-huit mois plus tard, une nouvelle ambassade apporta au pape un trésor inesti-
mable, une partie du fer de la lance avec laquelle le soldat Longin (?) avait transpercé le flanc du Christ !. Deux évêques, Nicola Cibo, archevêque d’Arles, et Luca Borsiano, évêque de Foligno, se rendirent à Ancône et, accompagnés de l'ambassadeur turc, ils transportèrent la précieuse relique à Narni, sur la route de Rome. Le pape chargea alors le cardinal Della Rovere et le cardinal Giorgio Costa, dit de Portugal, d’aller l’y recevoir. On n’ignorait pas à Rome que la ville de Nuremberg prétendait depuis longtemps posséder cette relique et qu’elle n’était pas la seule, tandis qu’à Paris on conservait précieusement la pointe de la lance ?. Aussi quelques esprits scrupuleux® auraient-ils souhaité qu’on laissât la relique à Narni afin de faire uneenquête avant de la présenter à l’adoration des fidèles ; d’aucuns aussi faisaient remarquer que le fer ne portait presque pas trace de rouille. Marco Vigerio, l’un des cardinaux libertins du temps de Jules II, raconte qu'étant évêque lors de l’arrivée de la relique il avait longuement discuté avec d’autres évêques sur l’avantage qu’il y aurait eu à obtenir du sultan, au lieu de ce fer de lance douteux, la tunique sans couture qui se trouvait également en sa possession %. Mais le sultan avait pris soin de faire accompagner son cadeau de pièces qui l’authentifiaient si bien 5 qu’on n’hésita pas à l’amener sans délai à Rome où on l’attendait avec impatience.
Une châsse de cristal avait été préparée, dont les pieds et les montants étaient en or 6 ; on y plaça la lance, qui avait de chaque côté de la gorge, deux pointes à la façon, de certaines lances du moyen âge. Un cheval blanc portait la relique, que précédait une lampe allumée (27 mai 1492).
On avait pensé apporter, à la rencontre de la lance, deux autres reliques que possédait Rome, le sang du Christ et l’écriteau de la Croix récemment découvert ? ; les
1, On racontait que la République de Venise en avait offert 70 000 ducats.
2. En 1204, les Croisés s'étaient emparés, à Constantinople, de la pointe du fer de la lance. L'empereur latin Baudoïn IT la céda à saint Louis en 1243 et elle fut déposée à la Sainte-Chapelle., En 1793, cette relique fut transportée à la Bibliothèque nationale, où l’abbé Coterel la vit en 1796. Depuis, elle a disparu, Le reste du fer était resté à Constantinople. Sur toutes les représentations de la lance, notamment sur celle du Ciborium dont il sera parlé plus loin, la pointe manque, en effet.
Alors qu’il était chanoïne au Vatican, le pape Benoît XIV eut l’idée, comme il le raconte dans son ouvrage De servorum Dei beatificatione, de comparer, sans doute d’après des dessins, le fer de la lance de Rome avec la pointe de Paris, et il constata que les deux morceaux s’ajustaient admirablement.
Quant à la relique d'Estchmiazin (celle de Nuremberg), depuis
à Vienne, elle semble d’origine douteuse comme les fragments de Cracovie, de Cologne, d’Ancône et de Smyrne.
F. DE MEL donne toutes les reproductions connues du fer de la lance dans la Revue de l'Art chrétien, 46° année, 1897, p. 1. I1 renvoie à BrequiGx y. Cf. RoHAULT DE FLEURY, Mémoire sur les Instruments de la Passion, Paris, 1865. — Dictionnaire de la Bible, de Vicouroux, vol. IV, Paris, 1909, p. 70.